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Un autre regard sur la violence en Amérique centrale

Hors zone en guerre, le cœur de l’Amérique centrale est devenu la région la plus dangereuse au monde. Loin d’être incompréhensible ou étrangère, la violence criminelle qui y sévit a de profondes racines sociales et dresse une image sans complaisance de ces pays.

Le Honduras, El Salvador et le Guatemala composent, en Amérique centrale, le « triangle du Nord ». Carrefour géographique le plus violent au monde, sans être situé dans une zone en guerre, il a été rebaptisé « triangle de la mort ». En cause, les « maras » ; ces bandes de jeunes criminels, lourdement armées et ultraviolentes. La Mara Salvatrucha 13 (MS-13) et le Barrio 18, présents dans les trois pays, sont les plus célèbres, et se livrent entre elles une guerre sans merci.

En dix ans, de 2006 à 2016, environ 150 000 homicides ont été dénombrés dans la région. Égrener les chiffres, comptabiliser les morts, les disparus, les blessés, reprendre les faits de torture et de terreur, en rester à l’esthétique et à la culture des maras – tatouages, argot, etc. – peut avoir un effet stupéfiant. Devant tant d’horreur, interdit, on s’arrête, repoussant toute analyse. Ces populations sont-elles condamnées à l’incompréhension et à la fatalité, à peine corrigées par notre impuissante compassion ?

Mais cette violence est moins aveugle que généralisée. Elle a des causes et des ressorts, et renvoie aux réalités sociales de ces pays. Des millions de personnes sont affectées, obligées, au quotidien, de « faire avec ». Ce serait redoubler symboliquement la violence que de ne pas les entendre, que de ne pas chercher à comprendre. Ce serait surtout oublier que les victimes, aussi, ont un visage et une histoire.

Un miroir de ces sociétés

L’origine immédiate de ces gangs est à chercher aux États-Unis, et plus précisément à Los Angeles. C’est en effet là qu’ils sont nés. Composés principalement de Mexicains et de Centro-américains, leurs membres sont, suite aux changements de la politique sécuritaire nord-américaine dans les années 1990 et à la fin des guerres civiles qui ravageaient le Guatemala et le Salvador, expulsés vers leurs pays d’origine. Sur place, ils trouvent un terrain privilégié pour se reconstituer et se développer.

Mais pourquoi des jeunes rejoignent-ils les maras ? Pourquoi arrêter l’école ou un travail, quitter sa famille, pour risquer la mort en adhérant au MS-13 ou au Barrio 18 ? Poser la question, c’est y répondre. Comme le dit l’anthropologue salvadorien, Martínez D’Aubuisson, qui a écrit un livre à ce sujet, ces jeunes ne choisissent pas « entre rejoindre la mara ou faire des études de médecine. Il s’agit d’entrer dans la mara ou de ‘ manger de la merde’ toute sa vie, ou, comme beaucoup, obtenir un travail dans la maquilla [usine de sous-traitance] de 7h à 19h, avec un salaire qui ne te permet même pas d’acheter le panier alimentaire de base » [1] .

Les jeunes sont le plus souvent contraints d’adhérer au clan par la mara elle-même. S’y refuser est interprété comme un signe de complicité avec l’autre bande, et donc s’exposer à des représailles. Qui plus est, les forces de sécurité assimilent tous les jeunes vivant dans un quartier contrôlé par une mara, à des criminels. Et leur fait la guerre. L’emploi ? Ils ont plus de « chance », comme le disait un jeune immigré illégal aux États-Unis, d’être abattus que de trouver un travail. Le chômage, la pauvreté et les inégalités – des taux parmi les plus élevés au monde – constituent le terreau fertile de cette violence. Au moins, la mara offre-t-elle du prestige, une forme de fraternité (aussi biaisée soit-elle), du pouvoir et des ressources économiques ; toutes des choses que ces enfants et adolescents ne trouvent pas ailleurs.

Le cas du Honduras

Entre janvier 2005 et septembre 2016, au Honduras, plus de 48000 personnes sont mortes suite à l’usage d’armes à feu. Au cours des neuf premiers mois de 2016, il y eut, en moyenne, quatorze homicides par jour. La violence y dessine une géopolitique particulière. Les soirs des week-ends sont les plus meurtriers, et plus d’un tiers des personnes abattues sont des hommes âgés entre 20 et 29 ans [2]. Il est aujourd’hui plus dangereux de se promener à San Pedro de Sula qu’à Bagdad...

Contrairement aux annonces états-uniennes – dont le Honduras est un allié traditionnel [3] –, la situation a empiré depuis le coup d’État de juin 2009. Non seulement le Honduras s’est consolidé en tant que point de transit pour le trafic de drogue, et le pouvoir des maras s’est étendu, mais tous les indicateurs sociaux se sont encore détériorés. La pauvreté a augmenté – elle touche deux tiers de la population – ainsi que les inégalités – le Honduras est le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine [4] – et l’Indicateur de développement humain (IDH) a chuté (entre 2007 et 2014) de 0,732 à 0,606 ; le Honduras, classé 131ème sur 188 pays, a ainsi perdu dix-neuf places.

Mais si le développement de la violence chronique s’explique en fonction de tout ce qu’il n’y a pas – politiques publiques, services sociaux de base, accès aux droits... –, elle s’éclaire aussi de ce qu’il y a. Les maras ne sont pas un corps étranger gangrenant une société saine. Elles sont, au contraire, une expression des conditions socioéconomiques et de l’exclusion sociale. Ainsi, comme le remarque la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), les maras reproduisent en leur sein, de façon exacerbée et jusqu’à la caricature, les normes de socialisation violente, les relations interpersonnelles de pouvoir-soumission, le machisme et la tolérance généralisée envers la violence, qui sévissent dans et structurent toute la société hondurienne [5].

En témoigne par exemple la violence – « systématique  » selon le rapport CIDH de 2015 [6] – faite aux femmes. Le nombre de femmes assassinées a pratiquement triplé entre 2005 et 2013 et, en 2014, le Honduras était le pays d’Amérique latine avec le nombre le plus élevé (531) de féminicides [7] . Entre janvier et septembre 2016, plus de 2000 femmes ont été agressées sexuellement (soit près d’une agression toutes les trois heures). Dans les trois quarts des cas, l’agresseur est connu et dans près de 40% des situations, la violence est intrafamiliale [8] .

Le déplacement interne forcé, pour cause de violence, ainsi que l’immigration – principalement aux États-Unis – sont devenus des phénomènes généralisés [9]. Fin mars 2016, plus de 8000 mineurs honduriens non accompagnés avaient été arrêtés par la police des frontières états-uniennes, au cours des six derniers mois [10] . Fuyant la violence, ces jeunes n’envisagent l’avenir qu’ailleurs ; aussi fragile et inaccessible soit-il, il sera, de toute façon, moins dangereux qu’ici. À eux de tenter d’inventer une vie, de construire des relations d’amour, d’amitié, de famille, en partie sans référence, en partie contre les références acquises, au quotidien, dans un contexte de brutalité.

La question de l’État

Les maras remettent en cause la place et le rôle de l’État, en termes de contrôle social, de gestion des territoires – en contrôlant les allées et venues, en extorquant de l’argent, en imposant un couvre-feu ou un état de siège plus ou moins explicite, en y régulant les circuits économiques, etc. – et de monopole de la violence légitime. Car, pour illégale et illégitime qu’elle soit, par sa généralisation et sa systématisation, cette violence chronique tend à se transformer en norme sociale de fait, dominant le cadre de vie de bientôt trois générations de Centroaméricains [11] .

La « guerre aux drogues », téléguidée depuis Washington, n’a fait qu’enfoncer un peu plus ces pays dans la violence et fragiliser le respect (déjà déficient) des droits humains. Par ce biais, les États-Unis réussissent à la fois à maintenir leur emprise sur cette région, à faire peser sur elle le poids principal de sa lutte contre le narcotrafic, et à reconfigurer ces États et leurs rapports à la société dans un sens sécuritaire [12] . Dès lors, ces États combattent moins la violence qu’ils n’y participent, refusant de répondre à la demande de justice de leurs citoyens. Ceux-ci sont d’ailleurs sortis en masse dans les rues du Guatemala et du Honduras, en 2015, pour manifester contre la corruption, soulevant ainsi l’espoir d’un changement.

Mais la logique des maras ne constitue-t-elle pas un miroir – plus ou moins déformant – du fonctionnement même de ces États ? À l’autre bout de la chaîne de cette violence spectaculaire se situe la violence étatique, qui fait rarement la une des médias occidentaux, sauf à de rares exceptions comme lors de l’assassinat de la militante écologique Berta Cáceres, le 3 mars 2016. Selon l’ONG Global Witness [13] , le Honduras est d’ailleurs le pays le plus dangereux au monde pour les activistes environnementalistes : depuis 2009, au moins 123 d’entre eux ont été tués. Quelques fois, on arrête les exécuteurs. Pratiquement jamais les commanditaires [14] . Et ceux-ci sont issus de l’élite, partagée entre la classe politique et le monde des affaires.

Tandis que les maras confisquent des quartiers entiers pour les rançonner, l’oligarchie hondurienne s’accapare les terres pour en extraire le plus vite possible le maximum de profits, en déclarant le pays « open for business » [ouvert aux affaires]. 30% du pays est sous concession minière. Or, l’exploitation minière est le moteur de ce développement économique et le secteur qui génère le plus de violations de droits humains envers les militants écologistes [15] . De part et d’autre, la même logique d’accumulation et de dépossession est à l’œuvre.

La violence n’est aveugle que pour ceux qui gardent les yeux rivés sur les tatouages de ces adolescents criminels, et n’ont d’oreilles que pour le discours viril (formé et relayé par le Pentagone) de la « mano dura » [manière forte] de ce gouvernement. Pour tenter de comprendre et de démonter cette violence, c’est au « hors-champ » qu’il faut s’intéresser ; aux intérêts en jeu, au projet politico-économique mis en place.

La guerre dans « le triangle du nord » n’a pas pris fin avec les accords de paix signés dans les années 1990 au Guatemala et au Salvador. Elle a changé de forme et – faute de réponses aux phénomènes de pauvreté, d’inégalités, d’injustices à l’origine de celle-ci –, elle en est venue à imprégner toutes les institutions, à coloniser tous les rapports sociaux. Pour autant, on n’a pas cessé de faire des affaires ni de gagner de l’argent au Honduras, et le pays connaît un taux de croissance indéniable.

La violence décourage les investissements étrangers ? Pas tous ; au contraire même, si on en juge par les financements et les projets en cours, notamment du voisin nord-américain, de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement (BID), dans les secteurs de l’énergie et des ressources naturelles. Quoi qu’il en soit, c’est le prix à payer pour poursuivre ce modèle de développement. Certes, la violence pose problème – même aux yeux de l’oligarchie et des États-Unis. Mais moins, de toute façon, que sa résolution, qui suppose de transformer de fond en comble la société, et donc d’arracher à l’oligarchie, son pouvoir, et aux États-Unis, son emprise.

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Notes

[1« D’Aubuisson : “La violencia no termina con acuerdos de paz, sino que se transforma” », El País, 25 octobre 2016, http://cultura.elpais.com/.

[2Observatorio Nacional de la Violencia (ONV), Boletín n°43, décembre 2016.

[3Le pays a servi de base militaire et stratégique aux États-Unis dans leur lutte contre la « subversion communiste » menée par le régime sandiniste au Nicaragua et les guérillas du Salvador et du Guatemala. Aujourd’hui, le Honduras continue à largement dépendre des États-Unis tant économiquement – ceux-ci ont fourni, en 2016, dans le cadre de l’aide bilatérale, plus de 98 millions de dollars et concentrent 54% de ses exportations et 43% de ses importations –, que politiquement – le pays a pu compter sur la « compréhension » puis le soutien des États-Unis au moment du coup d’État – et militairement. Ainsi, en 2016, la police et l’armée hondurienne ont reçu une aide nord-américaine à hauteur de 18 millions de dollars. Gage de continuité de la politique sécuritaire et militaire nord-américaine, « le 1er février 2017, le Honduras a reçu la première tranche (125 millions de dollars) des aides prévues par les États-Unis dans le cadre de leur programme régional nommé « Alliance pour la prospérité » (Alianza para la Prosperidad) », Christophe Ventura, « Avec Donald Trump, les projets sécuritaires et militaires des États-Unis pour l’Amérique latine se poursuivent », http://www.medelu.org/. Pour ce qui est d’un bilan critique de la situation hondurienne et du soutien apporté par les États-Unis, voir les travaux du Center for Economic and Policy Research (CEPR), http://cepr.net/. Lire également, Global Witness, Honduras. The deadliest place to defend the planet, 2017.

[4Marcelo Justo, « ¿Cuáles son los 6 países más desiguales de América Latina ? », BBC Mundo, 9 mars 2016, http://www.bbc.com/. Le coefficient de Gini du Honduras est passé de 55,3, en 2009, à 57,4, en 2014.

[5CIDH, Violencia, niñez y crimen organizado, 2015. Le plus souvent, le rite d’adhésion à la mara consiste, pour les garçons, à subir un tabassage, pour les filles, à coucher avec plusieurs des membres.

[6CIDH, Situación de derechos humanos en Honduras, 2015

[7Par féminicide, on entend les homicides de femmes, en raison du genre. Observatorio de Igualdad de Género de América Latina y el Caribe, http://oig.cepal.org/

[8Observatorio Nacional de la Violencia (ONV), Boletín n°43, décembre 2016.

[9Comisión Interinstitucional para la Protección de Personas Desplazadas por la Violencia (CIPPDV), Caracterización del desplazamiento interno de Honduras, 2015.

[10El Heraldo, « Más de ocho mil niños migrantes hondureños detenidos en el 2016 », http://www.elheraldo.hn.

[11Rafael Grasa, « Nuevas miradas sobre la seguridad y la delincuencia transnacional », Nueva Sociedad, mai-juin 2016, http://nuso.org/articulo/nuevas-miradas-sobre-la-seguridad-y-la-delincuencia-transnacional/?page=1.

[12Au Salvador, les maras ont ainsi été qualifiées par la Cour suprême de « groupes terroristes ».

[13Global Witness, Honduras. The deadliest place to defend the planet, 2017. À noter également que, depuis le coup d’État de 2009, plus de 50 journalistes ont également été tués. Voir Ernesto Carmona, Denuncian más de 50 asesinatos de periodistas en Honduras, 25/02/2016, http://www.alainet.org/.

[14Entre 80 à 90% de cas demeurent impunis ; la CIDH parle d’ « impunité structurelle ».

[15Global Witness, Honduras. The deadliest place to defend the planet, 2017.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.