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Article et vidéo

Trump II et les guerres au Moyen-Orient : crise de l’ordre international et fragmentation du Sud global

Entretien avec Gilbert Achcar mené par Laurent Delcourt (CETRI)

Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis façonnent le Moyen-Orient par des interventions militaires et un alignement avec Israël. La séquence Trump–Biden–Trump a renforcé la dynamique, à Gaza comme en Iran. Prévalent aujourd’hui la centralité états-unienne dans la région, la fragmentation de l’ordre international et la faiblesse des contre-pouvoirs, entre un Sud global divisé et des sociétés civiles peu à même de peser sur les rapports de force.

Visionnez la vidéo de cet entretien.

L.D. : Depuis la fin de la Guerre froide, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont été le théâtre d’interventions militaires répétées des États-Unis – de l’Irak à l’Afghanistan, en passant par la Syrie, la Libye ou la Somalie. Dans ce contexte, l’offensive conjointe avec Israël contre l’Iran et le soutien à la politique d’annexion et de nettoyage ethnique de l’État hébreu dans les territoires occupés marquent-ils un tournant dans la politique états-unienne au Moyen-Orient ? Plus largement, les relations entre Washington et Tel-Aviv relèvent-elles encore d’une alliance stratégique classique fondée sur des intérêts communs, ou traduisent-elles désormais une convergence politique et idéologique plus profonde ?

G.A. : D’abord, je dirais qu’il faut faire la part des choses entre les deux mandats de Donald Trump et celui de Joe Biden. Donald Trump représente sans nul doute une inflexion majeure dans la politique des États-Unis à l’égard du Moyen-Orient. Il a rompu avec une longue tradition bipartisane qui reposait notamment sur le refus de reconnaître un droit israélien sur les territoires occupés en 1967.

Jusque-là, les administrations américaines s’inscrivaient dans la logique de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, dont les États-Unis avaient été l’un des principaux artisans. Cette résolution adoptait le principe de l’échange de territoires contre la paix. Pendant longtemps, la politique américaine s’est donc caractérisée par la critique du grignotage permanent de la Cisjordanie à travers la multiplication des colonies israéliennes, par le rejet de toute perspective d’annexion, ainsi que par la non-reconnaissance de l’annexion de Jérusalem-Est après son occupation par Israël. De même, les États-Unis n’avaient pas reconnu l’annexion du Golan décidée en 1981 par Israël sous gouvernement du Likoud.

Il existait donc une constante dans la politique américaine avec laquelle Donald Trump a tourné le dos dès son premier mandat. Son administration a reconnu l’annexion du Golan, déplacé l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et fermé le consulat des États-Unis dans la partie arabe de la ville, entérinant ainsi, de fait, la reconnaissance de son annexion par Israël. Mais ce qui se passe aujourd’hui à Gaza n’a pas commencé sous Donald Trump. Cela s’est produit sous Joe Biden, qui avait pourtant été élu en affirmant notamment qu’il reviendrait sur les décisions de son prédécesseur, qu’il s’agisse des relations avec les Palestinien·nes, du déplacement de l’ambassade américaine ou encore de la reconnaissance d’une annexion considérée comme illégale au regard du droit international.

Premièrement, il n’a rien fait. Mais, deuxièmement, c’est sous sa présidence qu’a éclaté la crise de Gaza, à la suite de l’opération menée par le Hamas le 7 octobre et à la guerre génocidaire qu’Israël a engagée à partir de ce moment-là. Cette guerre s’est prolongée pendant près de deux années d’affrontements intenses, avant de se poursuivre jusqu’à aujourd’hui avec une intensité moindre. Joe Biden a apporté un soutien constant à cette guerre. À mes yeux, cela ne constitue toutefois pas, en tant que tel, une inflexion majeure de la politique américaine sous son mandat. Cela relève davantage des convictions personnelles de l’ex-président que d’une réorientation fondamentale de la politique des États-Unis.

Barack Obama, dont Joe Biden fut le vice-président, n’aurait sans doute pas apporté un soutien aussi inconditionnel aux opérations israéliennes après le 7 octobre. Il y a donc bien une dimension personnelle à prendre en compte. Biden est d’ailleurs le seul président américain à avoir affirmé plus d’une fois, et publiquement, depuis la Maison Blanche, être sioniste et en être fier. Plus encore qu’une sensibilité idéologique particulière de son administration, il s’agissait d’une posture idiosyncratique – qui lui était propre.

Et cela s’est traduit par ce que j’ai qualifié de première guerre conjointe entre les États-Unis et Israël. Washington certes n’a ni déployé de troupes au sol, ni engagé directement son aviation à Gaza. Dans ce territoire extrêmement exigu, l’armée israélienne disposait déjà de l’ensemble des moyens nécessaires pour conduire ses opérations. Mais les États-Unis n’en ont pas moins fourni à Israël les principaux instruments de cette guerre : les bombes. Des munitions d’une tonne et d’une demi-tonne, livrées par milliers, ont été larguées sur des zones urbaines densément peuplées. Dans ces conditions, l’ampleur des victimes civiles était inévitable. À cet égard, les discussions sur l’intentionnalité du massacre ou du génocide me paraissent largement hypocrites. Lorsqu’on recourt à ce type d’armement dans un espace aussi densément peuplé, il est évident que cela entraîne des pertes civiles massives. Voilà la réalité du problème.

Une fois revenu aux affaires, Trump a poursuivi sur cette lancée. C’est pourquoi les illusions qui ont précédé sa seconde investiture, puis l’ont accompagnée pendant plusieurs mois, relevaient d’une extrême naïveté. L’idée d’un Trump prix Nobel de la paix, d’un Trump fondamentalement anti-guerre qui allait mettre fin à tout cela, était profondément illusoire. Considérant la séquence Trump-Biden-Trump, on peut dire que jamais dans l’histoire des relations entre les deux pays, les États-Unis n’ont autant soutenu Israël.

Mais, parallèlement, jamais sans doute l’écart n’a été aussi grand entre cette politique et l’opinion publique américaine. On observe aujourd’hui une désaffection croissante à l’égard d’Israël, y compris parmi les Juifs américains. Cette évolution se manifeste également au sein du Congrès, où les voix critiques se multiplient. De plus en plus d’élus réclament un contrôle des livraisons d’armes à Israël, ainsi qu’un examen plus strict de l’usage qui en est fait.

Je dirais qu’actuellement les perspectives restent mitigées. Deux tendances contradictoires sont à l’œuvre. D’un côté, il y a la dynamique incarnée par cette succession de mandats – Trump, Biden, puis à nouveau Trump – qui témoigne d’une continuité forte dans le soutien américain à Israël. De l’autre, il y a le tournant observé dans l’opinion publique américaine, qui finit inévitablement par se répercuter au sein des institutions représentatives. Il faudra donc voir laquelle de ces deux tendances l’emportera. Pour ma part, je me garderai de tout pronostic sur l’avenir des relations entre Israël et les États-Unis. Mais j’espère que l’avenir verra s’exercer une véritable pression de la part des États-Unis sur l’État d’Israël. Sans une telle évolution, il sera très difficile d’obtenir ne serait-ce qu’un début de réalisation de ce à quoi le peuple palestinien aspire.

Venons-en maintenant à la situation en Iran. Vous montrez que Washington et le gouvernement Netanyahou ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs vis-à-vis de l’Iran. Comment analysez-vous à la fois leur convergence stratégique et leurs divergences, et jusqu’où les intérêts états-uniens et israéliens coïncident-ils et à partir de quel point entrent-ils en tension ou en contradiction ?

Contrairement à une impression largement répandue aujourd’hui après des décennies d’alliance stratégique entre les États-Unis et Israël, cette relation n’a pas toujours été celle que l’on connaît. Au moment de la fondation de l’État d’Israël, les États-Unis adoptent une position de neutralité et un embargo sur les armes à destination de l’ensemble des pays de la région. La première guerre qui suit celle de 1948 est celle de 1956, avec l’agression tripartite menée par Israël, la France et la Grande-Bretagne contre l’Égypte à la suite de la nationalisation du canal de Suez. Cette intervention est alors condamnée par les États-Unis, qui exercent une forte pression diplomatique et imposent le retrait des forces occupantes. Nasser en sera le principal bénéficiaire sur le plan politique.

En fait, la première guerre israélo-arabe dans laquelle les États-Unis soutiennent pleinement Israël est celle de 1967. À cette époque, le monde arabe connaît une forte radicalisation politique, marquée par le virage à gauche de nombreux mouvements nationalistes et leur rapprochement avec l’Union soviétique. Ces régimes mobilisent un imaginaire politique largement inspiré du socialisme.

Vu de Washington, Le Caire apparaît alors comme une sorte de « Havane du monde arabe », tandis que Damas suit une trajectoire jugée comparable. Les dirigeants américains y voient des régimes engagés sur une pente « cubaine », du nationalisme vers le socialisme. La défaite de 1967 constitue ainsi un revers majeur pour l’Égypte de Nasser et pour la Syrie alors dominée par l’aile gauche du Baas, avant la prise du pouvoir par Hafez el-Assad en 1970. Dans une région hautement stratégique en raison de ses ressources pétrolières, cette défaite infligée par Israël à des États en première ligne du discours anti-impérialiste est globalement perçue à Washington d’un œil favorable.

Reste que, si les États-Unis se sont satisfaits de cette victoire israélienne, la guerre a également fait apparaître un élément plus problématique du point de vue de Washington : l’occupation de la Cisjordanie au détriment de la monarchie jordanienne, alliée fidèle des États-Unis et de l’Occident. Cette évolution territoriale a d’emblée suscité des réserves de leur part. On voit donc émerger, dès cette période, une tension interne à une même séquence : des intérêts convergents face à des adversaires communs – l’Égypte et la Syrie –, mais aussi des intérêts divergents, notamment autour des conséquences territoriales du conflit.

Lorsque Israël cherche à prendre le contrôle de l’ensemble du territoire palestinien issu du mandat britannique, « du fleuve à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, il va donc de soi qu’il ne s’agit pas d’un objectif américain en tant que tel. La relation entre les deux pays est plus complexe qu’on ne le présente souvent. Israël n’est pas le pantin des États-Unis, et l’inverse est encore moins vrai, malgré les fantasmes qui prêtent à Tel-Aviv la capacité de dicter la politique américaine.

Il existe certes une forte convergence stratégique, scellée par la guerre de 1967, qui fait des États-Unis le principal fournisseur d’armes d’Israël (auparavant, l’équipement militaire israélien provenait surtout de la France, notamment les avions Mirage fournis par Dassault). Cette dynamique s’accompagne toutefois, dès l’origine, de divergences. D’une part, Israël s’impose comme un allié stratégique de Washington, une plateforme militaire avancée au cœur d’une région où les intérêts américains sont majeurs. D’autre part, les États-Unis cherchent à préserver leurs relations avec les États arabes, ce qui entretient des tensions durables, en particulier autour de la question des territoires occupés.

On est toujours dans ce cas de figure, même si l’agression conjointe contre l’Iran révèle une convergence d’intérêts particulièrement forte. Il existe bien un ennemi commun, le régime iranien, mais les objectifs poursuivis ne sont pas exactement les mêmes. Donald Trump a clairement affirmé que la finalité américaine n’était pas de renverser le régime, mais d’obtenir un changement de comportement de sa part, sans transformation fondamentale de sa nature. À l’inverse, Israël vise explicitement l’effondrement non seulement du régime, mais de l’État iranien lui-même. Pour Israël, un tel effondrement modifierait profondément les équilibres régionaux en sa faveur. Pour les États-Unis, en revanche, un effondrement de l’État iranien comporterait un risque majeur de déstabilisation régionale, notamment dans le golfe arabo-persique, où leurs intérêts sont considérables. Il convient dès lors de se garder de toute lecture manichéenne : la configuration reste traversée de convergences partielles et de divergences stratégiques profondes.

On a néanmoins le sentiment que les États-Unis imposent aujourd’hui moins de garde-fous à Israël, lui laissant une large latitude pour poursuivre sa politique d’annexion et de nettoyage ethnique. N’est-ce pas là un changement significatif ?

Il y a un jeu que j’allais dire subtil, mais dont on peut se demander à quel point il l’est réellement, tant il apparaît plutôt grossier du côté de Benjamin Netanyahou. Il consiste à accompagner, en apparence, les initiatives de Donald Trump, à faire comme s’il adhérait à ses « projets de paix ». Netanyahou est même allé jusqu’à adhérer au « Conseil de la paix » créé par Trump, avec l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies – ce qui constitue, à mes yeux, probablement l’une des décisions les plus infamantes de l’histoire de l’organisation internationale. C’est tout à fait extraordinaire !

Netanyahou fait semblant de s’inscrire dans la dynamique voulue par Trump, tout en sachant que celle-ci va droit dans le mur. Que son plan dit de paix ne peut pas aboutir. Il sait aussi qu’il ne peut pas s’opposer frontalement à ce que souhaite Trump, compte tenu de la personnalité de ce dernier, mais il simule l’adhésion, tout en rejetant systématiquement la responsabilité sur le Hamas, en sachant bien que celui-ci ne désarmera pas. C’est ce qui, dans le calcul israélien, permettra ensuite de justifier la reprise de la conquête territoriale.

On observe ainsi une succession de phases : un accord de cessez-le-feu, puis un retrait partiel de l’armée israélienne, qui maintient malgré tout son contrôle sur environ 53% du territoire de Gaza, avant de l’étendre à près de 60%. Et cela va continuer : c’est le jeu auquel Netanyahou se livre. Il a d’ailleurs récemment annoncé la volonté de porter la surface contrôlée à 70%. On observe une logique similaire au Liban, où l’armée israélienne reproduit dans le sud du pays un schéma comparable à celui de Gaza : destruction systématique des zones habitées, déplacement des populations, et, de fait, processus de nettoyage ethnique. Tout cela repose sur une même anticipation : celle selon laquelle le Hezbollah ne désarmera pas, ce qui permettra ensuite de justifier le maintien d’une présence israélienne dans les zones occupées du Sud-Liban.

Du côté américain, en revanche, l’administration Trump, comme d’autres avant elle, aimerait bien pouvoir régler tout cela, à travers l’extension des accords d’Abraham – ce que l’on appelle la « normalisation » (même si ce terme ne me semble pas adéquat) des relations entre Israël et les États arabes, y compris le Liban et la Syrie. Il y a un décalage considérable entre cet objectif et la réalité des rapports de force sur le terrain.

Vous décrivez la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza, puis désormais au Sud-Liban, avec le soutien moral, militaire et logistique des États-Unis, comme un moment charnière révélateur d’une profonde crise de l’ordre international et du droit humanitaire. En quoi ce moment, que vous qualifiez d’« entrée dans un règne de la barbarie ouverte », transforme-t-il la perception des puissances occidentales dans les pays du Sud global ? Comment ces sociétés reconfigurent-elles leur regard sur les puissances occidentales ? Peut-on finalement y voir les prémices d’une recomposition durable des rapports internationaux ?

Je crois que Gaza constitue effectivement un tournant. Mais il faut l’entendre comme le produit d’une accumulation sur le temps long, et pas uniquement comme un moment isolé. Gaza cristallise en réalité un processus plus ancien. Reste que cette guerre apparaît comme un point de bascule dans les relations internationales : celui du discrédit définitif de toute prétention occidentale à incarner un ordre international libéral fondé sur des règles, un mantra devenu dominant depuis que les États-Unis ont présidé à la fondation de l’ONU et des principales institutions de l’ordre international.

Cette architecture, pensée sous Roosevelt, s’est rapidement grippée sous Truman avec le début de la Guerre froide. Celle-ci a paralysé en grande partie le fonctionnement de cet ordre international, avant de s’achever avec l’effondrement de l’Union soviétique. Dans les années 1990, les États-Unis ont alors proclamé, sous la présidence de George Bush père, l’avènement d’un « nouvel ordre mondial » censé être de nouveau fondé sur le droit international. Mais cette promesse n’a pas résisté longtemps. Dès 1999, la guerre du Kosovo menée par l’OTAN s’est déroulée en contournant le Conseil de sécurité des Nations unies. Puis, à une échelle bien plus massive, l’invasion de l’Irak en 2003 a constitué une violation encore plus flagrante du droit international, y compris contre l’avis de plusieurs alliés majeurs des États-Unis, comme Paris et Berlin.

Malgré tout, la fiction de l’ordre international a perduré. D’une part parce que cette guerre avait suscité des divisions en Occident, et d’autre part parce que l’arrivée à la présidence de Barack Obama – opposant initial à l’invasion de l’Irak – a permis de réactiver un discours de retour au droit international.

Gaza met définitivement fin à cette fiction. D’autant que cette séquence intervient après la guerre en Ukraine, où le droit international a été constamment invoqué contre la Russie, et l’invasion unanimement condamnée en Occident au nom des règles de l’ordre international. À l’inverse, l’offensive sur Gaza, d’une brutalité supérieure à celle du conflit ukrainien, a bénéficié du soutien – à quelques exceptions près, marginales – des principales puissances occidentales. Pendant plusieurs mois, les grandes capitales ont même fait obstacle aux appels au cessez-le-feu, au nom du droit d’Israël à se défendre.

Du point de vue des pays du Sud global, le constat est celui d’un double standard manifeste. Malgré quelques exceptions gouvernementales, comme l’Inde de Narendra Modi, qui s’inscrit dans une convergence d’extrême droite assumée avec Israël, les gouvernements du Sud global observent que les capitales occidentales soutiennent une guerre qui, au regard de l’ampleur des destructions et du nombre de victimes, dépasse de loin toute logique de riposte ou de défense.

Dans le même temps, certains États du Sud cherchent à se réapproprier les instruments du droit international, notamment à travers l’initiative de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice, tandis que les institutions internationales sont de plus en plus contestées par les puissances occidentales lorsqu’elles visent leurs alliés plutôt que leurs adversaires. Les réactions diamétralement opposées suscitées par les mandats de la Cour pénale internationale visant Benjamin Netanyahou et son ministre de la défense, d’une part, et Vladimir Poutine, d’autre part, renforcent l’idée d’un double standard structurel. Cette situation alimente une remise en cause plus large des institutions elles-mêmes, pourtant largement façonnées à l’origine par les puissances occidentales, mais désormais contestées dès lors que leurs décisions entrent en contradiction avec leurs intérêts. Nous en sommes là : un monde à la dérive où règne de plus en plus la loi de la jungle.

Dans ce contexte, la seule grande puissance qui appelle aujourd’hui explicitement au respect du droit international est la Chine. Encore récemment, le ministre chinois des affaires étrangères a fait un discours qui appelait à replacer l’ONU et les règles du droit international au centre de la politique mondiale. Mais cela ne change rien au fait qu’on soit rentré dans une période très critique, inquiétante, du point de vue des rapports internationaux avec simultanément la guerre menée par la Russie en Ukraine, les guerres conduites par Israël contre ses voisins, et l’agression israélo-américaine contre l’Iran.

Vous évoquiez à l’instant la position de la Chine. Or, si l’on élargit la focale aux BRICS dans leur ensemble, on est frappé par la relative discrétion de leur réaction collective face à la catastrophe humanitaire à Gaza, aux destructions au Liban, mais aussi à l’intervention conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Comment expliquez-vous cette retenue ? Ne révèle-t-elle pas les ambiguïtés, les contradictions, voire les limites du projet multipolaire que les BRICS prétendent incarner au nom d’un ordre international plus juste et plus équilibré ?

Les BRICS constituent avant tout une coalition opportuniste. Les États qui y adhèrent le font pour des raisons diverses et variées. Mais il n’existe pas vraiment de projet commun au sein des BRICS : il s’agit d’une coalition profondément hétérogène sur le plan politique. La Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud et le Brésil sont des États qui ne partagent pas une vision commune des relations internationales. Et si l’on examine leur position à l’aune de leurs rapports avec Israël, cette hétérogénéité apparaît encore plus nettement.

L’Inde, par exemple, se projette aujourd’hui non seulement comme un soutien d’Israël, mais comme un allié de celui-ci, avec une convergence idéologique néofasciste assumée entre le gouvernement de Narendra Modi et celui de Benjamin Netanyahou. À l’inverse, l’Afrique du Sud entretient des rapports historiquement très hostiles avec l’État d’Israël. La Russie, de son côté, maintient de bons rapports avec Israël. La Russie de Vladimir Poutine a collaboré avec Israël, notamment durant son intervention en Syrie, en autorisant l’aviation israëlienne à y bombarder des positions iraniennes. La Chine adopte une posture plus ambiguë : elle parle au nom du droit international, formule des réserves et des critiques, mais continue d’entretenir des relations économiques et technologiques avec Israël, y compris dans certains secteurs liés aux industries de défense.

Dans ces conditions, je ne m’attendais pas une position ferme des BRICS sur ce qui se passe à Gaza et en Iran. La forte diversité des États membres empêche toute prise de position collective cohérente sur ce type de crise. Cela montre bien qu’il s’agit d’une coalition opportuniste non fondée sur des principes communs. Elle ne constitue pas en soi un progrès vers une véritable multipolarité politique. La multipolarité ne résulte pas des BRICS en tant que bloc, mais plutôt de dynamiques séparées : la montée en puissance de la Chine, la croissance de l’Inde, et l’affirmation politique de pays comme le Brésil ou l’Afrique du Sud. Au fond, ce sont davantage les trajectoires propres de ces États, pris individuellement, qui comptent dans la situation mondiale actuelle.

Face à l’escalade régionale en cours, le positionnement des États arabes apparaît lui aussi pour le moins ambigu, marqué par une relative passivité. Comment expliquer cette posture ? Et que révèle-t-elle des rapports de force actuels qui structurent la région ?

Il est clair que nous vivons une époque de profonde réaction à l’échelle mondiale. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la fin de la bipolarité et l’entrée dans ce qui a été appelé le « moment unipolaire », l’évolution du rapport de forces international nous a progressivement conduits à la situation actuelle, marquée par un retour de la loi de la jungle. Et dans cette jungle, au Moyen-Orient, les États-Unis apparaissent comme « la » puissance dominante, la vraie force d’attraction vers laquelle s’est opéré un basculement régional, renforcé d’ailleurs par la peur qu’ont inspirée aux régimes arabes les soulèvements populaires de 2011, puis les nouvelles vagues de contestation de 2019.

La région n’est plus structurée comme autrefois autour d’un clivage entre régimes pro-américains et régimes anti-impérialistes. L’Iran demeure la seule puissance régionale ouvertement hostile aux États-Unis. Il n’existe plus aujourd’hui de régime arabe s’inscrivant dans cette logique ; c’est même plutôt l’inverse. Cela explique en partie pourquoi les États arabes n’ont pris aucune mesure significative face à ce qui se déroule à Gaza. Le contraste est frappant avec leur attitude aujourd’hui qui consiste à verser des larmes de crocodiles et faire des déclarations hypocrites et celle qui était la leur lors de la guerre d’Octobre 1973. À l’époque, les pays arabes exportateurs de pétrole avaient décrété un embargo contre les États soutenant Israël, contribuant à déclencher une crise économique mondiale et une hausse brutale des prix du pétrole. Tout cela avait pesé dans la balance. Ce qui fait dire que si ces mêmes États avaient ne serait-ce que brandi la menace de recourir à nouveau à ce que l’on appelait alors « l’arme du pétrole », cela aurait sans doute eu un impact sur l’attitude des États-Unis et, par conséquent, sur la pression exercée sur Israël. Il n’en a rien été.

Le monde arabe est aujourd’hui dominé par les monarchies pétrolières, qui sont aussi les seuls États véritablement riches de la région. Or, ces monarchies craignent davantage l’Iran qu’Israël. Dans certains cas, notamment celui des Émirats arabes unis, on peut même parler d’une collusion manifeste avec Israël. L’Arabie saoudite adopte une position plus prudente en raison de sa taille démographique et de sa rivalité directe avec l’Iran, mais aucun de ces États n’a utilisé les moyens dont il disposait pour tenter de freiner le génocide.

La question se pose également du point de vue des sociétés. À d’autres périodes, la région aurait été embrasée par ce qui se passe à Gaza. Longtemps le sort des Palestinien·nes a entraîné de fortes mobilisations dans le monde arabe. Mais cette fois-ci, malgré l’horreur du génocide les réactions populaires sont restées limitées. Il y a bien eu des manifestations au Maroc et quelques mobilisations ailleurs, mais rien de comparable aux grandes vagues de solidarité du passé.

Cela s’explique, d’une part, par la violence de la répression exercée par les régimes. D’autre part, par une profonde démoralisation des sociétés arabes à la suite des défaites des mouvements de contestation de 2011 et de 2019. Et ce, d’autant plus que les espoirs de transformation et de changement de régime qu’ils portaient ont laissé place, dans plusieurs pays, à des guerres civiles, à l’effondrement des États ou à des crises prolongées. Le Soudan qui connaît une terrible guerre civile en constitue aujourd’hui l’exemple le plus tragique.

Tout cela pèse lourdement sur les consciences. À cela s’ajoute une forme d’accoutumance à l’horreur. L’horrible guerre en Syrie a provoqué des destructions et des pertes humaines considérables. Après des années de conflits ayant fait des centaines de milliers de morts (entre un demi-million et un million), une partie des populations a malheureusement fini par s’accoutumer à ces niveaux de violence extrêmes. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la relative passivité qui prévaut aujourd’hui dans une grande partie du monde arabe face à la guerre à Gaza, qui a déjà coûté la vie à plus de 75000 personnes en deux ans.

Malgré ce tableau sombre, voyez-vous néanmoins émerger de nouvelles formes de solidarité internationale et de résistances politiques susceptibles de peser sur les rapports de force régionaux ? Plus largement, comment reconstruire aujourd’hui des formes de résistance capables d’échapper aux logiques « campistes », qui conduisent souvent à cautionner des régimes autoritaires et théocratiques au nom de la lutte contre l’impérialisme ? Comment renouer avec une perspective véritablement internationaliste, fondée à la fois sur la solidarité entre les peuples et sur l’émancipation des populations concernées ?

Comme je l’ai déjà évoqué, la principale lueur d’espoir que je vois aujourd’hui, notamment pour le peuple palestinien, réside dans l’évolution des opinions publiques. Après l’élan initial de sympathie envers Israël qui a suivi le 7 octobre dans de nombreux pays occidentaux, on a progressivement assisté à un changement d’attitude. Une part croissante de l’opinion a pris conscience de ce qui se passait à Gaza : une guerre d’une violence extrême, un génocide au regard de l’ampleur des massacres, une destruction sans précédent par son intensité et son caractère systématique.

Cette prise de conscience a alimenté un mouvement grandissant de solidarité avec les Palestinien·nes dans les pays occidentaux. Ce qui est particulièrement important, c’est que cette évolution s’observe également aux États-Unis, y compris au sein d’une partie de la communauté juive américaine, notamment parmi les plus jeunes. De façon générale, cependant, je dirais qu’il n’existe aujourd’hui aucune raison objective qui incite à l’optimisme quant à l’évolution de la situation mondiale. Mais l’absence d’optimisme ne signifie pas l’absence d’espoir. Ce sont deux choses différentes. L’optimisme consiste à croire que le meilleur va nécessairement advenir. L’espoir repose plutôt sur la conscience qu’un potentiel de changement positif existe à condition que les conditions puissent être réunies pour le rendre effectif.

La question est donc de savoir comment transformer cet élan de solidarité, particulièrement visible parmi les jeunes de la génération Z à travers le monde (on l’a vu s’exprimer dans des pays très différents, du Népal au Maroc en passant par de nombreux autres contextes). Pour que cet élan débouche sur une dynamique durable, il faudra nécessairement voir émerger de nouvelles forces politiques organisées, porteuses à la fois d’une radicalité démocratique et d’une radicalité anti-impérialiste. Ces deux dimensions doivent être pensées ensemble.

Il ne suffit pas de s’opposer à tel ou tel impérialisme en faisant abstraction de la nature des régimes qui lui sont opposés. Cela suppose un véritable travail d’éducation politique et la construction de forces capables de s’opposer à l’impérialisme américain comme à l’impérialisme russe, sans pour autant apporter leur soutien à des régimes réactionnaires tel que le régime iranien. Défendre le droit des peuples ne signifie pas défendre automatiquement les gouvernements qui parlent en leur nom. Cela n’est valable que lorsque ces gouvernements expriment réellement une volonté populaire légitime et démocratique, ce qui est loin d’être toujours le cas.

La question s’est complexifiée depuis la fin de la Guerre froide. Le grand mouvement de solidarité internationale précédent celui de Gaza fut celui en soutien au Vietnam. Beaucoup s’identifiaient alors au peuple vietnamien dans sa lutte de libération nationale contre une invasion étrangère, ce qui n’empêchait d’ailleurs pas certain.e.s d’être critiques vis-à-vis du régime de Hanoï.

Mais par la suite, les conflits ont davantage brouillé les lignes : il est devenu possible – et nécessaire – de s’opposer à une intervention impérialiste sans pour autant soutenir les régimes en place, qu’il s’agisse de celui de Slobodan Milošević ou de celui de Saddam Hussein. Aujourd’hui encore, face à des régimes autoritaires ou réactionnaires, comme celui des mollahs iraniens, la tentation est forte d’appliquer la logique de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». C’est précisément cette grille de lecture qu’il faut dépasser.

L’enjeu ici est de pouvoir condamner les politiques des États-Unis, d’Israël ou de toute autre puissance, sans pour autant nourrir d’illusions ou de sympathies envers les forces réactionnaires qui leur sont opposées. À mes yeux, l’enseignement fondamental est le suivant : si l’on est anti-impérialiste, c’est parce que l’on défend le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’anti-impérialisme n’est pas une fin en soi ; il découle d’un engagement plus fondamental en faveur de l’autodétermination des peuples et de la démocratie. Cette exigence doit être cohérente. Si l’on défend réellement le droit des peuples, alors celui-ci doit également s’exercer contre les régimes despotiques qui les dominent.

Dans votre analyse, vous insistez aussi sur la montée mondiale des extrêmes droites et des tendances fascisantes, en soulignant le rôle précurseur joué par le gouvernement Netanyahou dans cette dynamique. Comment cette évolution politique s’articule-t-elle avec ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient et avec la crise de légitimité de l’ordre international ?

Comme nous l’évoquions, depuis le tournant du siècle, et de manière accélérée, s’est ouverte une phase de profonde recomposition politique. La Grande Récession de 2008 a constitué un moment d’accélération majeur, tout comme, en Europe, la crise migratoire de 2015 liée à la guerre en Syrie. Ces évolutions se sont produites dans un contexte d’affaiblissement durable de la gauche après l’effondrement de l’Union soviétique, longtemps perçue – au moins symboliquement – comme son principal pôle de référence. Dans le même temps, le triomphalisme occidental de l’après-Guerre froide a contribué à un déplacement du terrain idéologique vers la droite.

Comme dans toute période de crise, la polarisation s’est accentuée, mais elle a surtout bénéficié à l’extrême droite. On observe ainsi, à l’échelle mondiale, l’essor de forces politiques que l’on peut qualifier de néofascistes, c’est-à-dire relevant d’une version modernisée du fascisme du 20e siècle, une version qui prétend jouer le jeu de la démocratie. Ces forces acceptent les règles du jeu lorsque le rapport de force leur est défavorable, mais cherchent à les subvertir lorsqu’elles disposent d’une position dominante.

Cette adaptation tient notamment au fait que les sociétés actuelles n’acceptent plus aussi facilement les projets ouvertement dictatoriaux ou totalitaires qui caractérisaient le fascisme italien ou le nazisme allemand. Les nouvelles extrêmes droites s’inscrivent dans les institutions démocratiques, tout en cherchant à les vider progressivement de leur substance lorsque le rapport de force le permet. S’il est défavorable, alors elles acceptent l’alternance en sortant de scène comme l’a montré le cas de Viktor Orban en Hongrie. Mais s’il leur est favorable, elles cherchent au contraire à consolider durablement leur pouvoir, en contournant les règles démocratiques, voire en truquant les élections.

Dans ce paysage, le Likoud, issu de la droite la plus radicale du mouvement sioniste, a joué un rôle précurseur. Arrivé pour la première fois au pouvoir en 1977, il s’est imposé comme l’une des principales forces de la vie politique israélienne. Avec le retour de Benjamin Netanyahou à la tête du gouvernement en 2009, le parti a poursuivi son glissement continu vers la droite. Et fin 2022, après une brève parenthèse, Netanyahou est revenu à la tête d’une coalition associant des forces que l’on peut qualifier non plus seulement de néofascistes, mais de néonazies : des acteurs assumant ouvertement un racisme radical et prônant l’épuration ethnique, ainsi que l’élimination de leurs adversaires.

Cette évolution s’inscrit bien sûr dans une dynamique mondiale plus large. Sous l’effet notamment de l’ascension de figures comme Trump, des pays qui avaient freiné l’extrême droite au 20e siècle en sont aujourd’hui devenus des foyers d’expansion. Presque aucun grand pays occidental n’y échappe désormais, dessinant une configuration qui rappelle, sous des formes nouvelles, les années 1920-1930.

Cela ne signifie pas pour autant que la situation soit désespérée. Des résistances existent et continuent de s’organiser. Ces dernières années ont montré plusieurs succès électoraux de la gauche, ainsi que des revers infligés à l’extrême droite. Ces évolutions constituent autant de raisons d’espérer. Mais la question décisive reste celle de la reconstruction des forces politiques organisées. C’est là que le bât blesse. Nous sommes dans une phase de recomposition où l’extrême droite a largement réussi à se restructurer, tandis que la gauche, et plus encore la gauche radicale, peine à se réorganiser. À ce stade, la gauche ne dispose pas encore d’un projet unificateur à l’échelle mondiale, comme ce fut le cas dans d’autres périodes historiques. C’est sans doute l’un des défis majeurs du moment.


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