Tribune parue dans Le Soir le 18 juin.
En octobre 2020, était lancée la campagne internationale Stop silence Haïti ! Huit mois plus tard, où en est-on ? Toutes les exactions, violences et injustices dénoncées dans cet appel se sont aggravées. La pauvreté s’est accrue, la faim affecte plus de 4 millions de personnes, les enlèvements – doublés de viols –, se sont multipliés, et les bandes armées ont encore étendu leur pouvoir. L’insécurité généralisée touche toutes les couches de la population, compromettant un peu plus l’accès aux services sociaux de base, dont l’éducation et la santé.
Il n’y a eu aucune avancée judiciaire dans les massacres – douze massacres ont été enregistrés depuis 2018 – et les affaires de corruption, au premier rang desquelles, Petrocaribe, alors que de nouvelles enquêtes, nationales et internationales, confirment l’implication et la complicité du pouvoir. L’assassinat du bâtonnier du barreau de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, comme tant d’autres, demeure impuni. La violence et l’impunité se nourrissent mutuellement, plongeant Haïti dans un cercle vicieux.
La détérioration des droits et des conditions de vie de la population est catalysée par la crise politique. Le 7 février 2021, s’achevait le mandat présidentiel de Jovenel Moïse. Mais, ce dernier a refusé de quitter le pouvoir. Il entend rester à la tête de l’État, le temps d’organiser à tout prix un référendum – interdit par la Constitution – fin juin et des élections en septembre.
En agissant de la sorte, et en inventant une tentative de coup d’État, pour justifier la mise à la retraite de trois juges de la Cour de cassation – ce qui constitue un (autre) acte inconstitutionnel –, Jovenel Moïse opte clairement pour une stratégie du pourrissement, et consacre l’autoritarisme de son régime. Il continue pourtant de bénéficier du soutien du Core Group [1], en général, et des États-Unis, en particulier.
Ces derniers mois et à de multiples reprises, les mouvements paysans, et de femmes, les syndicats, les jeunes Petrochallengers, les églises, les ONG de droits humains, les organisations sociales, les milieux de la justice et de l’éducation, les intellectuel·les, ont manifesté en masse pour exiger le respect de la Constitution, le départ de Jovenel Moïse et une transition de rupture.
Ils et elles ont pu compter sur une mobilisation internationale, qui s’est exprimée par divers courants. Ainsi, depuis le 7 février 2021, la Confédération syndicale internationale (CSI), la Coordination Europe-Haïti (Co-EH), l’Assemblée internationale des peuples, pour ne prendre que ces exemples, se sont positionnées en soutenant les revendications des mouvements haïtiens.
Au niveau diplomatique aussi, les lignes commencent à bouger. Soixante-huit députés démocrates du Congrès des États-Unis ont appelé à un changement de politique de Washington vis-à-vis d’Haïti. Le Parlement européen vient de voter une résolution d’urgence [2]. S’il refuse de soutenir le référendum et rappelle que « les violences en Haïti sont étroitement liées à des bandes armées, dont certaines sont soutenues et financées par l’oligarchie locale », il n’en continue pas moins d’entretenir le mythe que des élections libres et crédibles puissent être organisées par les autorités haïtiennes.
Jovenel Moïse continue de la sorte sa fuite en avant, et la « communauté » internationale se laisse, au nom du « dialogue national inclusif » et d’une sortie de crise par les élections, prendre au piège – voire instrumentalise ce piège – d’un soutien au président de facto. Un large consensus national s’est pourtant forgé depuis des mois, contre Jovenel Moïse. Appeler, encore et toujours, ce dernier à lutter contre la violence, l’impunité et la polarisation du pays, alors qu’il en est l’un des principaux responsables, tient de l’aveuglement ou de l’hypocrisie.
Les conditions ne sont réunies ni pour des élections libres et démocratiques, ni pour un référendum portant sur la Constitution. Jovenel Moïse n’a aucune légitimité pour les organiser. Dans la situation actuelle, avec le contrôle de quartiers entiers par les bandes armées, et l’instrumentalisation par le pouvoir des institutions et mécanismes électoraux, ces élections n’auront aucune crédibilité. Elles n’ont, de toute façon, d’autre but que de consacrer la reproduction de la clique au pouvoir et de consacrer l’impunité, enfermant le pays dans un nouveau cycle de violence et d’instabilité.
Jovenel Moïse participe au problème, non à la solution. Chaque jour qui passe avec lui au pouvoir est une occasion manquée pour un changement démocratique, rendant plus compliquée et plus ardue la transition. La communauté internationale ne manque pas d’informations sur ce qu’il se passe en Haïti ; il manque de courage. Le courage d’entériner l’échec de la diplomatie suivie ces dernières années, sinon ces décennies, de se confronter aux États-Unis, de faire prévaloir les droits humains et d’écouter les revendications des Haïtiens et Haïtiennes.
En conséquence, nous exigeons des gouvernements, institutions internationales et singulièrement du Core Group :
1. De respecter la souveraineté des Haïtiens et Haïtiennes, et de dénoncer toute ingérence.
2. D’écouter les acteurs et actrices de la société civile haïtienne, qui se sont prononcés publiquement et à maintes reprises contre la tenue d’un référendum et d’élections, qui, dans les conditions actuelles, ne seront ni libres ni démocratiques, et ne peuvent s’apparenter qu’à une farce tragique, risquant de conduire à la restauration de la dictature.
3. De dénoncer l’illégitimité du référendum et du processus électoral, ainsi que l’absence de conditions pour que des élections libres et démocratiques puissent être réalisées avec Jovenel Moïse au pouvoir.
4. De soutenir un processus de transition exigé et mis en œuvre par les Haïtiens et Haïtiennes, en s’appuyant sur la Constitution de 1987.
5. D’appuyer le travail des organisations haïtiennes pour que les responsables des violations des droits humains – au premier rang desquels les massacres et la dilapidation des fonds Petrocaribe – soient jugés de façon juste et équitable.
6. De revoir plus largement, avec humilité et honnêteté, leurs politiques poursuivies ces dernières années, et même décennies, qui ont contribué à l’impasse actuelle.
Organisations signataires :
1. Confédération Syndicale Internationale (CSI), International
2. Coordination Européenne Via Campesina (ECVC), Europe
3. Coordination Europe-Haïti (COEH), Europe
4. Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), International
5. Acción Afro-Dominicana, République dominicaine
6. Accion Ecologica, Équateur
7. ActionAid, France
8. Agenda Solidaridad, République dominicaine
9. AITEC, France
10. Anacaona Droits Humains Haïti, France
11. Asbl Theux/Saint-Michel, Belgique
12. Asbl Farnières-Haïti, Belgique
13. Asociación Acción Verapaz, Espagne
14. Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique (AFASPA), France
15. Association PeopleKonsian, France
16. Association Pour Haïti, France
17. Ayiti Cheri vzw, Belgique
18. Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement (CAD), Mali
19. ATTAC - CADTM, Argentine
20. ATTAC - CADTM, Maroc
21. ATTAC Liège, Belgique
22. ATTAC Wallonie Bruxelles (AWB), Belgique
23. AWMR-Italia Associazione Donne della Regione Mediterranea, Italie
24. CADTM – AYNA, Amérique latine
25. CADTM – Belgique, Belgique
26. Carrefour de solidarité internationale, Canada
27. Cátedra Libre de Pensamiento Latinoamericano « Ernesto Che Guevara », Mexique
28. Coopération Éducation Culture (CEC), Belgique
29. Centre francophone de recherche partenariale sur l’assainissement, les déchets et l’environnement (CEFREPADE), France
30. Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), France
31. Centre de recherches et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), France
32. Centro de militares para la democracia argentina (CEMIDA), Argentine
33. Centre d’Education et d’Interventions Sociales (CEIS), Haïti
34. Centre International de Solidarité Ouvrière (CISO), Canada
35. Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11), Belgique
36. Centro de Documentación en Derechos Humanos « Segundo Montes Mozo S.J. » (CSMM), Équateur
37. Centro de Pensamiento Crítico Pedro Paz, Argentine
38. Centro de Promocion y Formacion en Derechos Humanos, Venezuela
39. Centre d’Éducation Populaire André Genot (CEPAG), Belgique
40. Centre tricontinental-CETRI, Belgique
41. Centro de Pensamiento Crítico Pedro Paz, Argentine
42. Circulos bolivarianos socialistas Costa Rica, Costa Rica
43. Clowns Sans Frontières, Canada
44. Coalition des Acteurs de la Société Civile (CASC), Haïti
45. Coalition Haïtienne au Canada contre la Dictature en Haïti (COHCCDH), Canada
46. Codepink, États-Unis
47. Collectif 35 des amis d’Haïti, France
48. Collectif Haïti de France (CHF), France
49. Collectif Régional pour la Coopération Nord-Sud (CIBELE), Ile de France, France
50. Collectif Régional pour la Coopération Nord-Sud (CORENS), France
51. Comité argentino de solidaridad por el fin de la ocupación de Haití, Argentine
52. Colectivo Tejido de transicionantes por el Valle del Cauca, Arturo Escobar, Colombie
53. Colonialism Reparation, Italie
54. Comitê anti-imperialista general Abreu e Lima, Brésil
55. Comité de Derechos Humanos de Base de Chiapas Digna Ochoa, Mexique
56. Comité Democrático Haitiano en Argentina, Argentine
57. Comité Dominicano de Derechos Humanos, République Dominicaine
58. Commission altermondialisation et solidarité internationale de Québec solidaire, Canada
59. Commission Haïtienne pour le Respect des Droits Humains (CHREDHU), Haïti
60. Commission Épiscopale Nationale Justice et Paix (CE-JILAP), Haïti
61. Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire (CCFD-Terre Solidaire), France
62. Comuna Caribe, Puerto Rico
63. Comunidad Cristiana Vanguardia Obrera, Espagne
64. Comuniste de Catalunya, Espagne
65. Confederación Intersindical Galega (CIG), de Galiza, Espagne
66. Confédération des Syndicats Chrétiens (ACV-CSC), Belgique
67. Confédération des Travailleurs et Travailleuses des Secteurs Public et Privé (CTSP), Haïti
68. Confédération des Travailleurs Haïtiens (CTH), Haïti
69. Congreso de los Pueblos - Capítulo Chile, Chili
70. Conseil National des Comités Populaires (CNCP), Martinique
71. Coordinadora Simón Bolívar, Venezuela
72. Diaspora Africaine de Belgique (DAB), Belgique
73. Diaspora Togolaise de Belgique (DTB), Belgique
74. Diálogo 2000-Jubileo Sur, Argentine
75. ECOSUR, Ecología, Cultura y Educación desde los Pueblos del Sur, Argentine
76. Encuentro Belgian Latin America Network, Belgique
77. Enfant Haïtien France Action (EHFA), France
78. Entraide et Fraternité, Belgique
79. Europe Écologie Les Verts, France
80. Europe solidaire sans frontières (ESSF), France
81. Fédération Nationale des Travailleurs en Education et en Culture (FENATEC), Haïti
82. Fédération Nationale des Syndicats en Éducation (FENASE), Haïti
83. Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) fédérale, Belgique
84. Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) wallonne, Belgique
85. Fédération des organisations paysannes pour l’intensification agricole et la promotion de l’agriculture familiale (FOP-SIPAF) du sud Kivu, République démocratique du Congo
86. Fédération syndicale unitaire (FSU), France
87. Federación Uruguaya de Cooperativas de Vivienda por Ayuda Mutua (FUCVAM), Uruguay
88. FIAN Belgium – Pour le droit à l’alimentation, Belgique Fondation Frantz Fanon, France
89. Forum Nord Sud asbl, Belgique
90. Frères des Hommes, Belgique
91. France Amérique latine (FAL), France
92. Frente Nacional de Luta Campo e Cidade (FNL), Brésil
93. Fuerza de la Revolucionmanuelj (FR), République dominicaine
94. Fundación Embajada de Derechos Humanos, Venezuela
95. Fundación para la Promoción de los Derechos Humanos y Justicia de Paz, Équateur
96. Fundación Vivian Trías. Uruguay
97. Geomoun, Belgique
98. Grandir en Haïti, France
99. Groupe d’économie solidaire du Québec, Canada
100. Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR), Haïti
101. Grupo « Solidair met Guatemala », Belgique
102. Grupo de apoyo a la solidaridad de Haití (Grash), Espagne
103. Grupo de Trabajo CLACSO « Crisis, respuestas y alternativas en el Gran Caribe », Amérique latine
104. Haiti Support Group, Grande-Bretagne
105. Hoopvoorhaiti, Belgique
106. IFSI-ISVI, Coopération syndicale internationale, Belgique
107. Informationsstelle Lateinamerika (ILA), Allemagne
108. Initiative Artisans, Haïti
109. Initiative Patriote Marien (IPAM), Haïti
110. Iraqi Social Forum, Iraq
111. Institut de Technologie et d’Animation (ITECA), Haïti
112. Ligue des droits de l’Homme (LDH)-France, France
113. Lyon Haïti Partenariats, France
114. Marcha Mundial de las Mujeres Macronorte, Pérou
115. Medico international, Allemagne
116. MISEREOR, Allemagne
117. Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC), Belgique
118. Movimiento Rebelde, République dominicaine
119. Movimiento de Integración y Emancipación de Derechos Humanos del Sur, Venezuela
120. Nègès Mawon, Haïti
121. Nou Pap Domi, Haïti
122. Observatorio de la Riqueza Padre Arrupe, Argentine
123. Ongd AFRICANDO, Espagne
124. Organizaciones libres del pueblo-resistir y luchar, Argentine
125. Osjosma vzw, Belgique
126. Other News, Italie
127. Parti de la Gauche Européenne, Europe
128. Partido por la Victoria del Pueblo, Uruguay
129. Partido Comunista Revolucionario del Uruguay, Uruguay
130. Partido de la Refundación Comunista – Izquierda Europea, Italie
131. Pazapas ASBL, Belgique
132. Pèp Lib vzw, Belgique
133. Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), Haïti
134. Plateforme altermondialiste, Canada
135. Plateforme Haïti.be, Belgique
136. Plate-Forme Haïti de Suisse (PFHS), Suisse
137. Plateforme Nationale des Syndicats des Institutions Publiques (PLANSIP), Haïti
138. Pour une Ecologie Populaire et Sociale (PEPS), France
139. Rasanble pou’n Chanje Lavi’n (RaCh-Lavi’n), Haïti
140. Red de Solidaridad con Chiapas de Buenos Aires, Argentine
141. Regroupement des Haïtiens vivant à Montréal contre l’occupation d’Haïti (REHMONCO), Canada
142. Relais France-Europe de la Fondation Max CADET d’Haïti, France
143. Réseau d’information et de documentation pour la solidarité et le développement durable (RITIMO), France
144. Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Haïti
145. Réseau syndical international de solidarité et de luttes, France
146. Réseau Sud-Est de Défense des Droits Humains (RESEDH), Haïti
147. School of the Americas Watch (SOAW), Amérique latine
148. Secours Catholique - Caritas France, France
149. Service Œcuménique d’Entraide, France
150. Servicio Paz y Justicia – SERPAJ, Argentine
151. Socialist Revolutionary Workers Party (SRWP), Afrique du Sud
152. Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), Haïti
153. Solidaridad Dominicana con Haití, République dominicaine
154. South African Federation of Trade Unions (SAFTU), Afrique du Sud
155. Suteba de La Matanza, Argentine
156. Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen, Haïti
157. Ti Gout Dlo en Haïti, Belgique
158. Tysea - Hoop voor Haïti, Belgique
159. Union de Vecinos, États-Unis
160. Union juive française pour la paix (UJFP), France
161. Union Nationale des Normaliens/nes et Educateurs/trices d’Haiti (UNNOEH), Haïti
162. Vlaams Haïti Overleg, Belgique
163. Vision pour une nouvelle société haïtienne (VINOUSH), France
164. Women’s All Points Bulletin, WAPB, États-Unis
165. WSM - We social movements, Belgique








