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Sept raisons qui expliquent la victoire de Maduro à la présidentielle

En matière d’élections, le chavisme est comme un poisson dans l’eau. La présidentielle du dimanche 20 mai fut le 24e scrutin en 19 ans. Une fois de plus, les rojos (« rouges ») sont sortis vainqueurs, mais avec la plus haute abstention de l’histoire démocratique du pays et un président contesté par une partie de la Communauté internationale. A l’exception du référendum constitutionnel de 2007 et des législatives de 2015, la révolution bolivarienne a toujours fait des urnes sa meilleure alliée pour asseoir sa légitimité.

Malgré l’abstention et la mort du leader Hugo Chávez, le gouvernement peut encore compter sur une machine électorale et de mobilisation très bien structurée. S’y articulent divers mécanismes contraignants qui se sont perfectionnés avec les années pour surmonter la baisse de popularité.

Les rojos ont bâti une importante structure et les rares revers qu’ils ont connus ont servi pour combler les failles. Cette fois-ci c’était pour garantir le triomphe de Nicolás Maduro, un leader impopulaire mais qui a réussi à prolonger sa présidence jusqu’en 2025.

Après presque 20 ans au pouvoir et avec la pire crise économique de l’histoire du Venezuela, il peut paraître surprenant que le gouvernement reste compétitif sur le plan électoral. Au-delà des irrégularités dénoncées par l’opposition et de la thèse de la fraude, il est nécessaire de comprendre cette résilience comme un phénomène multifactoriel, affirment les analystes. Un phénomène duquel émergent non seulement les forces du mouvement chaviste mais aussi les faiblesses de ses adversaires.

El Estímulo a compilé sept raisons expliquant pourquoi le chavisme continue à gagner des élections.

Contrôle institutionnel

Pour Franz Von Bergen, journaliste et auteur du livre « Auge y declive de la hegemonía chavista », « Apogée et déclin de l’hégémonie chaviste » (2016), le contrôle institutionnel est « peut-être le facteur le plus important  » pour expliquer cette capacité à vaincre du chavisme. Il est la pierre angulaire d’un pouvoir qui se maintient « malgré les sondages qui signalent depuis déjà longtemps qu’il est devenu un mouvement politique minoritaire ».

« Le chavisme possède une énorme capacité d’influence dans le processus électoral, du calendrier [1]
au choix des cond au choix des conditions et il en fait usage largement en sa faveur
 », explique Von Bergen.

Selon lui, cette domination ne s’exerce pas seulement sur le Pouvoir électoral mais aussi sur le reste des pouvoirs publics, le judicaire notamment.

« Il peut même influencer ou décider qui seront ses rivaux, par exemple, avec les inhabilitations qui compliquent fortement la tâche de l’opposition car un bon nombre de ses candidats ou leaders les plus en vue ont été privés de leurs droits politiques.  [2] »

Ce contrôle s’est renforcé avec l’installation de la polémique Assemblée nationale constituante (ANC) élue le 30 juillet 2017 lors d’un scrutin où seuls les partisans du gouvernement ont participé. Cette instance, en tant que pouvoir supraconstitutionnel, « est au dessus de tous les pouvoirs constitués  ». Par conséquent, tous ses membres étant chavistes, elle représente un mécanisme efficace de contrôle.

Engagement idéologique et fidélité à Hugo Chávez

Luis Vicente León, président de l’entreprise de sondages Datanálisis, considère que le contrôle institutionnel au Venezuela n’était avant qu’un détail car tout reposait essentiellement sur la popularité de Hugo Chávez. « La clé du succès était cette profonde connexion entre Chávez et les gens. Ils arrivaient à gagner dans des conditions certes avantageuses mais ils étaient alors la majorité. Le cas de Maduro est complètement différent  », affirme-t-il.

Selon les enquêtes de Datanálisis, Hugo Chávez garde encore, cinq ans après sa mort, un niveau d’opinions favorables supérieur à 50% alors que Maduro n’a jamais dépassé les 30% au plus fort de sa popularité.

Le noyau dur

En tenant compte des chiffres des sondages, le chavisme a gagné le dimanche 20 mai grâce à son « noyau dur » , c’est à dire une masse d’électeurs représentant 5 millions de personnes [3] .

qui votent pour lui « contre vents et marées ». « Plutôt que de se demander pourquoi le chavisme gagne des élections, au-delà de son hégémonie sur les institutions publiques, il convient peut-être d’essayer de comprendre pourquoi il garde une popularité de 25%, malgré l’aggravation de la crise économique des dernières années », suggère Von Bergen.

Ce noyau dur avantage le chavisme face à la fluctuante participation de l’opposition.

Démobilisation de l’opposition

«  Il peut y avoir des abus institutionnels mais il y a un nouvel élément : l’opposition ne vote pas en masse. Son taux d’abstention est très élevé », signale León. La participation au scrutin présidentiel du 20 mai a été de 46,07%. [4]

Selon le président de Datanálisis, l’abstention a deux explications : la première est la désillusion ambiante au sein de l’électorat d’opposition et le manque de crédibilité de ses leaders. La seconde est la capacité du gouvernement à exploiter ce ressenti et sa volonté de l’accentuer (apathie provoquée).

«  Le gouvernement a montré qu’il était disposé à empêcher leur victoire. A cela s’ajoutent la frustration de l’électorat d’opposition quant au vote et sa grande méfiance sur la capacité de ses leaders à triompher électoralement.  »

Les actions du chavisme « ouvrent la voie aux radicaux de l’opposition pour dénigrer le système électoral. Ceci, ajouté au discrédit international, lui permet de dégager le chemin lors du scrutin ».Sans guère de concurrence, les rojos arrivent ainsi à récolter la majorité des votes, sans représenter la majorité de l’électorat, pointe León.

Capacité de rénovation

Von Bergen souligne le changement de stratégie de Maduro lors de la dernière élection : la création de Somos Venezuela en tant que parti pour attirer des secteurs de la société qui lui résistent. [5]

A l’époque de Chávez, le gouvernement s’appuyait sur les partis de l’alliance chaviste, le Grand pôle patriotique (GGP), pour canaliser le soutien de différents secteurs de la gauche qui ne se reconnaissaient pas dans le « parti hégémonique » (le PSUV). Mais avec le temps, le sentiment que ces organisations représentaient « quelque chose de distinct » s’est dissipé. D’où le besoin de rénovation.

« Il y a deux secteurs qui posent des difficultés au ‘nouveau chavisme’ : l’électorat féminin et les jeunes. Au cours des derniers mois, des mesures ont justement été prises en leur faveur, des mesures sociales et plusieurs misiones, etc. »

Selon Von Bergen, cette organisation permettra à ces personnes mécontentes d’« avoir l’impression de punir » le PSUV, même s’il n’en est rien dans la pratique. « A la fin, ils accorderont leur vote, c’est ce qui importe pour le chavisme.  »

« C’est un jeu dont le chavisme a toujours su profiter. Même pour les présidentielles. A part en 2006 quand Chávez a gagné avec les seuls votes du MVR [l’ancêtre du PSUV], ce sont les votes rassemblés par le GPP qui ont fait la différence entre l’opposition et le chavisme, depuis la première élection jusqu’à celle de Maduro en 2013 », analyse le journaliste.

Stratégie et organisation partisane

La direction du PSUV, par le biais de diverses organisations de base, s’assure une couverture quasi complète du territoire national. Un nouveau modus operandi a été introduit récemment. Avant l’élection de l’ANC, le vice-président du PSUV, Diosdado Cabello, a fait connaître la maquinaria 4X4, dont font partie les UBch [6], les conseils communaux, le mouvement Somos Venezuela et les CLAP, les comités de distribution d’aliments. Son objectif est d’aller chercher et conduire toute personne en âge de voter, du plus jeune au plus vieux. Cette structure a été mobilisée pour les élections régionales et municipales avec de bons résultats à la clé et a fonctionné aussi lors de la dernière présidentielle.

Clientélisme

Dans un reportage réalisé pour El Estímulo, la professeur Mariana Bacalao considère que le chavisme survit grâce au clientélisme : la peur de perdre les aides qui si elles ne font pas sortir de la pauvreté permettent de survivre.

Dans un contexte aussi précaire dans lequel, selon l’ENCOVI [7], 84,7% de la population estime ne pas avoir assez de moyens pour acheter les aliments de base, les bonos économiques à travers le Carnet de la Patria et les CLAP sont devenus indispensables pour beaucoup de gens.

La capacité de domination de ces instruments n’a cessé de croître. Ils sont devenus une arme électorale qui se renforce à la mesure qu’augmentent les pénuries et l’hyperinflation.

La maquinaria 4x4 n’est pas seulement fondamentale pour la campagne électorale, une période au cours de laquelle des caisses pleines d’aliments sont distribuées massivement, mais elle joue aussi un rôle logistique le dimanche de l’élection. Au cours des derniers scrutins, nombreuses ont été les plaintes contre la présence desdits Puntos rojos [8], habituellement situés à proximité des bureaux de votes, où des caisses d’aliments étaient distribués.

L’ex-candidat présidentiel Henri Falcón, qui a refusé d’avaliser les résultats de l’élection du 20 mai avant même que le CNE n’annonce les résultats, a dénoncé que l’on promettait aux Puntos rojos environ 10 millions de bolivars à ceux qui voteraient, une preuve, selon lui, de l’extension « du chantage politique et social  ».

De leur côté, les chavistes affirment que ni le Carnet de la patria, ni les Puntos rojos n’ont une quelconque influence sur les résultats électoraux.


Notes

[1Depuis 2016, lorsqu’il décida de reporter les élections régionales, le pouvoir organise selon son bon vouloir les élections. Ce fut le cas de la présidentielle du 20 mai qui devait avoir lieu en décembre 2018. Ce fut aussi particulièrement marquant pour les élections régionales. Selon la Constitution, les élections régionales devaient être organisées en décembre 2016. Dans un premier temps, en octobre 2016, le CNE annonce l’organisation de ces élections pour la fin du premier semestre 2017. Le 22 mai 2017, après la convocation par le président Maduro d’élections pour élire les membres de l’Assemblée nationale constituante (ANC), et au milieu d’affrontements de rue quotidiens, la présidente du CNE, Tibisay Lucena, reprogramme la date des élections au 10 décembre 2017. Une fois l’ANC en place le 4 août, celle-ci fait montre de son pouvoir absolu et décrète que les élections pour les seuls gouverneurs seront organisées en octobre 2017. Elles seront finalement programmées le 15 octobre. Quant aux conseils législatifs des 23 états composant le pays, ils devaient être renouvelés en même temps que les postes de gouverneurs. Finalement ils le furent mais au moment de la présidentielle.

[2Les inhabilitations politiques sont devenues une arme pour écarter des politiciens. Il s’agit d’une sanction administrative prise à l’encontre de fonctionnaires et d’élus qui auraient commis des irrégularités dans leur gestion. Cette mesure est adopté par la Contraloría - une sorte de Cours des comptes dirigée par un proche de la Première dame, Cilia Flores. Une fois une personne sanctionnée, l’inéligibilité peut constituer une peine accessoire à une amende. Dans les faits, elle est devenue la peine principale et a touché et touche encore de nombreux politiciens.

[3Le président Maduro a obtenu finalement 6,2 millions de voix

[4CNE, Divulgación de resultados electorales Elecciones 2018

[5Lors de la présidentielle du 20 mai, Somos Venezuela n’a attiré que 374 862 voix sur les 6 24 .862 récoltées officiellement par Nicolas Maduro. Source : CNE, Divulgación de resultados electorales Elecciones 2018.

[6Les Unités de batailles Bolívar-Chávez sont des organisations de base intégrées à la structure du PSUV. Conçues pour la mobilisation électorale, elles sont devenues permanentes.

[7L’Enquête sur les conditions de vie au Venezuela est réalisée annuellement par trois universités du pays (UCAB, UCV, USB) et comble en partie l’absence de statistiques du gouvernement.

[8Littéralement « Points rouges » (ou « tricolores »). Lors d’une élection, le chavisme a pris pour habitude de placer à proximité des centres de votes des stands partisans où les électeurs sont invités à venir scanner leur « Carnet de la Patria » pour ainsi montrer qu’ils se sont mobilisés.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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