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Interview de François Houtart

« Reconstruire Haïti sans les "grands mangeurs’’ ! »

Intellectuel de haut vol, tête pensante de l’altermondialisme, globe-trotter infatigable, François Houtart dénonce, depuis plus de cinquante ans, la course au profit, la logique du marché et le productivisme qui épuise les ressources naturelles et les hommes. Très écouté dans les milieux de gauche, surtout en Amérique latine, il a influencé nombre de chefs d’Etat, comme le Vénézuélien Hugo Chavez ou l’Equatorien Rafael Correa qui a été son étudiant à l’UCL. Prêtre, adepte de la théologie de la libération, petit-fils du comte Henri Carton de Wiart, fondateur du Centre tricontinental (Cetri) de Louvain-la-Neuve, il n’a cessé de se battre pour la justice sociale dans le monde, ce qui lui a parfois valu d’être surnommé le « chanoine rouge ». Il a demandé au parlement belge de lui retirer le titre de baron, sans succès. En octobre dernier, à 84 ans, l’Unesco lui a décerné le prix Madanjeet Singh pour la promotion de la tolérance et de la non-violence. Depuis l’Equateur, où il est en voyage, François Houtart livre au Vif/L’Express ses réflexions sur Haïti, sur l’état de la planète et sur l’altermondialisme. Sans concession.

Le Vif/L’Express : Un tremblement de terre dévastateur, quatre ouragans tropicaux meurtriers en 2008... Haïti semble maudite. Etes-vous de ceux qui se demandent pourquoi Dieu s’acharne sur les pauvres ?

François Houtart : Je suis un homme de foi, mais je ne crois pas que ce soit Dieu qui commande les événements naturels et qui choisit les pauvres comme premières victimes.
On ne peut prévoir de tels désastres. Mais les catastrophes ont un effet de loupe sur l’état de délabrement d’une société comme Haïti.

En effet, il y a moyen de prévoir les conséquences que ces catastrophes peuvent avoir sur un plan collectif et social. D’ailleurs, quand on compare certains pays qui sont eux aussi victimes de tremblements de terre ou d’ouragans, on constate de grandes différences. Il y a beaucoup moins de victimes dans les sociétés bien organisées. Comme au Japon. Ou à Cuba qui a subi les mêmes quatre ouragans en 2008, mais en déplorant 7 morts contre 800 en Haïti.

Haïti est connu pour la corruption de ses dirigeants. Le risque de voir détourner l’aide internationale est grand. Il faudra assurer un suivi de l’aide internationale. Qui peut le faire sans délégitimer les autorités haïtiennes ?
La corruption existe dans toutes les sociétés. D’autant plus, c’est vrai, dans des sociétés qui sont désorganisées, avec une économie très faible, où la seule manière d’avoir certains avantages économiques et sociaux est de détourner des fonds publics. Il faut néanmoins associer la société haïtienne à la reconstruction du pays. Il y a des gens capables. On ne peut pas se substituer au pouvoir haïtien en donnant une image unilatéralement négative. Si on impose un système de développement sans respecter les mentalités et les mécanismes sociaux de l’île, on ne fera qu’ajouter à la désorganisation générale.

Voyez-vous le déploiement de force américain d’un mauvais oeil ?

Comme tous les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, l’histoire d’Haïti est jonchée d’interventions américaines. Il existe donc un soupçon fondé : les Etats-Unis utiliseraient cette catastrophe naturelle pour imposer leur présence. Evidemment, une aide extérieure n’est pas à négliger. Mais un accord, comme celui que les Américains ont obtenu des Nations unies notamment pour contrôler les routes, les ports et l’espace aérien d’Haïti, me paraît, pour le moins, très ambigu. Il est clair que les troupes américaines ne vont pas quitter l’île avant longtemps. Beaucoup de Latino-Américains restent méfiants vis-à-vis de Washington qui possède des bases depuis Guantanamo jusqu’à la Patagonie et qui vient de signer un contrat avec la Colombie pour y établir sept bases militaires. A mon avis, c’est l’ONU qui devrait prendre en main la coordination de l’ensemble des opérations humanitaires et militaires logistiques à Haïti. Mais elle n’en a pas les moyens. Il devient indispensable de doter les Nations unies d’une force qui puisse intervenir en cas de grandes catastrophes naturelles, car celles-ci risquent de se multiplier à l’avenir.

L’ex-Première ministre haïtienne Michelle Pierre-Louis a déclaré : « La mauvaise gestion a préparé le terrain à ce que nous vivons. » Est-il possible d’envisager une reconstruction d’Haïti sans reproduire les structures de pouvoir existantes ?

Ce sera très difficile. Une élite sociale a utilisé l’Etat en fonction de ses intérêts privés. Dans la population haïtienne, on les appelle les « grands mangeurs ». Si l’on confie la reconstruction à cette élite-là, soutenue à l’extérieur notamment par les Etats-Unis, on va reproduire le même système qu’auparavant. L’économie haïtienne a été ruinée, entre autres par une intervention constante des Américains qui ont imposé, par exemple, l’achat de riz alors qu’on pourrait produire le riz localement. Haïti est dans un état de dépendance totale vis-à-vis des Etats-Unis. Je plaide pour une organisation plus démocratique de la société haïtienne et une plus grande implication de mouvements sociaux, comme le Mouvement paysan papaye (MPP), les mouvements de femmes, des groupes d’intellectuels. Une partie de ces derniers se sont exilés, car ils n’avaient plus leur place en Haïti.

Le club de Paris a appelé à l’annulation de la dette d’Haïti. C’est plutôt encourageant....

Certainement. Mais c’est une partie de la solution, parce qu’à côté de la dette publique, vis-à-vis des Etats, il y a aussi la dette privée, vis-à-vis des banques. Or le club de Londres qui regroupe des créanciers bancaires ne s’est pas prononcé.

Le drame d’Haïti révèle la nécessité de lutter contre la pauvreté. Dans le récent documentaire du Français Philippe Diaz La Fin de la pauvreté, un interviewé déclare que « notre système économique repose sur le sacrifice des pauvres ». C’est une thèse que vous défendez. Mais est-ce aussi simple que cela ?

Malheureusement oui. Quand on étudie le système dans sa globalité, on s’aperçoit que la logique du capitalisme, qui domine l’économie du monde, accentue les inégalités. Il est certain que le capitalisme a produit des richesses énormes, surtout au cours des cinquante dernières années, mais sans tenir compte des destructions écologiques et sociales. Et ces richesses sont absorbées par une minorité. Tant que cette logique-là ne sera pas renversée, on ne parviendra pas à créer des conditions de vie minimum pour l’ensemble des êtres humains.

N’est-ce pas une question de temps ? Le niveau de vie moyen dans le monde s’améliore...

Ces améliorations sont dues moins à la générosité du capital qu’aux luttes sociales. Par ailleurs, il y a de plus en plus de gens qui ont faim dans le monde : une augmentation de 100 millions d’individus entre 2007 et 2008, selon la FAO. Les crises alimentaires de ces dernières années ont été causées par la spéculation financière. Nous sommes devant un problème global qui nécessite une solution globale.

Dans vos ouvrages, vous dénoncez les stratégies de réduction de pauvreté de la Banque mondiale, qui ne font que pérenniser un système d’inégalité. Faut-il tout arrêter, pour autant ?

C’est aujourd’hui que les gens meurent de faim. Il ne s’agit donc pas de tout arrêter mais d’évoluer vers une autre philosophie, de cesser d’assister des pays en développement tout en continuant à piller leurs richesses et à y susciter des guerres pour mieux contrôler leurs ressources naturelles surtout énergétiques. Tant que l’on acceptera cette contradiction, on n’arrivera à rien. Pour cette raison, le fameux plan Millenium des Nations unies, qui prévoit de réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici à 2015, est déjà un échec. Je suis persuadé qu’on peut résorber l’extrême pauvreté en moins d’une génération, en quelques années. En Bolivie, au Venezuela, au Brésil, on observe des avancées sérieuses, grâce, entre autres, à l’accès au crédit pour les petits paysans, à des politiques d’aide immédiate pour ceux qui souffrent de malnutrition, à des politiques monétaires régionales comme l’ont décidé les pays de l’Alba (Alternative bolivarienne pour les Amériques) en avril dernier, à des politiques communes de santé comme la Misión Milagro (Mission miracle) qui, depuis 2004, a permis à Cuba et au Venezuela de soigner 2 millions de personnes atteintes de maladies des yeux...

Le Venezuela et Cuba sont-ils des modèles de résistance au capitalisme ? Et des modèles de démocratie ?

Ce sont en tout cas des exemples de recherche d’organisation alternative de la société. Avec la difficulté que leur environnement international est très hostile. Bien sûr, à Cuba, il y a eu, et il y a encore, un problème de démocratie. Cela dit, ce mot doit être interprété en fonction de situations concrètes. Un parti unique est-il forcément anti-démocratique ? Il y a, à Cuba, des formes de participation que nous ne connaissons pas dans nos démocraties occidentales. Vous savez, un ministre libéral luxembourgeois, qui connaît bien Cuba, m’a dit un jour qu’il y avait plus de démocratie à La Havane que dans son propre parti ( rires). Quant au Venezuela, il y a déjà eu dix élections, pour la présidence, le parlement ou des référendums, depuis l’accession d’Hugo Chavez au pouvoir, en février 1999. Il y a là un processus qu’on ne peut qualifier autrement que de démocratique...

Le 11 janvier dernier, le Chili a été le premier pays d’Amérique du Sud à intégrer l’OCDE, soit le cercle des pays industrialisés. Qu’en pensez-vous ?

Le gouvernement dit socialiste de Michelle Bachelet qui a perdu les dernières élections était déjà fort à droite. Le Chili vient de virer encore plus à droite. Cela va modifier le rapport de force et la fracture entre deux Amériques latines, à savoir celle qui poursuit une logique plutôt anticapitaliste et celle du Chili, du Pérou, de la Colombie, du Mexique et du Honduras, qui ont tous noué des relations privilégiées avec les Etats-Unis.

Aujourd’hui, le mouvement altermondialiste semble impuissant, voire déclinant. On parle beaucoup de Davos et presque plus du Forum social mondial dont vous êtes l’un des principaux instigateurs. Y croyez-vous encore ?

Bien sûr, l’altermondialisme n’a plus le caractère nouveau d’il y a dix ans, donc cela intéresse moins la presse. Quant aux organisateurs de Davos, ils disposent d’autres moyens pour avoir accès aux médias. Je crois qu’en dix ans le Forum social a permis d’éveiller et d’animer une conscience nouvelle, auprès de dizaines de milliers d’ONG et de mouvements sociaux. Mais on est encore loin du compte, notamment en Afrique. L’Amérique latine a été beaucoup plus ancrée dans ce processus. Le forum a également permis de constituer de nouveaux réseaux dans des domaines spécifiques. Aujourd’hui, nous devons créer des réseaux de réseaux, soit des internationales du monde paysan, des femmes, des indigènes, etc., pour faire pression sur les organisations internationales. C’est l’étape actuelle.

Pourquoi les altermondialistes n’ont-ils pas profité de la crise économique pour occuper l’espace politique ?

Jusqu’ici, le forum social a été davantage un lieu de rencontre que d’action. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un think-tank qui offre une réflexion de fond systématique, mais il faut aussi une action politique. La réunion de Porto Alegre, cette année, évoque la nécessité de déléguer certains membres du forum pour prendre des positions publiques sur des thèmes comme le climat ou la dette extérieure. Il y a aussi l’idée de Chavez de lancer une cinquième Internationale pour réunir les forces politiques de gauche. Certains n’aiment pas le mot Internationale parce qu’il est chargé du passé. On verra. Il y a donc des initiatives, mais, c’est vrai, on est encore loin d’une certaine maturité.

A 84 ans, avec l’expérience du monde qui est la vôtre, êtes-vous optimiste ?

Il faut être réaliste. Le rapport de force n’est pas encore en faveur du changement, et ce malgré les crises multiples. Mais je ne suis pas pessimiste, parce que, dans tous les pays que je parcours, je rencontre des gens qui, dans tous les domaines, réfléchissent à de nouveaux paradigmes de développement humain. Ici, en Equateur, j’assiste à une conférence sur le bien vivre, plutôt que le mieux vivre qui implique une notion d’accumulation. L’an dernier, lorsque j’ai participé à la Commission de l’ONU sur la réforme du système financier et monétaire international, présidée par Joseph Stiglitz, nous avons discuté de l’idée de développer une déclaration universelle sur le bien commun de l’humanité. Celle-ci serait basée sur un rapport plus respectueux à la nature, sur la valeur économique d’usage plutôt que d’échange, sur la démocratie généralisée à tous les rapports sociaux et sur la multiculturalité pour que le développement ne soit plus associé seulement à l’Occident. Ce serait une utopie bien sûr, mais une utopie nécessaire pour sauver l’humanité. Je suis frappé de voir que, partout dans le monde, de plus en plus de forces vives partagent cette utopie.


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