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Quand les peuples se soulèvent, il y a une même défiance envers l’Etat

Aux quatre coins de monde, des foules en colère ont envahi les rues, réclamant le retrait de mesures injustes. Ces protestataires ont dû affronter la répression souvent brutale des forces de l’ordre.

Tous les soulèvements qui ont envahi récemment nos écrans ont été déclenchés par une étincelle : la mesure de trop. Hausse du prix des carburants (Haïti, Équateur, France), du ticket de métro (Chili), du pain (Soudan), ou imposition d’une taxe sur WhatsApp (Liban). À Hong Kong, ce fut le projet de loi sur l’extradition. En Russie, le rejet de candidatures indépendantes avant des élections locales. En Algérie, l’annonce d’une cinquième candidature de Bouteflika.

Mais au-delà de ces éléments déclencheurs, y a-t-il des points communs entre ces soulèvements ?

« Outre la durée et le côté répété de ces soulèvements, il y a aussi des traits sociologiques identiques », détaille Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques et chargé d’étude au Cetri (Centre Tricontinental, qui étudie le développement et les rapports Nord-Sud). « On a surtout vu dans les rues des jeunes urbains, éduqués et diplômés, mais sans emplois. Beaucoup de femmes aussi. Tous unis par une défiance très forte envers une classe politique qui, au lieu d’être au service de la population, sert surtout l’élite économique, en pleine confusion des genres. La colère populaire est forte face à ce manque d’éthique, à ce qu’on peut appeler une corruption organique. Il y a aussi un rejet de ces politiques qui exigent toujours que ce soient les plus modestes qui fassent le plus d’efforts, payent plus cher pour des services de base, tandis que la pauvreté et les inégalités progressent ».

Les citoyens peuvent accepter des mesures d’austérité temporaires, mais si elles se prolongent, et s’ils ont le sentiment que leurs enfants vivront encore moins bien qu’eux, cela devient insupportable. Surtout lorsque, dans les pays riches en ressources naturelles (gaz en Algérie et Russie, cuivre au Chili), elles ne sont pas mises au service du développement social mais nourrissent la fortune de clans proches du pouvoir. Des entreprises d’État sont privatisées de façon abusive, dans le seul but de renforcer ces profits privés.

« Pour une partie des militants, l’État n’est plus considéré comme porteur de la solution, au contraire », enchaîne Geoffrey Pleyers, professeur de sociologie à l’UCLouvain et spécialiste des mouvements sociaux. « La méfiance envers l’État transcende les différences entre régimes politiques, qu’il s’agisse de systèmes démocratiques ou de dictatures. On constate dans de nombreux pays un usage disproportionné d’une violence d’État pour réprimer les mouvements sociaux. Au lieu d’éteindre le feu de la contestation, elle l’attise. On le voit aujourd’hui au Chili, mais chez nous aussi, des parents sont profondément choqués lorsque leurs enfants, qui manifestaient pacifiquement, sont frappés par la police. Pour certains militants, c’est une preuve de plus que l’État n’est pas avec eux mais défend les intérêts des plus riches contre eux ».

À Hong Kong, il y a eu de nombreuses marches géantes pacifiques, qui n’ont pas fait bouger le gouvernement. Il a fallu de premiers actes de violence pour qu’il accepte de suspendre la loi d’extradition. « On parle en effet souvent de la radicalisation des manifestants », précise Frédéric Thomas, « de leurs actions de plus en plus violentes. Mais dans la plupart des cas, la violence première est celle de la police et de l’armée. C’est d’abord cette violence d’État qui fait monter le bilan des morts et des blessés. Face à elle, les citoyens organisent une désobéissance civile de plus en plus résolue »

Les politiques d’austérité imposées par l’application du modèle néolibéral sont souvent à la base de ces mesures impopulaires rejetées avec fracas.

« Le néolibéralisme, qui était hégémonique depuis la fin de la guerre froide, a vu plonger sa légitimité depuis la crise financière de 2008 », nuance Arnaud Zacharie, docteur en sciences politiques et sociales et secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD). « Puisque ce néolibéralisme échoue à assurer la prospérité de tous, certains partis et mouvements ont choisi la solution du repli identitaire, Ce ne serait pas la faute du système, mais celles de boucs émissaires : les étrangers, les musulmans… Ces mouvements national-populistes ont engrangé des victoires électorales, des États-Unis à la Hongrie en passant par le Brésil. Et ils défendent fermement l’agenda néolibéral. Mais, puisque les inégalités sociales et l’exclusion continuent à s’aggraver, que la classe moyenne est de plus en déclassée, un contre-mouvement a surgi ; et c’est lui qui occupe les rues et les places ».

Avec des revendications qui ne sont pas que socio-économiques. « Les manifestants veulent aussi un autre fonctionnement démocratique », poursuit Arnaud Zacharie, qui va publier en novembre Mondialisation et national-populisme : la nouvelle grande transformation, aux éditions Le Bord de l’Eau/La Muette.

« Ils ne supportent plus que le débat démocratique relatif à des traités de libre-échange aux compétences de plus en plus élargies soit confisqué par les lobbies industriels et financiers. Ils ont aussi des revendications environnementales. Les trois thèmes sont étroitement mêlés : les classes populaires veulent que les gouvernements les écoutent, les respectent, que les richesses soient mieux réparties et que l’exploitation industrielle cesse de détruire l’environnement dans lequel elles vivent. Ces mobilisations sont source d’espoir, le début d’un contre-mouvement face aux national-populisme ».

La force du passé

Mais ces mobilisations nouvelles ne surgissent pas du néant : avant la vague actuelle, il y a eu en 2011 les Printemps arabes et l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid par le mouvement des Indignés, celle, en 2013 en Turquie, de la place Taksim et du Parc Gezi, la Révolution des parapluies à Hong Kong en 2014, le mouvement Nuit debout en France en 2016, des manifestations contre la corruption en Roumanie en 2017, la mobilisation contre le régime d’Ortega au Nicaragua en 2018…

« Il y a une sédimentation des mouvements sociaux », analyse Geoffrey Pleyers, de l’UCL. « Une sorte de terreau sur lequel ont pu surgir les mouvements actuels. Sans le mouvement des parapluies, dont on pensait qu’il avait disparu sans obtenir grand-chose, il n’y aurait probablement pas eu l’élan de mobilisation actuel à Hong Kong où l’on voit de très jeunes adolescents de 14 ou 15 ans crier leur désespoir face à ce qu’ils ressentent comme un envahissement, une colonisation chinoise ».

Les mouvements actuels ont aussi des points communs en matière d’organisation. Avec notamment, comme à Hong Kong, la recommandation de Bruce Lee : « Sois comme l’eau ». Elle a inspiré les manifestants : être insaisissable, fluide, en mouvement, parfois ruisseau, parfois tsunami. « Ils sont souples, horizontaux, sans leaders, décortique Frédéric Thomas. C’est leur force, puisqu’ils sont difficiles à capter, à confisquer. Mais c’est aussi leur faiblesse. Il leur est difficile de s’inscrire dans la durée, de s’institutionnaliser, et il y a donc un risque d’essoufflement, mais aussi de voir les acteurs traditionnels reprendre la main ».

« On l’a vu en France avec les Gilets jaunes », précise Anne Dufresne, chercheuse au Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative) et auteure du dernier Gresea Echos (nº98, juin 2019) sur les luttes contre le capitalisme de plate-forme. « Les invisibles, celles et ceux qui ont payé le prix de l’austérité budgétaire et se voient tomber dans la pauvreté ont décidé de se faire entendre. Car ils ne se sentent défendus par personne, ni les politiques ni les syndicats. La complexité pour eux, c’est de maintenir leur mobilisation née contre de nouvelles taxes que l’État voulait leur imposer : cet État qui appuie les activités très polluantes de Total dans le monde accusait ces personnes de mettre en danger la planète avec leurs vieilles voitures diesel. Cela fait penser aux débuts du mouvement ouvrier : on est face à une rénovation du mouvement social qui, pour durer, devra s’organiser. Cela impose aux syndicats de redéfinir leur rôle ».

Réseaux sociaux, les risques

Le rôle des réseaux sociaux est souvent mis en exergue dans toutes les mobilisations récentes. « Aujourd’hui, chaque événement peut être photographié et immédiatement partagé avec le reste du monde, note Françoise Bolle, historienne et maître de conférences à l’ULB. Cela nourrit certainement une contagion des protestations et des modes d’action. Mais ce n’est pas internet qui a créé les mouvements de protestations, qui existent depuis des siècles ».

« La mise en ligne immédiate a simplement accéléré le rythme de ces soulèvements, en phase avec celui de la société actuelle. Mais les algorithmes des réseaux sociaux, en sélectionnant ce qui nous intéresse, créent des bulles intellectuelles : on voit toujours le même type de publication, ce qui fausse la perception des événements. Par ailleurs, les fake news se multiplient, y compris du côté des protestataires qui, pour électriser les foules, partagent des images hors contexte. Voilà pourquoi on a plus que jamais besoin de journalistes qui vérifient et expliquent en appliquant les règles de déontologie »

Résultats : Des petites victoires incomplètes, mais une nouvelle citoyenneté

Crier sa colère et son rejet de politiques injustes, ça fait du bien, mais c’est encore mieux si des résultats concrets suivent. Est-ce le cas ? Les manifestants arrivent-ils à infléchir les politiques mises en place par les partis au pouvoir ?

Oui, on a vu le pouvoir reculer dans différents de pays, annuler des mesures impopulaires, détaille Frédéric Thomas du Cetri. Les hausses de prix ont été supprimées en Haïti, au Liban, en Équateur, eu Chili. La candidature de Bouteflika a été retirée en Algérie… Mais il s’agit souvent de petites victoires symboliques, incomplètes, car l’architecture du système n’a pas bougé. Et on sait que le pouvoir va, un peu plus tard, revenir à la charge ».

Le système de base se maintient

« Au Chili, le président Piñera reste un des hommes les plus riches du pays, ajoute Geoffrey Pleyers de l’UCL. Il a promis quelques changements, un relèvement des pensions qui ne permettent même pas aux gens de survivre, mais le système des fonds de pensions privatisés, qui est à la base du capitalisme chilien, n’est pas remis en cause ».

Politiquement, le pouvoir peut céder sur un point mais pas sur l’essentiel. Les Algériens ont obtenu le départ de Bouteflika mais les prochaines élections risquent de ne pas être plus ouvertes ni représentatives qu’avant. Mobilisés sur la place Tahrir, les Égyptiens ont fait tomber Moubarak en 2011, mais ils ont vu arriver al-Sissi en 2013…

« En France, poursuit Francine Bolle, de l’ULB, le gouvernement Macron a pris certaines mesures en réponse à la mobilisation des Gilets jaunes. Mais on sait qu’elles seront financées par la sécurité sociale, et donc via les impôts payés par la population, et pas par les plus riches ni par les grosses entreprises. Il est toujours intéressant de se plonger dans le passé pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Il a fallu la révolution bolchevique de 1917 et de nombreuses manifestations du mouvement ouvrier organisées à travers le monde pour que la France, sous pression, légifère en 1919 et limite la journée de travail à 8 heures ».

« Mais, poursuit-elle, il faut garder à l’esprit qu’un acquis, quel qu’il soit, n’est jamais définitif. La classe possédante veut toujours récupérer ce qu’elle a été forcée de concéder. Dès les années 20, les patrons ont tenté d’obtenir des dérogations. Puisque la durée du travail était limitée, ils ont décidé d’augmenter son intensité en accroissant la productivité. Donner d’une main, reprendre de l’autre. On augmente les salaires ? Une augmentation des prix et des taxes suit, et, in fine, le pouvoir d’achat chute… »

« Les peuples arrivent parfois à mettre sur pied un système complètement différent, mais il est compliqué de le faire durer, précise Francine Bolle. En 1936, la révolution espagnole a mis en place un système plus égalitaire, à base d’autogestion et de collectivisation, qui remettait profondément en question l’organisation sociale. Mais, malgré l’aide des Brigades internationales, ce nouveau pouvoir est resté très isolé et il a été brutalement écrasé ».

Créer une citoyenneté active

Noir c’est noir, il n’y a pas d’espoir ? « Ce n’est pas seulement à court terme qu’on peut évaluer les résultats d’une mobilisation sociale, tempère Geoffrey Pleyers. Ce type de mouvement crée une citoyenneté active, qui demande à l’État de rendre des comptes et en demande plus à la démocratie. Cela reste une excellente façon de faire évoluer le rapport entre l’Etat et les citoyens, qui se sentent concernés par la chose publique ».

Il y a aussi moyen d’inventer de nouvelles formes de représentations.

« Actuellement, les coursiers à vélo, qu’on a déjà vu manifester un peu partout, sont des travailleurs nus : sans protection sociale, sans assurance, décode Anne Dufresne, du GRESEA. Comme ils ne sont pas salariés mais dans une zone grise de type Uber, ils sont en dehors du système syndical traditionnel. Pour arriver à protéger les droits de ce type de travailleurs, il faut innover. En Belgique, la CSC vient de lancer pour eux Freelance United, un syndicat pour les indépendants afin qu’ils puissent se reconnecter entre eux et défendre leurs droits. Une Fédération transnationale des coursiers a par ailleurs été créée, pour rassembler les actions entreprises dans chaque ville, pour mieux les articuler. Ces jeunes travailleurs sont très politisés eux aussi. Et ils sont capables, à travers une mobilisation sociale décentralisée, de lancer des mots d’ordre internationaux ».

Puisque les nouveaux pouvoirs sont transnationaux, les luttes et les organisations commencent à l’être aussi.

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