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Pourquoi le maillot de l’équipe de foot du Brésil s’invite dans nos garde-robes

Un article de Sascha Backes (Le Soir) qui s’est entretenue avec Laurent Delcourt (CETRI).

Le maillot brésilien, devenu icône de mode en Europe et sur les réseaux sociaux, cache une histoire politique et culturelle complexe. De symbole national à instrument de récupération politique, le « canarinho » raconte plus que du football.

Le maillot de foot gagne toujours plus de terrain. Devenu l’indispensable de l’été, il s’affiche partout : en rue, en festival, en terrasse, sur les plages et même en soirée. Symbole de décontraction et de style, tout le monde se l’arrache. Mais parmi tous ces maillots, un attire particulièrement l’attention : celui de la Seleção, l’équipe nationale brésilienne. Jaune, vert, bleu : ses couleurs sont devenues omniprésentes. A 10.000 kilomètres des plages de Rio de Janeiro, il s’est imposé dans nos garde-robes, s’affichant fièrement à Bruxelles, Liège ou Anvers. Pourtant, derrière ce succès qui semble purement esthétique se cache une histoire politique et culturelle.

Le phénomène a trouvé un terrain fertile sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, le hashtag Brazilcore – contraction de Brésil et de core (l’essence) – cumule des millions de vues, célébrant un style qui mélange tongs Havaianas, casquettes colorées, T-shirts courts et, bien sûr, le maillot brésilien. La mannequin Emily Ratajkowski a collaboré avec le créateur brésilien Marcelo Gaia pour proposer une collection de bikinis et de vêtements entièrement aux couleurs du pays. De leur côté, Hailey Bieber, Rosalía ou Tina Kunakey apparaissent régulièrement sur Instagram avec des pièces jaune, vert et bleu, inscrivant le Brésil dans leur esthétique personnelle.

Même les maisons de luxe se sont emparées du phénomène : Glenn Martens a imaginé chez Diesel une jupe-ceinture flashy, Dries Van Noten une chemise jaune à fleurs, Rick Owens un blazer jaune moutarde assorti d’un pantalon vert métallique. Les marques de fast fashion, à commencer par le géant chinois Shein, n’ont pas été en reste, déclinant T-shirts, crop tops et maillots aux couleurs du Brésil à grande échelle.

« C’est un phénomène de mode né lors des dernières Coupes du monde : la culture brésilienne, à travers le sport, la musique et les réseaux sociaux, s’invite en Europe. Beaucoup se parent des couleurs du Brésil, mais derrière le maillot se cache une histoire politique intense et chargée de sens », souligne Laurent Delcourt, sociologue et historien, chargé d’études au Centre tricontinental (Louvain-la-Neuve).

Le maillot jaune et vert, surnommé « canarinho », s’impose au milieu des années 1950 et devient emblématique lors de la Coupe du monde de 1970 au Mexique, remportée par le Brésil. Cette victoire survient au moment où le pays traverse l’une des périodes les plus sombres de la dictature militaire, instaurée en 1964. Le régime instrumentalise alors le football et ses symboles : le maillot devient un outil de légitimation politique, un signe de communion nationale qui masque à dessein la terrible répression que connaît alors le pays. « Grand amateur de football, le général président Emílio Garrastazu Médici voit tout le profit qu’il peut tirer des exploits de la Seleção et revêt pour la première fois le maillot avec les couleurs nationales. C’était une manière de masquer les dérives du régime et de fédérer le pays autour d’un symbole populaire », explique le sociologue.

« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »

Dans les années 1980, à l’époque de la redémocratisation, le maillot se voit attribuer une nouvelle signification. Porté lors de manifestations pour revendiquer la démocratie, il devient un symbole d’espoir et d’adhésion citoyenne. Le lien entre football et politique est indissociable au Brésil. Le club de football de Corinthians s’était d’ailleurs illustré dans les années 80 par sa gestion démocratique et sa redistribution équitable des revenus. Cette démocratie corinthiane, notamment menée par le charismatique Sócrates, voulait montrer l’exemple d’un fonctionnement égalitaire s’opposant à la dictature militaire. Une action menée par des appels au vote ou des messages explicites comme « Ganhar ou perder, mas sempre com democracia » (gagner ou perdre, mais toujours en démocratie). Cette relation football-politique se poursuit jusque dans les années 2010.

Un an avant la Coupe du monde de 2014, des manifestations progressistes éclatent pour réclamer de meilleurs services publics, dénoncer les coûts liés à l’organisation de l’événement et exiger une diminution du prix des transports. Peu à peu, ces mobilisations sont néanmoins noyautées par des groupes de droite et d’extrême droite, qui s’approprient le maillot jaune comme marqueur d’opposition au gouvernement « rouge » du Parti des travailleurs (PT). « A partir de là, les mobilisations se massifient et se radicalisent à droite. Le maillot devient un signe de ralliement pour l’ensemble des groupes réactionnaires qui s’opposent au gouvernement de Dilma Rousseff et réclament sa destitution. Créature de ce mouvement, le président Jair Bolsonaro surfera sur la vague, s’appropriant lui aussi le maillot comme marqueur identitaire, au point que ce symbole finira peu à peu par être associé à l’extrême droite brésilienne », précise Laurent Delcourt. Les premières manifestations de 2013, initialement progressistes et centrées sur des revendications sociales, se sont ainsi transformées en expressions politiques plus radicales, où le maillot jaune devient un outil de ralliement pour l’extrême droite.

Face à cette appropriation politique, de nombreux Brésiliens ont cherché à se distancier de l’image d’un maillot récupéré politiquement, optant pour le port du maillot extérieur bleu ou en customisant le traditionnel maillot jaune. « Beaucoup disent : “J’adore mon équipe, j’adore la Seleção, mais qu’on ne m’associe pas à Bolsonaro et à son mouvement.” C’est une manière de revendiquer le sport et ses symboles en dehors de l’idéologie de l’extrême droite », souligne le chercheur. Cette réappropriation citoyenne traduit une volonté de dépolitiser le maillot tout en conservant sa valeur symbolique.

La réhabilitation du maillot a également été portée par le président Lula. Lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar, il a multiplié les gestes symboliques pour restituer aux Brésiliens leur drapeau et leurs couleurs, insistant sur le fait que « le vert et le jaune n’appartiennent à aucun candidat, à aucun parti. Le vert et le jaune sont les couleurs des 213 millions d’habitants qui aiment ce pays. Alors, vous me verrez avec le maillot vert et jaune, mais le mien portera le numéro 13 (celui de son parti aux élections, NDLR) ».

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