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Nicaragua : qui était Brooklyn Rivera, le leader indigène mort après 971 jours de disparition forcée ?

Brooklyn Rivera était emprisonné au Nicaragua depuis trois ans pour avoir alerté sur le sort des populations autochtones lors d’une conférence à l’ONU. Le gouvernement de Daniel Ortega a annoncé son décès dimanche 31 mai, à l’âge de 73 ans.
Un portrait réalisé par François-Damien Bourgery (RFI).

À écouter sur le même sujet (à partir de la minute 20’30), le billet de François-Damien Bourgery (RFI) qui a interviewé Bernard Duterme (CETRI) : le leader indigène nicaraguayen Brooklyn Rivera mort en détention.

Le chef rebelle indien Miskito Brooklyn Rivera (à droite) était l’un des plus grands défenseurs des peuples autochtones au Nicaragua. Ici, il s’exprime lors d’une conférence de presse à Managua, sous le regard de son collègue Stedman Fagoth, le 16 mai 1988, à Managua. REUTERS - Lou Dematteis

Pendant 971 jours, les proches de Brooklyn Rivera sont restés sans aucune nouvelle de lui. Les autorités nicaraguayennes, sous pression internationale, ont finalement attendu qu’il soit sur son lit de mort pour communiquer sur son sort. Les photos publiées par le gouvernement mercredi 27 mai, le montrant amaigri et intubé dans une chambre d’hôpital, ont suscité l’indignation des organisations de défense des droits humains. Amnesty International a demandé sa libération « avant qu’il ne soit trop tard ». Un appel auquel se sont joints la Commission interaméricaine des droits de l’homme et le département d’État américain.

Le ministère nicaraguayen de la Santé a finalement annoncé son décès dimanche 31 mai, après « une détérioration physique et neurologique », « conséquence d’une bactérie générée par le virus du Covid-19  ». Les médias pro-gouvernementaux ont indiqué que Brooklyn Rivera avait été inhumé au cimetière privé de Sierra de Paz, au sud-est de la capitale Managua, entouré de ses proches. Ce que sa fille Tininiska Rivera, en exil, a démenti. Dans un communiqué, elle a indiqué tenir le gouvernement pour responsable de la « détérioration » de l’état de santé de son père.

« Un crime international »

Le président du Groupe d’experts des droits humains de l’ONU sur le Nicaragua a exigé la mise en place d’une « enquête indépendante », d’une « autopsie médico-légale transparente » et la restitution de sa dépouille à sa famille « sans délai ». « La disparition forcée de Rivera, alors qu’il était sous la garde de l’État, constitue un crime international dont le gouvernement du Nicaragua est légalement responsable », a affirmé pour sa part Ariela Peralta, l’une des expertes, dans un communiqué.

Brooklyn Rivera avait été arrêté le 29 septembre 2023 alors qu’il était interdit de territoire. Son crime : avoir alerté devant l’ONU sur la situation des populations autochtones dans son pays. Cinq mois plus tôt, lors de la 22e session de l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones, il avait dénoncé « la dépossession des territoires, le pillage des biens ancestraux, le démantèlement des structures traditionnelles, le remplacement des autorités indigènes et la destruction de l’environnement naturel ». L’opposant avait finalement bravé l’interdiction et décidé de rentrer au Nicaragua clandestinement, affirmant dans une vidéo le faire par « amour » pour sa « terre » et pour son « peuple ».

Brooklyn Rivera était l’un des plus importants leaders indigènes du pays. Il était le chef historique du peuple Miskito, la principale communauté autochtone. Pendant cinq décennies, il s’est consacré à la reconnaissance et à la défense des droits ancestraux des peuples indigènes et afrodescendants. Dans les années 1980, il se bat aux côtés des rebelles Contras contre le premier gouvernement sandiniste jusqu’à l’instauration de l’autonomie des régions de la côte Atlantique : la région Nord, à majorité miskito et sumo ; et la région Sud, à prédominance métisse et créole. Brooklyn Rivera abandonne la lutte armée et s’investit dans la politique au sein du parti qu’il a cofondé : Yatama.

Chasse aux opposants

Il devient ministre au sein du gouvernement régional. En 2007, Brooklyn Rivera est élu député à la faveur d’une alliance entre Yatama et le Front sandiniste de libération nationale du président Daniel Ortega.

Leur entente ne dure qu’un temps : le leader indigène accuse le chef de l’État de livrer les terres autochtones aux investisseurs étrangers. « Dans ces régions, on déboise, on exploite l’or, l’argent, on plante à perte de vue des monocultures de palmiers à huile... Bref, on exploite ces territoires pour alimenter le marché mondial, nord-américain d’abord mais de plus en plus chinois, en matières premières nécessaires à la décarbonation, à la numérisation et à l’électrification des économies riches », remarque Bernard Duterme, chargé d’études au Centre tricontinental à Louvain-la-Neuve.

Mais depuis le vaste mouvement de contestation de 2018, le régime a intensifié sa chasse aux opposants. Les voix critiques sont systématiquement réprimées. Les médias, ONG, associations, églises, universités sont fermés. Selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, près d’un million de Nicaraguayens sur les sept millions d’habitants ont quitté le pays. Les organisations de défense des droits humains recensent au moins 70 prisonniers politiques.

« Il y a ceux qui ont été jugés et condamnés, ceux qui ont été arrêtés mais qui n’ont pas encore été jugés, ceux placés en résidence surveillée et ceux qui ont disparu, dont on ignore tout », précise Hélène Roux, chercheuse associée à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Ces disparus forcés seraient une trentaine. Pendant 971 jours, Brooklyn Rivera a été l’un d’eux. Il est désormais au moins le septième prisonnier politique mort en détention depuis 2018.

Voir en ligne https://www.rfi.fr/fr/podcasts/journal-d-ha%C3%AFti-et-des-am%C3%A9riques/20260601-pr%C3%A9sidentielle-en-colombie-apr%C3%A8s-un-premier-tour-serr%C3%A9-trois-semaines-pour-convaincre

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Drapeau du Nicaragua.
Drapeau du Nicaragua.

(Photo : zmotions, shutterstock.com)