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Nicaragua : les étudiants, fers de lance de la contestation

Interview de Bernard Duterme (CETRI) par Wahoub Fayoumi (RTBF, La Première).

Extraits audio :

 Journal parlé RTBF 8h, à partir de la minute 12 : https://www.rtbf.be/auvio/detail_jour-premiere?id=2396192 .

 Journal parlé RTBF 12h, à partir de la minute 2 : https://www.rtbf.be/auvio/detail_debats-premiere?id=2396330&cid=2396295 .

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) s’est émue de l’arrestation de la jeune belgo-nicaraguayenne, Amaya Coppens. La jeune fille, étudiante en médecine, avait été interpellée lundi, après avoir lu une déclaration hostile au président nicaraguayen Daniel Ortega. Amaya Coppens est la dirigeante d’un mouvement étudiant, le « Movimiento Estudiantil 19 de Abril » de León. Un autre responsable du mouvement avait également été interpellé. La police nicaraguayenne a annoncé ce mercredi qu’ils étaient accusés d’avoir commis des « actes terroristes ». Depuis le début de la contestation sociale, les étudiants paient un lourd tribut suite à une répression qui a déjà fait plus de 300 morts en 5 mois dans le pays. Bernard Duterme, directeur du Centre tricontinental à Louvain-la-Neuve, et spécialiste du Nicaragua, a répondu à nos questions.

Un rassemblement de solidarité avec les prisonniers politiques du régime Ortega-Murillo, dont la leader étudiante Amaya Coppens, est organisé ce 15 septembre à Bruxelles.

Amaya Coppens n’est pas la seule étudiante à être descendue dans la rue pour protester contre le gouvernement de Daniel Ortega. Que demandent les étudiants nicaraguayens ?

Bernard Duterme : Le mouvement de protestation est en effet nourri pour une bonne part par la population étudiante, par les jeunes Nicaraguayens nés bien après la révolution des années 80. En avril dernier, quelques jours avant les protestations contre la réforme de la sécurité sociale, lancée puis abrogée par le président Ortega, les jeunes, les étudiants écologistes et environnementalistes étaient déjà sortis dans la rue, pour mettre en cause l’incurie gouvernementale face aux incendies qui dévastaient une partie significative de la réserve écologique Indio Maiz, au sud-est du pays.

Ce qui était mis en cause plus globalement, c’est l’impact environnemental des politiques libérales du gouvernement Ortega, les effets d’un modèle de développement agroexportateur et extractiviste. La FAO (Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation) parle, par exemple, à propos du Nicaragua d’une diminution du couvert forestier de 40% depuis les années 2000. Cette disparition rapide des forêts est la conséquence de l’extension des terres dévolues à l’élevage, à la production de viande pour l’exportation.

Cet impact environnemental problématique des politiques du gouvernement Ortega est donc d’abord celui d’un modèle de développement néolibéral, agro-exportateur, mis en cause comme tel par les étudiants dès le début avril.

Comment les étudiants ont-ils pu fédérer d’autres parties de la société nicaraguayenne ?

Bernard Duterme : Dans ces premières manifestations, il y n’avait que quelques centaines de personnes dans les rues. Mais la soudaineté et la disproportion de la répression, qui ont étonné le monde entier et le Nicaragua en particulier, ont rapidement mis l’essentiel de la société nicaraguayenne dans la rue. Aujourd’hui on parle de 70% des Nicaraguayens qui demanderaient le départ immédiat du couple présidentiel Ortega-Murillo et l’anticipation des prochaines élections. La tendance a été précipitée par la brutalité de la répression gouvernementale qui a fait plus de 300 morts en à peine trois mois.

Des figures, des leaders ont émergé, et ce sont ces figures-là qui font aujourd’hui l’objet de la troisième phase de la répression « ortéguiste », après les tirs sur les manifestants en mai-juin, puis le nettoyage des barricades et des barrages routiers en juillet. Ils sont pourchassés, ils sont emprisonnés, ou ils fuient. Depuis deux mois, les leaders étudiants, mais aussi les leaders paysans, et surtout les anciens camarades sandinistes de Daniel Ortega critiques de l’ortéguisme se terrent ou fuient le pays. Quelques-uns sont arrivés en Belgique. Mais rien qu’au Costa Rica, 25 000 Nicaraguayens auraient déjà débarqué suite à la dégradation de la situation.

Ce leadership contestataire émergent traverse donc une situation de très haute vulnérabilité. L’exemple le plus manifeste et le plus récent, c’est cette jeune Amaya Coppens, leader d’une des branches du mouvement étudiant, emprisonnée depuis hier.

Quelles sont les caractéristiques politiques de ce mouvement étudiant et au-delà du mouvement contestataire ?

Bernard Duterme : C’est un mouvement difficile à cerner, parce que pluriel, hétérogène, multiclassiste. On a affaire à un mouvement social, à une révolte, qui n’a pas son expression politique. Il n’y a plus d’opposition politique constituée et crédible au Nicaragua. Les agissements d’Ortega ces dernières années ont neutralisé cette opposition, quand ils ne l’ont pas cooptée, achetée, divisée ou dissoute juridiquement. Il n’y a pas aujourd’hui d’acteurs politiques à même de relayer cette contestation sociale. Par contre il y a des organisations sociales autonomes, une alliance démocratique, une articulation des mouvements sociaux, qui entendent mener la lutte. Pour elles, le processus est irréversible, même si Ortega dit avoir restauré la « normalité ». Elles demandent la destitution immédiate du pouvoir, la mise sur pied d’un gouvernement de transition et l’élection d’une assemblée constituante. Pour autant, à ce jour, elles n’ont pas encore défini de projet de société comme tel, à substituer au régime actuel.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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