• Contact
  • Connexion

Nicaragua : les causes d’une révolte

En amont de l’épisode tragique de contestations et de répression – 34 morts en trois ou quatre jours – que traverse le Nicaragua, Bernard Duterme, directeur du CETRI et auteur de Toujours sandiniste, le Nicaragua ? (Bruxelles, 2017), a répondu aux questions d’Aurore Lartigue pour le magazine Géo. Si l’actuel gouvernement nicaraguayen s’affiche socialiste, progressiste et démocratique, l’analyse des politiques menées cette dernière décennie met au jour son caractère profondément néolibéral sur le plan économique, confusément (ultra-)conservateur en matières familiale, morale et religieuse et absolument autocratique sur le plan politique. D’où la forte légitimité des contestations en cours, mais aussi leur difficulté à s’affirmer dans une configuration sociopolitique aussi particulière, sur fond d’un basculement de conjoncture internationale défavorable à l’économie nicaraguayenne.

Peut-on parler de dérives autoritaires pour qualifier le régime du président Ortega ?

Avant même son retour à la tête du pays en 2006, Daniel Ortega et son instrument politique – le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) dont il a gardé la direction – ont œuvré assidûment à la reconstruction de l’influence perdue sur les différentes sphères de pouvoir (suite à la défaite électorale de 1990). L’autocratisme régnant actuellement, plus qu’une dérive, est à considérer comme l’aboutissement d’un long processus de reconquête et de concentration du pouvoir, par des voies et moyens qui ont régulièrement franchi les limites de la légitimité et de la légalité, et qui ont bradé « l’institutionnalité démocratique » que les sandinistes eux-mêmes avaient édifiée dans la Constitution nationale de 1987.

Aujourd’hui, le couple présidentiel (Rosario Murillo, l’épouse du président Ortega, a été élue vice-présidente de la République en novembre 2016) a la mainmise sur l’ensemble des pouvoirs de l’État (exécutif, législatif, judiciaire et électoral), mais également sur une bonne moitié des médias et sur plusieurs grands groupes entrepreneuriaux. Leur domicile privé est à la fois le siège central du FSLN et l’endroit d’où Ortega et Murillo gouvernent le pays, ajoutant ainsi la patrimonialisation du parti et de l’État, ainsi qu’un certain népotisme – les enfants du couple régnant occupent des postes clés de l’économie nationale –, à l’inféodation des institutions, de la police et de l’armée. Depuis les dernières élections locales de novembre 2017, quelque 90% des municipalités sont aux mains du FSLN.

Bref, la concentration du pouvoir est manifeste, et sa personnalisation dans un régime hyperprésidentialiste, patente. Les formes de la démocratie politique, plus ornementales qu’effectives, sont détournées à l’envi ou instrumentalisées pour assurer la reconduction. Mais de là à qualifier le pouvoir ortéguiste de dictature, il y a encore une marge. Certes, l’hégémonie, le consensus… imposé, peut reposer sur la contrainte et l’intimidation des opposants. Mais celles-ci ne sont pas omniprésentes, ni assorties de tortures et de violations systématiques des droits de l’homme. Le climat au Nicaragua n’est ni à la peur généralisée, ni à l’oppression d’un peuple sous la férule d’un pouvoir tyrannique. La liberté de la presse (bien que concentrée dans les mains de deux grands groupes) est tangible, tout comme la liberté d’opinion, de se déplacer, de se réunir, voire de s’organiser…, pas trop toutefois, les manifestations contestataires pouvant être vigoureusement découragées, étouffées ou réprimées, comme cela a été le cas ces tout derniers jours. Parlons dès lors, au choix, d’« autoritarisme soft », de « caudillisme du 21e siècle », de « démocrature présidentielle » ou d’« autocratie populiste ».

Avant les secousses de la semaine dernière, y avait-il des mouvements de protestation contre le gouvernement ? Les anciens sandinistes devenus critiques du régime ont-ils la capacité de mobiliser ? Y a-t-il des figures dans l’opposition ou parmi les ex-sandinistes qui pourraient constituer une menace pour Daniel Ortega ? En gros, qu’est-ce qui pourrait l’arrêter ?

A court terme, aucune figure forte d’opposition politique ne semble pouvoir émerger et rivaliser avec l’importante notoriété et la popularité, même minoritaire, d’Ortega. L’opposition partisane a été neutralisée, laminée, empêchée, achetée, lorsqu’elle ne s’est pas elle-même fragmentée, déchirée ou reniée. « Comment ces partis – droite y compris – pourraient-ils encore gagner si la majorité de leurs dirigeants sont désormais assis au parlement en tant que députés sandinistes ou apparentés ?! » s’est félicité Orlando Núñez, proche conseiller d’Ortega, dans un entretien qu’il m’a donné en février 2017, reconnaissant par-là l’emprise du FSLN ortéguiste sur l’essentiel de la scène politique nationale. Quant aux dissidents sandinistes – la majorité des commandants, ministres, députés et intellectuels révolutionnaires des années 1980 qui ont rompu avec Daniel Ortega, déçus ou déchus –, force est de reconnaître qu’ils n’ont pas réussi à s’unir et à mobiliser une base sociale suffisante pour affaiblir l’hégémonie ortéguiste.

Du côté des contestations sociales en revanche, plusieurs foyers de lutte – paysanne, féminine, jeunes, pensionnés… – sont apparus ces dernières années, hors des mouvements sociaux « officialistes » et « clientélistes », alignés sur les politiques gouvernementales. Encore fragiles certes, mais autonomes, souvent dissuadés d’une façon ou d’une autre par l’appareil ortéguiste, ils ont contesté tantôt la vente du pays à l’extraction minière, les menaces d’expropriation pour la réalisation annoncée de « mégaprojets de développement », les pressions sur leurs terres…, tantôt le conservatisme des politiques familiales, les manquements en matière de sécurité sociale, etc. Pour autant, ces dynamiques sociales ne représentaient pas jusqu’il y a peu une réelle menace pour le couple présidentiel.

Le danger pour ce dernier vient plutôt de la santé même du président – que l’on dit malade et, de fait, particulièrement peu visible publiquement –, mais surtout du retournement de conjoncture internationale à l’œuvre depuis 2015-2016 – chute de l’aide vénézuélienne chaviste, cycle déflationniste des matières premières exportées, dégradation du climat des affaires avec les États-Unis… –, après quasi une décennie de conditions extrêmement favorables.

Les alliances « contre-nature » du président Ortega relèvent-elles seulement de la stratégie politique ou procèdent-elles d’une réelle volonté de réconciliation ?

Même si elles dénotent encore quelque peu avec le passé révolutionnaire du sandinisme – pour ceux qui se souviennent des années 1980 (!) –, les alliances du couple présidentiel n’apparaissent plus « contre-nature », tant elles collent avec les politiques menées. Sa proximité ces dernières années avec le COSEP (la principale fédération patronale nicaraguayenne) trouve écho dans les orientations clairement néolibérales de ses choix économiques, qui ont offert aux investisseurs extérieurs des conditions fiscales, sociales et environnementales au plancher, plus minimalistes encore que dans les pays voisins. Sa proximité avec le vieux cardinal Obando y Bravo, prélat catholique « faiseur de présidents » ces dernières décennies, coïncide elle aussi avec la foi en Dieu constamment affichée par la tête de l’État, ainsi qu’avec le profil conservateur des politiques éducatives, sanitaires, etc.

Ces alliances – et d’autres encore – ont servi objectivement d’outils stratégiques et tactiques de reconquête du pouvoir, mais s’apparentent depuis lors à de véritables actes de réconciliation, de convergence, voire d’osmose. Le musée Saint Jean-Paul II, tout en luxe, que le président Ortega et le cardinal Obando y Bravo ont inauguré de concert à Managua en 2016, juste à côté de l’espace récréatif Salvador Allende (!), confirme spectaculairement le fait que ce pape, ennemi déclaré de la théologie de la libération et qui avait ostracisé publiquement la révolution sandiniste dans les années 1980, est devenu depuis lors la nouvelle idole de l’ortéguisme.

La gestion et le bilan économiques du président Ortega sont salués, même si le pays est toujours l’un des plus pauvres du continent. Qu’en pensez-vous ?

L’administration ortéguiste a en effet été célébrée à plusieurs reprises depuis 2006 par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, les anciens adversaires idéologiques du sandinisme révolutionnaire ! L’orthodoxie néolibérale du gouvernement Ortega a fait des « miracles » : équilibre des indicateurs macroéconomiques, croissance soutenue du PIB (doublement en une décennie), des exportations et des investissements étrangers (la terre et la main-d’œuvre nicaraguayennes sont les moins chères de l’Amérique centrale).

La tendance a été boostée, il est vrai, par plusieurs facteurs externes : la hausse continue des cours des matières premières exportées (or, viande, café, etc.) sur le marché mondial entre 2000 et 2014 ; la généreuse solidarité pétrolière vénézuélienne (à hauteur de 25% du budget national annuel) ; l’entrée en vigueur du Traité centroaméricain de libre-échange avec les États-Unis (de loin le premier partenaire commercial du Nicaragua ortéguiste, avec plus de 50% des échanges) ; ainsi que l’accroissement régulier des remesas (argent des émigrés envoyés à leur famille restée au pays, à hauteur de 60% du budget national).

L’ensemble a redynamisé un modèle de développement agroexportateur et extractiviste, aux effets environnementaux problématiques, dont la déforestation galopante (depuis 2000, selon la FAO, le Nicaragua a perdu 40% de son couvert forestier). Le taux de pauvreté dans le pays a stagné, mais la concentration des richesses y a atteint des niveaux sans précédents : 210 grandes fortunes possédaient en 2016 l’équivalent de 2,7 fois le PIB national. Le secteur informel qui concernait encore 60% de la population active en 2009 en occupe aujourd’hui, souvent dans la précarité, 80%, selon les propres chiffres de la Banque nationale. Le salaire réel moyen est en diminution et laisse 60% des Nicaraguayens dans l’incapacité de s’offrir l’entièreté de la canasta basica, les produits vitaux du quotidien.

Le Nicaragua reste en effet le 2e pays le plus pauvre du continent, devant Haïti, en dépit des conditions particulièrement favorables de ces dernières années, qui aujourd’hui se sont retournées : crise vénézuélienne, reflux des prix des matières premières, vote du ‘Nica Act’ par le Congrès états-unien qui conditionne son aval à la coopération internationale avec le Nicaragua à l’organisation d’élections démocratiques et à la lutte contre la corruption dans ce pays. Les perspectives sont dès lors plus sombres aujourd’hui qu’en 2006 pour la viabilité à terme du modèle ortéguiste. La réforme des pensions décrétée par le président Ortega la semaine dernière, pour éviter la faillite de l’Institut national de sécurité sociale, et qui a poussé des dizaines de milliers de Nicaraguayens à protester dans la rue ce lundi 23 avril, en constitue une illustration spectaculaire.

Depuis une vingtaine d’années et après quasi un siècle de régimes dictatoriaux ou de guerre civile, le pays connait une relative stabilité, si l’on fait abstraction des affrontements de ces derniers jours. Le tourisme se développe. Que manque-t-il pour que le pays décolle ?

Il est vrai qu’en dépit des discours anti-impérialistes que le président Ortega – en parfaite contradiction avec ses propres politiques – continue à prononcer dans le cadre de l’ALBA, aux côtés des artisans vénézuéliens, boliviens et équatoriens du « socialisme du 21e siècle », le Nicaragua de ces deux dernières décennies a aussi offert à la communauté internationale l’image attrayante d’une certaine stabilité et surtout, en comparaison avec ses trois voisins du Nord – le Honduras, le Salvador et le Guatemala, aux taux d’homicides les plus élevés au monde (www.genevadeclaration.org), celle d’un pays relativement sûr.

Le Nicaragua apparaît ainsi régulièrement depuis six ou sept ans en tête des baromètres des nouvelles destinations touristiques (« d’avenir » ou « pionnières »), mais au prix, encore une fois, d’un nivellement par le bas des normes sociales, fiscales et environnementales que le gouvernement Ortega garantit aux investissements extérieurs dans ce secteur, au cœur d’une région tropicale – centroaméricaine et caribéenne – où la concurrence est particulièrement rude en matière touristique.

Dans ce contexte de « stabilité » relative, le véritable « décollage » du Nicaragua, plus que l’explosion du nombre de vacanciers nord-américains et européens sur ses plages, ses lacs et ses volcans, serait sa réelle démocratisation, politique et sociale, sans cesse reportée.

Le projet de « Grand Canal du Nicaragua » semble plus compromis que jamais. Quel est votre sentiment ? Des mouvements de protestation organisés se sont-ils manifestés ?

Le mégaprojet de creusement au Nicaragua d’un canal interocéanique, plus long, plus large et plus profond que celui du Panama, annoncé en grandes pompes en 2013 par le président Ortega et un milliardaire chinois, a en effet pratiquement disparu des radars. La fin des travaux était annoncée pour 2019, ils n’ont pas encore commencé. Son budget ré-estimé en 2015 atteignait les 60 milliards de dollars, cinq fois le PIB du pays. Ortega n’en parle plus depuis trois ans, le milliardaire chinois a perdu en bourse près de 70% de sa fortune en 2015 (selon Forbes), mais l’organisme en charge du canal à Managua a encore confirmé début 2018 que le projet verrait le jour.

Projet que l’Académie des sciences du Nicaragua qualifie toujours de « démentiel  », « irréalisable techniquement et financièrement » et « potentiellement désastreux sur le plan environnemental  ». Et qu’un mouvement paysan local – le « Conseil national pour la défense de notre terre, de notre lac et de notre souveraineté » – s’évertue à dénoncer, à coups de dizaines de manifestations… sous haute surveillance, en raison de la menace qu’il fait peser sur leur territoire. Territoire concédé officiellement par une loi nicaraguayenne de 2013 et pour une durée de deux fois cinquante ans, à l’entreprise hongkongaise HKND – Group Nicaragua Canal Global Trade Project.

Lien vers Toujours sandiniste, le Nicaragua ? , B.Duterme, Bruxelles, Couleur livres, 2017.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.