• Contact
  • Connexion

Amérique latine

Mouvements sociaux sur Internet : le Mouvement des Sans Terre et l’Armée Zapatiste

Les mouvements sociaux du XXIè siècle ont consolidé leur identité et affiné leurs discours pour conquérir l’opinion publique. Dans ce processus, l’usage d’Internet comme instrument stratégique pour la communication et l’organisation de la lutte a été fondamental.

Le rôle social et politique des mouvements sociaux en Amérique Latine a acquis une nouvelle
forme d’expression avec l’utilisation d’Internet comme allié et instrument de lutte. Deux
mouvements sociaux utilisent le réseau informatique mondial comme arme stratégique : le
Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) au Brésil et l’Armée Zapatiste de
Libération Nationale (EZLN) au Mexique [1].

Grâce à l’utilisation d’Internet, ces deux protagonistes diffusent des informations contenant « leur
version » des faits et les objectifs de leur lutte, afin de créer de nouvelles voies vers une nouvelle
sociabilité [2].

Dans l’élaboration du discours des sites « officiels » des deux mouvements, une nouvelle vision
et une nouvelle représentation ont été développées et utilisées sur la manière dont les membres de
ces mouvements sociaux luttent pour leurs objectifs.

Souvent, ces sites – ainsi que leur contenu – fonctionnent comme leur principal instrument de
communication et comme une arme stratégique dans l’élaboration des calendriers des
mouvements sociaux actuels. Ils fonctionnent aussi comme contrepoint au discours construit
autour de leur identité par les autres moyens de communication. La conception de nouveaux
discours qui ont des impacts sur la société et qui se transforment en information est une
préoccupation constante de la majorité des mouvements sociaux actuels ; c’est une manière de
rendre leurs actions légitimes et de construire leur identité.

De plus, ces deux mouvements sont parvenus à agir en réseaux entre eux mais aussi avec d’autres
acteurs sociaux, en construisant ainsi une forme de lutte qui coordonne et conduit ses actions par
Internet. Ils ont su créer de nouvelles opportunités pour se présenter au monde, pour légitimer
leurs actions, pour diffuser les revendications pour lesquelles ils luttent, de faire pression sur les
moyens de communication traditionnels afin qu’ils traitent les faits les concernant avec moins de
partialité et qu’ils puissent être la source des informations liées à leurs luttes.

Une des caractéristiques les plus fortes de l’EZLN est l’importance que ses membres accordent à
l’opinion publique. Sachant que les informations transmises dans le réseau informatique mondial
peuvent arriver sans aucun « traitement » à l’ordinateur du public, les Zapatistes prennent veillent
à d’utiliser une communication stratégiquement transparente, un langage simple et capable de
véhiculer qui ils sont et ce qu’ils demandent. Un langage qui détaille le quotidien des
communautés zapatistes en décrivant la vie des personnes, gagnant ainsi la confiance de ceux qui
cherchent des informations sur eux, d’une forme jusqu’alors jamais utilisée par d’autres
mouvements sociaux latino-américains.

Quand l’utilisation d’Internet est devenue une stratégie de lutte, il y a environ six ans, le MST a
également entamé un « polissage » de son discours, en abandonnant sa vieille tactique discursive,
pour utiliser une nouvelle manière de diffuser des informations sur le mouvement au reste de la
société. Ceci résulte d’un processus d’acquisition d’une identité et d’une conscience propres par
lequel les travailleurs et les travailleurs ruraux sans-terre s’affirment comme des individus
socialement acteurs. En même temps, au début de l’informatisation du MST, une nouvelle étape
s’est amorcée : montrer au monde que le mouvement est constitué de personnes hautement
impliquées dans la lutte pour la démocratisation de la terre au Brésil et non par des agitateurs,
comme les médias traditionnels tentent de le faire croire. De plus, il est nécessaire de souligner
l’initiative du mouvement à s’investir dans un ambitieux projet d’inclusion informatique des
travailleurs ruraux déjà installés sur une terre. Pour le MST, il est primordial que les agriculteurs
et leurs enfants aient accès aux nouvelles technologies afin de les inciter à rester sur leur terre,
tout en étant informés de ce qui se passe dans le monde.

La comparaison entre le discours du MST et celui de l’EZLN nous montre que les deux
mouvements sociaux utilisent des manières différentes d’atteindre la société par le biais du réseau
informatique mondial. Le discours émancipateur des mouvements sociaux, aujourd’hui véhiculé
aussi par Internet, représente une nouvelle manière de lutter pour le changement social.

Tandis que les Zapatistes privilégient un langage plus poétique et métaphorique en réutilisant des
éléments du langage des indiens du Chiapas, néanmoins simple et transparent, le MST, lui,
s’investit dans l’objectivité et dans le style journalistique pour atteindre l’internaute.

Dans une époque, où le langage a acquis visibilité et centralité dans la composition, le maintien et
le développement de nos sociétés, les sites des mouvements sont devenus de véritables cartes de
visite, présentant et diffusant l’étendard de la lutte du mouvement, que ce soit par la réalisation de
la réforme agraire, pour la justice sociale et pour la démocratie. Grâce à Internet, ils obtiennent
une visibilité publique, acquièrent des sympathisants qui à leur tour deviennent porteurs de leurs
étendards et soutiennent leurs causes.

Les analyses sur les mouvements sociaux qui se sont constitués fin du XXè et début du XXIè
doivent absolument prendre en considération que ces nouveaux mouvements sociaux du XXIè
siècle ont appris à utiliser Internet comme un instrument destiné à créer de nouveaux rapports qui
réduisent les frontières entre eux et la société, en unissant leur lutte particulière à une lutte plus
globale contre les anciennes et les nouvelles formes de domination. Actuellement, les
mouvements sociaux tentent de transformer la réalité sociale, par la (re)construction d’une
symétrie des relations de pouvoir grâce au discours diffusé sur leurs pages Internet.


Notes

[1Les observations de cet article sont le fruit d’une recherche qualitative réalisée en 2005
par l’analyse des textes virtuels et des interviews avec les représentants des deux
mouvements en question pour le mémoire de maîtrise « Mouvements sociaux et Internet »
du même auteur.

[2LÉVY Pierre, Cibercultura, São Paulo,1999, p 256.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.