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Mobilisations sociales et systèmes politiques différenciés au Sud

L’ambition de cet exposé est de mettre en évidence les modalités d’enracinement des mouvements sociaux et sociétés civiles du Sud dans des contextes sociopolitiques spécifiques. Si tous les pays du Sud ont été soumis à des politiques économiques d’une grande similarité (dans le cadre du « Consensus de Washington »), les caractéristiques de leurs contextes sociopolitiques (culture politique, degré d’ouverture des régimes, traditions militantes) ont puissamment conditionné les formes et la composition des mobilisations sociales.

Les militants latino-américains face à des gouvernements progressistes

Première constatation : le panorama sociopolitique latino-américain est complexe. Si l’on exclut les cas « extrêmes » du Chili – où les mobilisations indigènes et étudiantes de ces dernières années ont adopté un profil franchement conflictuel – et du Venezuela – où la logique de polarisation qui prévaut depuis 2002 a entraîné un ralliement inconditionnel (et de plus en plus exigé comme tel) de la quasi-totalité des acteurs populaires au processus bolivarien – les rapports entre mouvements et gouvernements oscillent entre appuis sélectifs et tensions contrôlées.

Au Brésil, où jusqu’aux patrons se plaignent du maintien d’une politique macroéconomique orthodoxe qui bride la croissance et l’emploi, le gouvernement Lula conserve la préférence, certes désenchantée, de la majorité de la société civile. L’attitude du Mouvement des sans terre mérite d’être relevée : alors que la ligne du mouvement est globalement hostile aux grandes orientations de la politique agricole gouvernementale (biais « pro-agrobusiness », absence de réforme agraire digne de ce nom, tolérance envers les OGM), ses membres n’ont pas hésité à rejoindre les manifestations d’appui au président lors de la crise de 2005 et ont voté en masse pour lui en 2007, tandis que ses dirigeants continuaient à considérer Lula comme « un ami ».

Cette indulgence du mouvement populaire brésilien à l’égard d’un gouvernement « qui n’a pas tenu ses promesses » tient à la fois du réalisme (un soutien par défaut : « c’est Lula où le retour de la droite antisociale ») et du volontarisme (« seule la pression populaire peut faire pencher le gouvernement du bon côté »). Elle s’explique aussi par la participation des mouvements sociaux à une kyrielle d’espaces de concertation et autres commissions mixtes qui épuise les ressources militantes et génère une dépendance politique et financière croissante à l’égard de l’administration du Parti des travailleurs.

Malgré la multiplication des gestes forts (nationalisation du gaz, assemblée constituante, réforme agraire) et l’utilisation d’une rhétorique accentuant le caractère « refondateur » des processus en cours, cette tension entre critique et appui se retrouve en Bolivie et en Equateur. Appuyé par un réseau d’organisations civiles et de courants de gauche passablement hétéroclite, le ministre Correa sait qu’il lui reste encore à gagner la confiance du mouvement indigène, affaibli, divisé et échaudé par sa participation « ratée » au gouvernement de Guttiérez en 2003.

En Bolivie, l’appui des organisations populaires n’obéit pas uniquement à des motivations d’ordre politique. Si les syndicats, les associations d’habitants (organizaciones de vecinos) et les communautés indigènes ont des phases d’expansion hégémonique et agissent en tant que mouvements sociaux durant les pics de mobilisation – lors des guerres du gaz de 2003 et 2005 par exemple – ils se replient ensuite sur leurs intérêts corporatistes à partir desquels ils négocient ‘ à l’ancienne’ avec l’État – en usant de moyens de pression comme les barrages routiers. En Argentine, le président Kirchner a froidement exploité cette dimension « économique » de la contestation sociale en captant une partie importante du mouvement des chômeurs - les piqueteros, à la pointe du soulèvement de 2002 – dans les rets « néo-péronistes » de la distribution des aides sociales.

Cela étant, on retiendra le maintien remarquable de l’adhésion populaire aux projets « nationalistes », « développementistes » ou « bolivariens » portés par Correa, Morales, Chavez et même Lula, malgré le feu nourri de critiques et de diffamations des secteurs conservateurs horrifiés à l’idée de céder la direction du pays à un ouvrier, un indien ou un métis. Des succès populaires qui, il est vrai, doivent beaucoup à la mise en place de programmes sociaux d’envergure. Et à la personnalisation croissante à laquelle les nouveaux régimes ont recours pour asseoir leur légitimité face au discrédit des institutions politiques et à l’hostilité ouverte de l’establishment.

Des mobilisations africaines marquées par la fragilité et le manque de ressources

L’émergence d’une contestation sociale autonome et structurée est particulièrement difficile en Afrique, du fait des caractéristiques des systèmes postcoloniaux africains. Jean-François Bayart estimait en 1989 déjà que « le trait saillant des dernières décennies est l’absence, au sud du Sahara, de tout agent collectif capable ou désireux de prendre la tête d’un mouvement social aspirant à la totalité » et que si « des soulèvements urbains ou ruraux » ont bien eu lieu qui, le cas échéant « ont ébranlé les autorités en place, ont dévasté des capitales, ont arraché des changements politiques (…) la redistribution générale des cartes que ces événements paraissaient annoncer n’a pas eu lieu (…) ».

Les libéralisations politiques des années 1990 n’ont que marginalement entamé cette capacité de cooptation, d’intégration et de neutralisation des oppositions démontrée par les régimes africains. En particulier dans ces pays où elles ont été « décrétées » par les élites au pouvoir, elles ont moins débouché sur la constitution d’espaces publics autonomes que sur une modification des modalités d’accès aux ressources économiques et de contrôle des systèmes politiques locaux par les mêmes réseaux de pouvoir. Et contrairement aux apparences, la prolifération d’organisations non gouvernementales dans la majeure partie des pays africains ces quinze dernières années n’a pas entraîné la structuration de contre-pouvoirs dignes de ce nom. L’essentiel de cette société civile gravite autour des administrations nationales ou des délégations locales des bailleurs de fond qui dispensent projets et financements, et face auxquelles la possession d’une expertise technique et gestionnaire compte davantage qu’une représentativité sociale quelconque.

Certains dirigeants d’ONG ont d’ailleurs la franchise de dire tout haut l’autocensure à laquelle condamne cette dépendance matérielle : « On ne mord pas la main qui nous nourrit ». La surreprésentation de ces ONG consensuelles ou historiquement proches des pouvoirs au sein des espaces de consultation de la société civile mis en place dans le cadre des « stratégies de lutte contre la pauvreté » rend d’autant moins audible la voix des organisations les plus indépendantes qui refusent d’endosser les réformes économiques libérales « ficelées » par les institutions financières internationales.

Car des acteurs sociaux existent – organisations syndicales, paysannes, des droits de l’homme – qui dénoncent les stratégies prédatrices des clans au pouvoir, les effets sociaux désastreux des programmes d’ajustement structurel et autres cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté ou les restaurations autoritaires auxquelles on assiste au Nigeria, au Kenya, au Burkina Faso et ailleurs.

Deux mouvements sociaux méritent plus particulièrement d’être étudiés pour avoir joué jusqu’au bout la carte des revendications populaires en dépit des manœuvres d’intimidation et de récupération déployées par les politiques : le mouvement nigérien « contre la vie chère » de mars 2005 et le mouvement populaire guinéen de janvier 2007. Ils démontrent l’influence décisive des organisations de la société civile les plus crédibles et les plus combatives dans des contextes de paupérisation, de délabrement institutionnel et de dépolitisation des enjeux de développement. Et augurent de futures mobilisations de masse sur le continent…

Manifester au risque de la répression dans le Monde arabe

En Égypte, en Syrie, au Maroc, un nombre croissant de mobilisations civiles – pour la démocratie et l’Etat de droit, contre la connivence des pouvoirs avec l’interventionnisme étasunien dans la région – et sociales – contre le chômage, les privatisations d’entreprises d’État, les pénuries d’eau, etc. – laissaient espérer que la région s’engage à son tour dans un processus de transition démocratique. Et démontaient l’argument, inlassablement répété par les autorités arabes pour justifier les états d’exception, suivant lequel la terreur islamique était la seule alternative au statu quo.

Une des caractéristiques les plus novatrices des « printemps arabes » avortés résidait dans la jonction, certes inachevée et problématique, entre des tendances politiques traditionnellement antagoniques - libéraux, communistes, nassériens et islamistes modérés - sur un socle de revendications démocratiques de base. Ce dialogue entre les oppositions était d’autant plus révolutionnaire que les pouvoirs arabes se sont longtemps ingéniés à jouer les uns contre les autres pour mieux asseoir leur hégémonie.

Mais, à Damas comme au Caire, la fragilité de ces réseaux militants résidait surtout dans leur manque d’ancrage populaire (ils sont essentiellement composés de juristes, d’universitaires et de membres des professions libérales) et dans leur dépendance excessive de l’existence de pressions extérieures. Plusieurs militants estiment que l’élargissement de ces revendications démocratiques aux grèves et autres manifestations d’insatisfaction sociale directement liées au quotidien des majorités aurait donné davantage d’assise à la contestation. Paradoxalement, cette absence de contagion populaire n’explique-t-elle pas aussi la relative tolérance dont ont fait montre les autorités dans un premier temps ?

Il n’en reste pas moins que ces mobilisations civiles ne seront pas sans lendemain. Car en défiant publiquement les autorités durant plusieurs mois, elles ont « cassé la culture de la peur » qui prévaut dans ces pays et durablement marqué l’imaginaire politique des populations arabes. Elles mettent aussi en question l’idée, largement répandue dans l’imaginaire occidental, d’une « exception arabe » qui suppose une incompatibilité culturelle entre islam et aspiration démocratique et justifie le traitement particulier dont la région est l’objet de la part de l’Occident, comme les réactions à la victoire électorale du Hamas palestinien l’ont à nouveau démontré.

Régression démocratique en Asie

Les taux de croissance vertigineux des économies asiatiques ont longtemps laissé dans l’ombre les résistances des millions de laissés-pour-compte des miracles économiques de la région. Bien que leur force et leur degré d’organisation varie beaucoup d’un contexte à l’autre – ils sont tantôt fragmentés (en Chine, en Indonésie), tantôt davantage structurés à l’échelle nationale (en Inde, en Thaïlande) – ces mouvements de « victimes du développement » se multiplient dans tous les pays de la région.

L’Inde est certainement le pays asiatique où ces mobilisations ont le plus d’ampleur et d’impact. Du fait de la prégnance, depuis la décolonisation, de forts courants progressistes et gandhiens au sein de la société civile, mais également des pressions économiques et environnementales intenses que subit une population qui, le boom du secteur des services informatiques l’a un peu vite fait oublier, continue à dépendre à 70% de l’agriculture.
L’activisme des mouvements paysans, d’habitants expulsés, des tribus et des dalits a fortement contribué à la victoire en 2004 de l’Alliance progressiste unie (centre gauche). La présence de partis de gauche proches des mouvements sociaux au sein de cette coalition semblait indiquer la possibilité d’un infléchissement des politiques socialement les plus désastreuses. Trois ans plus tard, le bilan socioéconomique du gouvernement est plus que maigre, les politiques agricoles et industrielles les plus néfastes pour les communautés locales n’ont pas subi de modification majeure et les tensions entre mouvements sociaux et partis de gauche s’exacerbent.

La contestation sociale enfle également en Chine, où les chiffres officiels indiquent que le nombre d’« incidents de masse » (émeutes, manifestations, pétitions) est passé de 10000 en 1994 à 84000 en 2004. Dans leur immense majorité, ces contestations rurales, urbaines ou ouvrières restent isolées et fragmentées. En effet, les manifestants ont tendance à diriger leur mécontentement contre les responsables immédiats des injustices sociales subies – gouvernements locaux, promoteurs immobiliers, dirigeants d’entreprises – et à solliciter l’intervention des autorités centrales en leur faveur.

Jusqu’à quand celles-ci seront-t-elles épargnées par le mécontentement populaire ? Car malgré les dénonciations officielles des abus commis à la campagne ou à l’usine, le gouvernement central se met presque systématiquement du côté des autorités locales (dont dépend l’autorité du parti dans les villages) et des entrepreneurs (qui garantissent la compétitivité des entreprises chinoises) au détriment des droits élémentaires de la population. Comme l’indique Han Dongfang s’agissant du mouvement ouvrier, « si les travailleurs continuent à se voir refuser le droit et les moyens institutionnels de négocier avec leurs employeurs, ils finiront par retourner leur colère contre le gouvernement ».

Parallèlement aux conflits socio-environnementaux, la question démocratique reste au cœur des mobilisations dans la majorité des autres pays d’Asie. Au Pakistan et en Birmanie bien sûr, où l’année 2007 a vu des mouvements civils défier les juntes militaires au pouvoir, mais aussi au Népal, où un large mouvement populaire a mis fin à l’autocratie royaliste en avril 2006. Elle reste centrale également dans les pays d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Philippines et Thaïlande), où les transitions des années 1990 ont rétabli les libertés politiques sans entraîner de progrès en matière de citoyenneté sociale.

Le manque d’adhésion populaire à ces « démocraties de notables » n’est pas pour rien dans la militarisation rampante que connaissent ces pays. Ce retour des militaires se fait clairement au détriment de l’activité des mouvements populaires en Indonésie et aux Philippines, où les campagnes d’intimidation contre les militants se multiplient. Il s’est déroulé différemment en Thaïlande, où une partie de la société civile a soutenu le coup d’Éat de septembre 2006 contre le régime de Thaksin. Cette situation paradoxale illustre les dilemmes qui se posent aux mouvements sociaux dans les contextes de faible légitimité des nouvelles institutions démocratiques.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.