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Antipodes

« Mise en tourisme » des Bijagos : entre consommation d’authenticité et désacralisation du territoire

Face à la montée de la critique culturelle de l’industrie touristique, « vecteur d’occidentalisation des mœurs et de dissolution des traditions locales », les notions d’« identité » et de « culture » ont gagné en importance au sein des discours internationaux sur le tourisme. Elles se retrouvent en bonne place dans les principales initiatives internationales visant à « responsabiliser » les acteurs du tourisme. Le « Code mondial d’éthique du tourisme », adopté en 1999 sous l’égide de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en fait l’objet de son premier article, qui demande notamment aux «  acteurs de développement du tourisme » et aux «  touristes eux-mêmes » de « porter attention aux traditions ou pratiques sociales et culturelles de tous les peuples, y compris celle des minorités et des populations autochtones, et de reconnaître leur richesse ».

Avec la protection de l’environnement et le partage équitable des bénéfices économique, le « respect de l’authenticité socio-culturelle des communautés d’accueil » forme également le troisième pilier du « tourisme durable » tel qu’il a été promu dans la foulée de la Déclaration de Rio de 1992. Le tourisme ne peut plus écraser les différences, il doit au contraire contribuer à leur préservation, voire devenir un acteur de leur reproduction dès lors qu’il éveille l’intérêt du voyageur pour cette dimension des régions visitées. Car la reconnaissance symbolique et les ressources financières que ces derniers drainent doivent amener les populations locales à « prendre conscience » de la valeur de leur patrimoine et traditions et à s’investir dans leur sauvegarde et leur transmission.

Cette prise en compte des cultures locales a été d’autant mieux assimilées par les professionnels du tourisme qu’elle coïncide avec l’essor, au sein d’un segment croissant de la clientèle occidentale, d’un désir d’authenticité, d’une demande de ressourcement à travers la « vraie rencontre » avec
des populations locales « enracinées », « préservées » des influences de la société moderne. Le succès de l’émission « Rendez-vous en terre inconnue », qui met en scène l’immersion de célébrités françaises au sein d’ethnies reculées afin de découvrir et partager « en toute simplicité » les moments de leur quotidien est symptomatique de ce cette tendance. L’offre touristique visant à satisfaire ce créneau émergent du contact avec l’habitant s’est donc rapidement développée ces vingt dernières années, en ciblant notamment des destinations tropicales longtemps exclues des circuits touristiques internationaux.

Les Bijagos, une peuplade « brut de décoffrage »

Au large de la Guinée-Bissau, l’archipel des Bijagos correspond à ce nouveau code mondialisé du tourisme et aux attentes des voyageurs. Cet ensemble d’une petite centaine d’îles est un hot spot de la biodiversité mondiale classé « réserve de biosphère » depuis 1996 par l’UNESCO et majoritairement habitée par une population – les Bijagos – ayant conservé une identité culturelle forte du fait de son insularité et de son isolement. Bien que le rythme de transformation du mode de vie des Bijagos s’accélère depuis une vingtaine d’années sous l’effet des influences externes, l’organisation interne des communautés et leur gestion de l’espace et des ressources naturelles demeurent largement conditionnée par des normes traditionnelles.

La quinzaine de petits opérateurs touristiques présents dans l’archipel ainsi que les agences de voyage ont tôt fait de convertir cette typicité en argument de vente sur le marché international, quitte à surdimensionner la dimension « isolée » et « vierge » des communautés Bijagos, leur côté « rude » (Petit futé, 2007), « brut de décoffrage », « exotique » (gérant d’hôtel), ou « l’authenticité mystérieuse des coutumes locales » (publireportage de revue portugaise). Les dépliants et sites promotionnels le montrent clairement : l’identité culturelle bijago est un atout marketing, même si, dans l’ordre des valeurs ajoutées de l’archipel, elle vient clairement après les eaux poissonneuses (« paradis de la pêche sportive »), les hippopotames, les plages,... voire les massages à la case beauté.

Dans l’archipel des Bijagos comme dans tant d’autres endroits au Sud, la population est l’objet d’une « mise en scène touristique » bien décrite par Bernard Duterme (2006) : la culture locale est filtrée et adaptée par l’opérateur aux attentes des touristes afin de correspondre aux clichés occidentaux du « primitif ». Les visites (payantes) organisées privilégieront les villages dotés de toits de paille et éviteront ceux, majoritaires, où les toits de tôle en zinc sont trop voyants (et font pourtant la fierté de leurs propriétaires...), les habitants sont invités à quitter leurs habits occidentaux lors des contacts avec les visiteurs pour revêtir leurs vêtements traditionnels, à réaliser des danses rituelles normalement réservées à des circonstances bien précises de la vie socio-religieuse, ces mêmes Bijagos sont avant tous représentés sur leurs bateaux alors qu’ils n’utilisent que modérément le milieu marin et se consacrent essentiellement à l’agriculture...

Valorisation financière, dévalorisation symbolique

La valorisation financière par l’opérateur touristique d’une culture bijago fantasmée va cependant de pair avec la dévalorisation symbolique de la culture bijago réelle sur laquelle débouche l’activité touristique. En effet, les lieux les plus convoités par les investisseurs - îles inhabitées et plages désertes - sont la plupart du temps des sites sacrés. Leur occupation par des étrangers n’est pas anodine, elle a de fortes répercussions en retour sur la vie socioculturelle bijago, car la sacralité est un processus d’organisation de l’espace et un facteur d’unification et de cohésion sociale qui permet le maintien du groupe dans ses caractéristiques culturelles, religieuses et symboliques (Bernatets, 2009). En corrompant les sorciers et les anciens, en les convainquant de désacraliser un lieu contre un moteur de canoë et quelques bouteilles de rhum, en ravalant un site sacré à une station de loisir, l’investisseur détruit un pilier structurant les représentations des Bijagos et distille des conflits entre familles, classes d’âge et villages.

Exemple d’effet délétère sur les systèmes traditionnels : en 1996, la société italienne Arquitur construit pour le compte du Ministère du tourisme un complexe hôtelier de grande taille sur une des plages d’une île du nord de l’archipel. L’ « Hotel de Maio » empiète cependant sur un ponta fanado, un site sacré traditionnellement occupé pour les rites d’initiation par les habitants du village voisins. Les cérémonies initiatiques de passage d’une classe d’âge à l’autre ne peuvent donc plus y être tenues, perturbant l’ensemble de la dynamique interne du village. Les frustrations parmi les jeunes dégénèrent en récriminations vis-à-vis des anciens, qui ont trop vite accepté de céder les terres à l’investisseur italien. C’est l’ensemble du système de droits et devoirs entre génération qui en vient progressivement à être mis en cause, troublant durablement la cohésion interne du village et l’organisation des travaux collectifs.

Plus globalement, l’appropriation du territoire promu par les acteurs touristiques, qui consiste pour une bonne part à déflorer les lieux « les plus sauvages », « les mieux préservés », « les moins fréquentés », paraît difficilement compatible avec l’appropriation strictement codée et régulée du territoire par les acteurs bijagos. L’utilisation des espaces par le touriste est commandée par sa soif illimitée de découvertes, d’aventures, de « nouveaux horizons », celle des Bijagos obéit à des préceptes religieux traçant des limites, des frontières, des restrictions : certaines forêts, certaines plages, certaines îles ne sont accessibles qu’à certaines classes d’âge, qu’aux hommes ou aux femmes, qu’à certains moments de l’année, pour des cérémonies ou des activités productives précises. La cosmogonie bijago s’enracinant dans la gestion du territoire, la colonisation touristique entraîne une profonde perturbation des repères culturels. Ironie de l’histoire justement relevée par Pierre Campredon, conseiller de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) à Bissau : « ce tourisme débouche sur la destruction de ce que les opérateurs présentent eux-mêmes comme un atout majeur de leur produit touristique ».

Ne pas « se perdre » dans l’inévitable transition culturelle

Non pas qu’il faille considérer la culture bijago comme une culture fonctionnant en vase clos, qu’il s’agirait de conserver dans ses formes traditionnelles. Celle-ci est en perpétuelle mutation et se transforme même de plus en plus vite suite à l’intensification des échanges avec la capitale, aux migrations, à la dissémination de radios, à l’arrivée d’ONG, etc. Le tourisme n’est qu’un vecteur parmi d’autres de cette acculturation en cours, c’est-à-dire de la renégociation des valeurs et normes internes sous l’influence de modèles extérieures à la société bijago. Le problème posé par le tourisme incontrôlé est qu’en sapant sa cohésion sociale et son contrôle du territoire, il compromet la capacité des communautés bijagos à conserver une emprise collective minimale des changement afin de ne ne pas « se perdre » dans cette inévitable transition culturelle.

Une autre rencontre touristique, « authentiquement » respectueuse des populations « autres » et de leurs pratiques, est-elle possible ? Nombre d’agences « alternatives » et « solidaires » le prétendent,... et en font leur fonds de commerce. Nous sommes plus circonspects. Car cette autre rencontre exigerait de répondre à deux conditions au moins : d’une part que les populations visitées, et non les entrepreneurs touristiques, définissent collectivement les conditions et modalités de cette rencontre et l’image qu’elles désirent donner d’elles-mêmes, d’autre part que le touriste lui-même maîtrise un puissant ressort de sa démarche - la consommation d’un imaginaire occidental de l’exotique, du traditionnel, du « bon sauvage » - pour reconnaître l’autre tel qu’il est vraiment, à savoir dépositaires d’une culture singulière certes, mais empressé également d’accéder à des lambeaux de cette modernité – école, tôles de zinc, moteurs, baskets - que « l’ethnotouriste » désire justement s’extraire par procuration.

Article paru dans la revue Antipodes de mars 2013
http://www.iteco.be/T-comme-tourisme

Bibliographie

 Bernatets C. (2009), Les Bijagos : des communautés oubliées, des îles magnifiées, thèse de doctorat en géographie, Muséum national d’histoire naturelle.

 Duterme B. (2006), « Expansion du tourisme international : gagnants et perdants » in Alternatives Sud, Vol. XIII-2006 n°3.

 Hamon V. et Dano F. (2005), Tourisme durable et quête d’authenticité et de tradition : l’anthropologie au service du marketing, Working paper n°724, Centre d’études et de recherche sur les organisations et la gestion, Université de droit, d’économie et des sciences d’Aix-Marseille.

 Le Petit Futé (2007), Le Petit Futé Guinée 2007-2008, 3ème édition, Paris, Nouvelles Editions de l’Université.

 Schéou B. (2009), Du tourisme durable au tourisme équitable. Quelle éthique pour le tourisme de demain ?, Bruxelles, de boeck.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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