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Mais où sont passés les « Objectifs de développement durable » ?

Cette carte blanche parue dans Le Soir (24 février 2026) est consacrée à la marginalisation des « Objectifs de développement durable » de l’actualité internationale, aux raisons de leur échec annoncé, aux critiques fondamentales que la pensée de gauche - postcapitaliste et postdéveloppementaliste - leur adresse, ainsi qu’au vif rejet qu’ils inspirent aux droites populistes désormais dominantes.

 Par Bernard Duterme, chargé d’étude au CETRI, coordinateur de Quid des ODD (Objectifs de développement durable) ? (Paris, Syllepse, mars 2026).

S’il est un thème, pourtant d’importance majeur pour l’avenir de l’humanité, qui a fait les frais ces derniers temps du spectacle, dramatique et renouvelé, de l’actualité internationale, c’est bien celui des « Objectifs de développement durable » (ODD). Qui les a encore à l’esprit ? Adoptés par les Nations unies en 2015, cet « appel mondial à éradiquer la pauvreté, protéger la nature et faire en sorte que tous les êtres humains vivent dans la paix et la prospérité » (pas moins !) n’aura jamais été la boussole qu’il rêvait d’être. À quatre ans de l’échéance fixée à 2030 pour l’atteinte finale de chacun des dix-sept ODD énoncés, leur caractère inatteignable n’est déjà plus en débat.

Selon l’ONU elle-même, à ce jour, à une décennie de leur lancement, le compte n’y est pas et ne pourra dès lors pas y être d’ici la date limite : « aucun des grands objectifs mondiaux n’est en voie d’être réalisé ». Pour autant, un peu « moins de 20% des cibles sont susceptibles d’être rencontrées ». Certaines avancées ont en effet été enregistrées, surtout en matière d’accès à l’électricité et d’usage d’internet, mais aussi dans la lutte contre la mortalité néonatale, le paludisme, le sida, et en faveur de la scolarité des filles. En revanche, les résultats quantifiant la faim, la pauvreté, les inégalités internes et internationales, sociales et de genre, la vulnérabilité climatique et la détérioration de la nature accusent majoritairement des stagnations et des reculs.

En cause, pour l’ONU comme pour la plupart des gouvernements du Sud, trop d’intérêts particuliers persistent à primer sur l’intérêt général, les stratégies d’accumulation privative évinçant la défense du bien commun. En termes plus pragmatiques, ce sont à la fois le manque de volonté politique et l’insuffisance des financements – en particulier des acteurs les plus puissants – qui sont pointés du doigt. Cela n’étonnera d’ailleurs pas que les États-Unis – qui, avec Haïti et le Myanmar, sont les seuls à n’avoir jamais présenté de « plan national volontaire » pour le développement durable – occupent la toute dernière place du classement mondial de soutien à l’Agenda 2030 des ODD. Et ce, avant même le 2e mandat du président Trump.

Pour un véritable agenda de rupture

On est ici dans le regret, dans la dénonciation d’un déficit d’ambition pour l’une des principales initiatives – sans doute la plus vitale – de la communauté internationale dont, tout de même, les visées universelles, inclusives et transformatrices devraient mobiliser tous azimuts. Mais un deuxième niveau de critique des Objectifs de développement durable, plus fondamental, existe. Il est porté par des acteurs du Nord et du Sud qui soulignent l’urgence de s’inscrire dans des horizons postcapitalistes ou postdéveloppementalistes. Du fait des mécanismes et des partenaires convoqués, des cibles et des indicateurs prescrits par l’Agenda 2030 onusien, ces voix rebelles reprochent aux ODD de ne pas rompre avec la logique même d’un modèle de développement, fût-il estampillé durable, qui, précisément, est à la source des dégâts sociaux et environnementaux qu’il prétend éradiquer.

Deux accusations, parmi d’autres : en offrant une place de choix aux multinationales privées dans la démarche préconisée, les ODD naturalisent leur rôle dans la gouvernance mondiale et occultent le fait que nombre d’entre elles tirent leurs profits de pratiques extractivistes, de chaînes de valeur inégalitaires ou de condition de travail indécentes. Ensuite, en érigeant la croissance économique illimitée en condition de la prospérité visée, l’Agenda 2030 continue à parier – à tort – sur une compatibilité entre préservation des équilibres écologiques et perpétuation du productivisme et du consumérisme des secteurs sociaux les plus nantis. En somme, plus qu’un levier de transformation radicale, les ODD apparaissent comme un cadre réformiste qui stabilise les structures de domination qu’il devrait combattre. Il s’agit dès lors non pas de se lamenter sur des chiffres en stagnation ou en recul depuis 2015, mais bien de redéfinir un véritable agenda de rupture.

Le national-conservatisme écrase tout

Tout le monde ne partage pas cette lecture, c’est peu de le dire. Les attaques les plus influentes dont les Objectifs de développement durable sont actuellement la cible émanent de secteurs qui, dans un contexte de montée en puissance des autoritarismes et de fragmentation du multilatéralisme, s’ancrent du côté des droites dures et des extrêmes droites. Le national-conservatisme occupe le haut du pavé et donne le ton. L’Agenda 2030, dont il est en réalité le principal fossoyeur, l’insupporte pour des raisons diamétralement opposées à celles mobilisées par les courants progressistes, réformistes ou radicaux, pour le défendre ou le critiquer. Si la gauche radicale en dénonce l’essence néolibérale, la droite populiste en fait l’expression ultime d’un mondialisme des élites technocratiques qui menace la souveraineté, la famille et la liberté.

Et de fait, la marginalisation ou la délégitimation des ODD à l’échelle internationale semble aujourd’hui davantage le fait de la forte poussée conservatrice qui y voit un instrument d’imposition culturelle conspiratrice – « idéologie du genre », « écologie punitive », « règles étouffantes », « interculturalisme », etc. –, que celui des critiques socialistes ou écologistes, socialement minoritaires. Est-ce à dire qu’à moins de cinq ans de l’échec annoncé de l’Agenda 2030, les premières tentatives d’élaboration d’un nouvel Agenda mondial post-2030 à même d’éradiquer les mécanismes producteurs d’inégalités sociales et de dévastation biosphérique sont peine perdue ? Les conditions politiques et culturelles nécessaires pour faire primer l’intérêt général et les biens communs sur les intérêts particuliers des plus forts ne sont en tout cas pas réunies.

Voir en ligne La carte blanche de B.Duterme dans Le Soir du 24 février 26

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.