• Contact
  • Connexion

Côte d’Ivoire

Les victimes des déchets toxiques s’organisent pour s’entraider

« Depuis trois ans, nous avons mis en place une sorte de chaîne de solidarité », explique à IPS, l’initiateur du projet, François N’Goran, 28 ans, le corps sérieusement tuméfié. « Il s’agit de participer à une cotisation mensuelle de 4.000 francs CFA (environ 8 francs suisses) dont nous remettons les 75 pour cent à un de nos membres. Celui-ci entame alors une petite activité pour avoir un revenu ». Le projet est dénommé « Yé ho nou » (qui signifie « On est ensemble » en langue baoulé).

N’Goran ajoute que les 25 pour cent restants sont reversés dans une caisse pour d’autres initiatives sociales comme l’aide aux soins médicaux et à la scolarisation des enfants des adhérents.

Employé dans une entreprise de fabrication de produits cosmétiques, N’Goran a été licencié en septembre 2008, deux mois après le début de sa maladie. « Je ne pouvais pas sortir de chez moi et me rendre au travail. J’ai été licencié sans préavis », explique-t-il. Depuis, il s’est reconverti en cordonnier afin de subvenir à ses besoins.

« Avec les 200.000 Francs CFA (environ 410 frs) que le gouvernement nous a remis comme frais de dédommagement, je n’ai pu me soigner efficacement. Il me faut au moins 50.000 FCFA (100 frs) par mois pour suivre le traitement », indique N’Goran. « Même si par moment, ma petite occupation de cordonnier ne parvient pas à couvrir les soins, la chaîne de solidarité devient un apport important ».

Kassoum Traoré, 43 ans, maçon et père de deux enfants, doit inscrire son dernier fils de trois ans à l’école maternelle la rentrée prochaine. Mais, né avec une malformation à l’avant-bras droit, sa mère ayant été victime des déchets toxiques, l’enfant s’efforcera d’écrire et de mener toutes ses activités avec la main gauche.

« J’ai été l’un des premiers à bénéficier du projet pour le suivi de mon épouse. Elle souffre régulièrement de douleurs au ventre à la suite d’une hémorragie à l’accouchement », souligne Traoré, ajoutant qu’il a obtenu deux fois la somme de 40.000 FCFA (82 frs) pour régler les frais d’hospitalisation dans une clinique.

Le responsable de cette clinique privée, Bertin Adou, n’est pas très exigeant pour les membres du projet. « Le grand espoir qu’elles (victimes) ont entretenu m’a obligé à ne pas être pointilleux sur le règlement des factures. Elles sont soignées et payent dès qu’elles le peuvent, généralement à la fin du mois », affirme-t-il à IPS.

Trois mois après le déversement des déchets toxiques, Adou dit avoir noté les premiers signes des maladies et s’attendaient au pire par la suite. « Il y avait au départ la nausée, la toux, l’ulcère et la diarrhée. Ces derniers temps, elles sont devenues chroniques avec des cas d’hémorragie à l’accouchement (deux cas sur cinq) ».

Adou prévient que « cette situation est récurrente dans de nombreux autres quartiers » d’Abidjan et appelle les autorités sanitaires à agir d’urgence pour y remédier.

Raoul Koffi, 32 ans, est conducteur de taxi intercommunautaire dans la capitale économique ivoirienne. Il souffre d’une ulcération aiguë contractée en septembre 2009. Cela ne l’empêche pas de mener son activité, mais il a accepté de participer aux activités du projet.

« Depuis huit mois, je suis membre. J’ai réalisé deux fibroscopies qui ont été prises en charge par la chaîne. Quant aux médicaments, c’est moi qui les achète », dit-il à IPS, très remonté contre les autorités gouvernementales. « Au départ, elles ont pensé que le mal des déchets toxiques serait passager. Aujourd’hui, tout le monde se rend compte du crime orchestré contre les populations, et nous sommes abandonnés, sans grand moyens ».

Un avis que ne semble pas partager Raoul Kadjo de la coordination des victimes des déchets toxiques, basée à Abidjan. « Nous avons obtenu vers la fin 2009 une nouvelle compensation. Et pour certaines victimes, cela est nettement mieux que la première et pouvait alléger leurs souffrances pour un bon moment », affirme-t-il à IPS.

L’entreprise néerlandaise Trafigura, propriétaire des déchets toxiques, « a de nouveau versé 22,5 milliards FCFA (environ 46 millions de frs) en octobre 2009 et chaque victime a perçu 750.000 FCFA (1.551 frs) », rappelle Kadjo.

Cependant, bon nombre de victimes n’auraient pas perçu cet argent, selon N’Goran. « Il y a eu des palabres autour de cet argent. Ensuite, les procédures étaient complexes. Finalement, nous avons été arnaqués. Mais nous allons nous battre que pour justice soit faite à notre égard », promet-il.

Dans la nuit du 19 au 20 août 2006, le navire ’Probo Koala’, affrété par Trafigura, avait déversé à Abidjan plus de 500 mètres cubes de déchets hautement toxiques. Des émanations du produit avaient affecté des milliers de personnes, dont une dizaine étaient mortes.

Pour éviter toutes poursuites judiciaires, la société avait payé dans un premier temps, en février 2007, 100 milliards FCFA (environ 200 millions de francs suisses) à l’Etat ivoirien pour le dédommagement des victimes.

Puis en octobre 2008, des experts commis par le tribunal de première instance d’Abidjan, avaient révélé dans un rapport qu’à moyen et long terme chez les femmes, les populations constateront un taux élevé de fausses couches.

Par ailleurs, les taches sur la peau, la perte de la libido, la paralysie des extrémités et les troubles respiratoires seront des signes apparents de l’effet de l’hydrogène sulfuré contenu dans les déchets toxiques sur les victimes. Et cette situation devrait durer, selon des experts, entre 15 et 20 ans.

Voir en ligne infosud.org

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.