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Guatemala

Les touristes belges vont bien !

Des touristes belges viennent d’être enlevés, puis libérés, au Guatemala. Et si on parlait un peu des paysans, spoliés de leurs terres par une poignée de grands propriétaires ?

Il y a bien longtemps que vous n’aviez plus entendu parler du Guatemala. Ce petit pays d’Amérique centrale qui a connu son heure de gloire avec le prix Nobel de la Paix décerné en 1992 à l’Indienne Rigoberta Menchu, sans doute en hommage aux 150 000 morts et aux dizaines de milliers de disparus (surtout des paysans mayas) qu’a occasionné là-bas un long conflit sanglant entre militaires et guérillas.

Il aura fallu que quatre touristes belges soient pris en otage par un groupe de ces paysans pour que nos médias reparlent de ce pays, un des plus beaux du continent américain. Enfin, pour qu’on nous parle surtout de nos compatriotes, touristes malchanceux... Ils visitaient la région caribéenne du pays, voguaient sur le Rio Dulce, le fleuve Doux. Ils ont été capturés par des « délinquants » (version du gouvernement local) ou par des gens accusés « d’usurpation et de vol » (version des agences de presse nord-américaines relayées en Europe). Ils ont marché huit heures dans la forêt. Heureusement, ils sont revenus au pays en bonne santé et ont offert un sujet plutôt spectaculaire aux télévisions.

Et si on en parlait un peu de ces paysans, spoliés de leurs terres par une poignée de grands propriétaires ? Depuis plus de dix ans, on leur promet une réforme agraire qui se fait toujours attendre. Ils voient leurs terres expropriées par des multinationales qui les exploitent sans que les locaux en tirent le moindre bénéfice. « Désespérés », comme le disait très justement le correspondant de La Première (RTBF), ils n’ont d’autre choix que d’occuper des terres pour se faire entendre et faire valoir leurs droits les plus élémentaires. Scénario classique : les propriétaires réagissent par la force, l’emprisonnement, voire l’assassinat. Régulièrement et efficacement soutenus par l’armée.

Qu’en a-t-il été de l’intervention de l’armée pour libérer les otages belges ? Selon une partie de la presse guatémaltèque, elle aurait été violente et aurait même fait un mort. Au-delà, notre ministre de la Coopération et notre ministre des Affaires étrangères devraient sérieusement s’inquiéter de la situation de violence structurelle faite à ces paysans. Hélas, le Guatemala n’est plus un pays prioritaire de notre coopération officielle et la Belgique n’y a plus de représentation diplomatique.

En la circonstance, la presse s’attarde sur les congratulations entre les gouvernements des deux pays. Et sur l’accueil présidentiel réservé aux otages à Guatemala Ciudad. Si le recours aux enlèvements de civils de la part des paysans ne peut être défendu, rien ne justifie non plus l’information partielle, voire tronquée, sur des réalités humaines, fussent-elles lointaines.

On n’a pas à s’étonner de la vigueur et de la rapidité de la réaction des autorités guatémaltèques. L’enjeu est de taille : ne pas hypothéquer l’accord commercial en négociation entre l’Union européenne et l’Amérique centrale, mais surtout sauver l’image touristique du Guatemala. Ce superbe pays n’attire pas moins d’un million cinq cent mille touristes par an. C’est l’une des principales sources de devises, même si une bonne part de ces ressources enrichit d’abord les tour-opérateurs transnationaux. En tout cas, l’activité touristique profite très peu aux habitants. Elle a même régulièrement des retombées négatives : les emplois créés, souvent précaires, ne suffisent pas à compenser les multiples dommages collatéraux : déprédation des écosystèmes, folklorisation des sociétés... [1].

Qu’on ne s’y trompe pas : le Guatemala n’est pas un pays pauvre. Il est d’abord l’un des plus inégalitaires au monde. Et les politiques de libéralisation effrénée de ces dernières années n’ont rien arrangé. 58 pc de la population vit sous le seuil de pauvreté, 23 pc sous le seuil de l’extrême pauvreté. Mais le pays se classe au deuxième rang mondial du nombre d’avions particuliers par habitant ! Deux pour cent de la population détient 70% des terres agricoles. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (FAO), un enfant guatémaltèque sur deux souffre de dénutrition chronique et un quart de la population de sous-nutrition, soit 10% de plus qu’en 1996.

Au Guatemala, pays de cocagne pour les touristes armés de dollars, plus de 1 500 femmes sont mortes assassinées au cours des trois dernières années. On tue des femmes parce qu’elles sont femmes. Parfois, les assassins laissent un message gravé au couteau sur leur corps, comme « mort aux putes » ou « vengeance ». Et, hélas, l’impunité est la règle. Aucun assassin de femme n’a été inquiété [2]. Dans les rues de la capitale, l’une des plus dangereuses d’Amérique latine, c’est par centaines que des jeunes sont assassinés chaque année. Par des forces de l’ordre (!) ou par des paramilitaires...

On souhaiterait que le gouvernement du Guatemala lutte contre ces violences avec la même détermination et la même énergie que celles dont il a fait preuve pour la libération des otages belges. On voudrait que les autorités poursuivent et sanctionnent sévèrement les auteurs des viols et des assassinats de jeunes (surtout de jeunes filles) qui vivent dans la rue et dans la misère. Enfin, que le nouveau président (qui se réclame de la social-démocratie) prenne la mesure des immenses transformations qui s’imposent pour qu’on puisse enfin parler... de démocratie dans ce pays. Et pour que les droits de l’homme y soient enfin respectés.


Notes

[1L’explosion du tourisme ne fait pas que des heureux, La Libre, 8 février 2008.

[2Le fléau du « féminicide », Enjeux Internationaux, n° 17.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.