Comme l’ont bien souligné différents sociologues tels que R. Norton, M. Bennani-Chraïbi et O.
Fillieule, l’écrasante majorité des études concernant les acteurs non-étatiques dans le Moyen-Orient se
concentre sur l’étude de l’activisme islamique ou des réseaux islamistes, armés ou non [1]. Bien que les
réseaux religieux continuent à disposer des plus grands réservoirs de mobilisation sociale en
comparaison aux autres réseaux privés dans le monde arabo-musulman, ils ne représentent plus
l’unique espace privé d’action et surtout de contestation des régimes politiques arabes. Sans sousestimer
l’importance des réseaux religieux dans l’espace arabe du Moyen-Orient, cet article s’intéresse
principalement aux acteurs privés qui ont adopté des stratégies de mobilisation non-religieuses. Depuis
les attentats du 11 septembre, la nouvelle situation régionale a favorisé l’autonomisation (dans le sens
du mot anglais empowerment) des acteurs dont la mobilisation au sein des sociétés civiles arabes s’effectue
en dehors du cadre religieux. L’administration américaine de Georges W. Bush, qui voulait remplacer les
acteurs islamistes, a encouragé ce mouvement en lançant dans la région de nouveaux projets,
gouvernementaux et non-gouvernementaux, visant à renforcer les différents acteurs des « sociétés
civiles » nationales. La démocratie et les droits de l’homme, et plus particulièrement les droits politiques
et civils et les droits des minorités, sont au centre du projet américain du « Greater Middle East
Partnership », du « Middle East Partnership Initiative » et des projets lancés par des organisations telles
que « The National Endowment for Democracy » ou « Freedom House » dans les pays arabes. Cette
euphorie démocratique s’est calmée, sans disparaître, lors de la préparation de l’intervention militaire
américaine en Irak. Ayant besoin du soutien des régimes arabes, l’administration Bush a cherché à
ménager la susceptibilité de ses alliés égyptiens et saoudiens tout en cherchant à neutraliser la Syrie [2].
En revanche, à partir de décembre 2003, l’administration américaine a intensifié ses pressions,
publiques et privées, sur les régimes arabes pour les encourager à se démocratiser. Parallèlement, la
médiatisation internationale des mouvements issus des sociétés civiles arabes s’est accélérée en raison
de la multiplication des visites, des stages et des programmes de formation effectués par une dizaine d’activistes égyptiens et par quelques activistes syriens et saoudiens aux Etats-Unis. Les rencontres avec
des responsables de l’administration américaine, y compris l’ancienne secrétaire d’Etat Condoleezza
Rice, et la participation à des conférences internationales sur les thèmes de la démocratie et des droits
de l’homme dans le monde arabe se sont multipliées, en particulier en Egypte. Cette relance du projet
démocratique américain est en réalité liée au fait que, dès la fin de 2003, les responsables politiques et
militaires américains ont commencé à reconnaître publiquement qu’il n’y avait pas d’armes de
destruction massive (ADM) en Irak. Dès lors, pour justifier la guerre, l’administration Bush a
abandonné l’idée des ADM et a mis en avant celle de « la démocratisation de l’Irak » et de « la libération
de son peuple » comme un exemple à suivre pour toute la région et comme les premiers jalons d’une
reconfiguration régionale [3]. Par la suite, les Américains ont massivement financé dans toute la région des
organisations non-gouvernementales de promotion des droits de l’homme et de la démocratie, des
centres de recherche travaillant sur ces thèmes et de médias arabophones privés pour donner une
cohérence à leur politique moyen-orientale [4].
Cette intensification de la pénétration américaine de l’espace non-étatique arabe n’a pas produit
une réaction unifiée de la part de la « rue arabe » qui n’est pas considérée ici comme un tout uni et
homogène. Dans les sociétés arabes, différents acteurs ont eu différentes réactions et diverses stratégies d’appréhension
des actions américaines dans la région, en particulier après l’invasion militaire de l’Irak. Cet article suivra donc les
stratégies de réaction des acteurs non-étatiques sur deux champs. Le premier champ est le champ
transnational, voire transétatique, arabe qui s’est immédiatement mobilisé contre l’intervention
américaine en Irak même si celle-ci s’est faite au nom de l’émancipation politique de sociétés
opprimées. Nous démontrerons alors comment ces acteurs ont entretenu « la régionalisation de la crise
irakienne » pour que celle-ci reste une « Cause (qadiyya) arabe » contestant de la sorte la fragmentation
de l’action des Etats arabes face aux politiques de la deuxième administration Bush dans la région.
Nous mènerons ensuite notre analyse au sein d’un deuxième champ d’action. Nous analyserons les
stratégies de réaction des acteurs qui se situent, et ont situé leur « Cause », dans les champs politiques
nationaux égyptien, saoudien et syrien. En effet, les rebondissements de l’invasion militaire de l’Irak, du
renversement de Saddam Hussein et de la construction d’une « démocratie irakienne » ont eu des
répercussions profondes au sein de ces trois sociétés. L’activisme des acteurs des trois « sociétés civiles »
s’est distingué de celui des acteurs transnationaux par des stratégies d’« appropriation sociale [5] » du
discours américain des droits de l’homme et de la démocratie ainsi que de l’évolution de la situation
politique irakienne. Il s’agira tout particulièrement de démontrer comment les acteurs des trois sociétés civiles, notamment les ONG de défense de la démocratie et des droits de l’homme, les
réformistes/pétitionnaires et les acteurs communautaires ont repris dans leurs campagnes des éléments
du discours américain pour servir leurs propres stratégies et pour atteindre des objectifs nationaux
suivant des trajectoires souvent éloignées – voire même parfois contradictoires – des projets initiaux des
Etats-Unis. Enfin, nous exposerons brièvement l’impact de cette mobilisation non-étatique à un double
niveau.
L’espace transnational : la régionalisation de la crise irakienne
Au moment de l’intervention américaine en Irak, certains acteurs se sont rassemblés dans des
structures transnationales organisées autour d’un thème unique : le rejet de l’interventionnisme des
Etats-Unis en Irak et dans leurs affaires intérieures et la ressuscitation de la Nation arabe (al-umma al-
`arabiyya) contre la superpuissance acharnée. Pour ce faire, dès la fin de 2002, sont construits « des
Comités populaires pour le soutien de l’Irak (al-lijân ac-cha`biyya li-nasrat al-`irâq) » en Egypte et en Syrie [6].
Les membres de ces comités ont varié entre intellectuels, activistes et opposants politiques appartenant
tous au courant nationaliste arabe et au courant islamiste. Dans la même année, une dizaine de
conférences anti-guerres ont été organisées au Caire par des intellectuels et des membres de la
« Campagne populaire contre l’agression sur l’Irak (al-hamla ac-cha`biya li-muwâjahat al-`udwân `alal
`irâq) » [7]. Quelques jours avant le lancement des opérations militaires en Irak, le syndicat des avocats
égyptiens a publiquement ouvert l’inscription de volontaires au départ vers l’Irak pour rejoindre la
résistance contre les troupes envahissantes [8]. A l’échelle régionale, « La Conférence Arabe Générale (almu’tamar
al-qawmî al-`âm) » [9]avec ses deux branches, arabe et islamique, ainsi que « la Conférence des
Partis Politiques Arabes (mu`tamar al-ahzâb al-`arabiyya) » organisent depuis 2003 des conférences sur la
crise irakienne et produisent des dizaines de publications sollicitant le nationalisme arabe chez leurs
interlocuteurs et adressant des revendications politiques aux chefs d’Etats et de gouvernements arabes [10].
Encore trois ans après l’intervention, en 2006, « l’Union des Avocats Arabes (ittihâd al-muhâmîn al-
`arab) » a annoncé la création du « Centre arabe pour la documentation et la poursuite judiciaire des
crimes de guerre (al-markaz al-`arabî lil tawthîq wal mulâhaqa al-qanûniyya li-jarâ’im al-harb) ». La charte
constitutive de ce centre définit son objectif dans les termes suivants : « documenter les crimes de
guerre commis par les ennemis de la nation arabe que sont l’impérialisme américain et le sionisme mondial, préparer les études juridiques et engager les poursuites judiciaires et les procès contre les
personnes qui ont participé à ces crimes [11] ».
C’est aussi dans ce champ transnational que les « nouveaux médias [12] » qualifiés de « panarabes »
ont joué le rôle le plus important dans l’accélération et le prolongement de la mobilisation
transnationale. Notamment les journaux Al-Hayat (La vie), Al-Quds Al-Arabi (Le Jérusalem arabe) et la
chaîne satellitaire Al-Jazira ont offert une tribune de participation et d’expression sans censure pour le
public et les élites intellectuelles arabes afin de s’exprimer relativement à l’intervention et, ensuite, à la
chute de Saddam Hussein [13]. Bien que cet espace soit ouvert à tous les courants idéologiques, le courant
nationaliste arabe y est demeuré le plus prononcé. Dans ces médias, comme dans les conférences et
dans les chartes fondatrices des comités populaires contre l’agression, l’expression de l’antiaméricanisme
et du refus de la guerre n’a pas subi les limites qu’imposent les régimes arabes, dans des
degrés variés, sur les médias de masse nationaux. Le lien y a été librement effectué entre l’invasion
américaine de l’Irak, l’occupation israélienne de la Palestine et la « soumission » des régimes arabes face
à la superpuissance.
Intense surtout pendant l’année 2003, un an après l’intervention, la mobilisation transnationale
anti-américaine s’est ensuite atténuée. Seules quelques organisations transnationales arabes poursuivent
leur lutte pour la préservation d’une mémoire et d’une mobilisation arabe collective qui protège
l’ensemble des causes nationales arabes contre leur submersion par les préoccupations quotidiennes des
citoyens de la région. Toutefois, si « l’apathie
[14] » a progressivement gagné la mobilisation arabe
collective contre la guerre en Irak, elle n’a pourtant pas imprégné le comportement populaire vis-à-vis
des questions politiques locales qu’a soulevées l’intervention américaine et la chute du régime de
Saddam Hussein. Ceci nous mène à la deuxième partie de cet article, consacrée à la réaction des acteurs
nationaux des sociétés civiles égyptienne, saoudienne et syrienne à la politique américaine post-2003.
Le marché de la « société civile » : intériorisation de la crise irakienne et extériorisation des crises nationales
Ce deuxième espace s’est distingué par la capacité de ses acteurs à conduire une action collective
menant la contestation à un stade plus avancé que celui de l’adhésion, la solidarité ou la compassion [15]. Il a été animé par des acteurs mobilisés dans des structures organisées portant l’immatriculation d’ONG,
de signataires de pétitions et de communiqués collectifs qui ont formé la charte de base de l’action
collective de leurs adhérents [16]. Ces structures sont devenues depuis 2003 les nouveaux bastions d’une
contestation qui se mêle étroitement à une opposition politique aux régimes égyptien, saoudien et
syrien [17]. Trois catégories d’acteurs non-étatiques nationaux se sont distinguées par l’intensité et les
stratégies de leur mobilisation : les minorités ou les acteurs communautaires, les
pétitionnaires/réformistes et les ONG de défense des droits de l’homme et de la démocratie
(ONGDH). Ces acteurs ne se sont pas mobilisés pour influencer la politique étrangère des trois
régimes envers l’intervention américaine en Irak. Ils n’ont pas tous soutenu, ou demandé le soutien de,
la superpuissance bienveillante dans leur lutte contre les régimes autoritaires des trois Etats. Ces acteurs
ont plutôt exploité la délicate situation régionale, dans laquelle ils ont perçu une aubaine pour obtenir
des concessions des régimes politiques qui les gouvernent. En établissant le lien entre le projet
américain d’un Grand Moyen-Orient pacifique et démocratique et l’Irak en tant que premier laboratoire
de ce projet, le discours américain a facilité chez ces acteurs nationaux la captation à des fins politiques
internes de la crise régionale en cours, une dynamique qui est, d’après Marcel Merle, normale et
fréquente chez les acteurs non-étatiques [18]. L’accès des ex-opposants et des ex-exilés au pouvoir en Irak
a ensuite élargi le champ des possibles dans les sociétés voisines. L’acharnement des Etats-Unis contre
l’autoritarisme des régimes arabes a rendu le moment plus que convenable et l’allié potentiel de la
contestation des régimes (les Etats-Unis) séduisant. Dès lors, adopter la bannière d’une structure de
défense des « droits de l’homme » ou de promoteur de « réformes politiques » ou de la « démocratie »
est devenu la nouvelle sphère de conversion des opposants politiques traditionnels et de jeunes de toutes
mouvances qui ne croient plus dans l’efficacité des voies partisanes et syndicales de la participation
politique [19] Le vocabulaire de la démocratie, des libertés, des droits de l’homme et du destin final de
Saddam Hussein est emprunté même par les Frères Musulmans en Egypte qui bénéficient dorénavant
du soutien des organisations des droits de l’homme face à leur répression exceptionnellement féroce
par le régime égyptien [20].
Une des stratégies communes aux trois sociétés civiles fut la coalition des différents courants
politiques et idéologiques de leurs membres. Ainsi, des islamistes, des libéraux, des laïques et des acteurs
communautaires kurdes, coptes et chiites se sont réunis dans les mêmes structures (ONGDH, pétitions
et déclarations) dans les trois pays. Certaines formations ont ensuite commencé par un dialogue direct
avec le régime notamment les réformistes (al-islâhiyîn comme ils se surnomment) en Arabie Saoudite et
les intellectuels (al-muthaqqafîn) et les activistes (nuchatâ’) de la société civile en Syrie. Subséquemment,
des rencontres ont été organisées entre le roi saoudien et des délégations de « l’Association Nationale
des Droits de l’Homme (al-jam`iyya al-wataniyya li huqûq al-insân) », de notables chiites et de signataires
des différentes pétitions demandant des réformes politiques et religieuses dans le royaume. Les
premières pétitions, communiqués et lettres ouvertes des intellectuels syriens se sont directement
adressés au régime en place et à la personne du président syrien. Certains de ces documents ont rappelé
le discours d’investiture de Bachar Al Assad, où il a explicitement promis des réformes politiques et
économiques. Ce discours a été repris dans les salons (al-muntadayât) de Damas, y compris par les
membres de l’opposition dont certains étaient prêts à accorder une chance au nouveau président. Ces
acteurs syriens et saoudiens ont affiché un refus de l’interventionnisme américain dans les affaires
nationales de leurs pays. En effet, à la veille de l’intervention américaine en Irak, des activistes politiques
et communautaires saoudiens de tous courants idéologiques ont signé des pétitions de solidarité avec le
régime contre les menaces américaines [21]. Ces pétitions visant à rassurer le régime du soutien populaire
face à la superpuissance ont simultanément présenté les réformes nationales, notamment politiques,
comme le seul instrument permettant de survivre aux pressions de la superpuissance.
Les acteurs égyptiens, dont les principaux sont les ONGDH et le « Mouvement Egyptien pour
le Changement (al-haraka al-masriyya lil taghyîr Kifâya) », ont opté dès le début de leur mobilisation pour
un affrontement avec le régime à travers les manifestations et la médiatisation des violations des droits
de l’homme commises par la machine policière du régime. Ils ont aussi dénoncé la violation des textes
légaux et constitutionnels qui protègent les droits et les libertés politiques des citoyens égyptiens et dont
l’infraction permet et camoufle les abus commis par la clientèle politique et économique du parti au
pouvoir. Ces acteurs n’ont pas tous affiché un refus catégorique de l’intervention américaine dans les
affaires politiques nationales et ont ouvertement appelé le régime de Moubarak soit à se démocratiser
soit à quitter le pouvoir. La publication des rapports, des communiqués et des pétitions sur les blogs, les
sites Internet et dans des entretiens sur les chaînes satellitaires arabes et étrangères ainsi que la
publication dans les journaux indépendants de l’opposition ont facilité l’extériorisation de la crise de
légitimité et des maux politiques dont souffre le régime égyptien.
L’Egypte et la Syrie se sont distinguées de l’Arabie Saoudite par l’animation de la contestation
non-étatique post-2003 par des acteurs censés être, ou qui étaient jusqu’alors, étatiques par définition.
La mobilisation des juges égyptiens, dans le cadre de leur club contre l’atteinte par l’exécutif à
l’indépendance du pouvoir judiciaire pendant les élections parlementaires en 2005, a bénéficié du
soutien de l’intégralité de la société civile et, évidemment, de l’administration Bush. La « Cause des
juges » est dorénavant endossée par les mouvements tels que Kifaya et les ONGDH qui se sont
précipités pour dénoncer les agressions contre les hommes de loi pendant leurs manifestations. En fait,
les principaux leaders des juges ont assimilé leur mouvement aux pressions américaines sur le régime
égyptien. Hisham Bastawisi, un juge prééminent dans le mouvement de 2005, a reconnu que le choix du
moment était très important puisque c’était la période où le régime subissait les pressions les plus
pesantes de la part de son allié américain [22]. Plus loin encore, Bastawisi a assuré que le choix du moment
était crucial parce que « nous avons choisi un moment où ceux qui sont à l’étranger nous entendraient » [23]
. En Syrie,
l’affaire est plus controversée. La dissidence de Abdel Halim Khaddam -ministre des Affaires étrangère
entre 1970 et 1984 puis vice-président syrien à partir de cette date- en 2005 et sa coalition avec les
Frères Musulmans -mouvement d’opposition en exil- a eu moins d’écho dans la société civile que dans
les coulisses du régime en place. Profitant de la mobilisation de la société civile et de l’isolement
international et régional du régime syrien, Khaddam et les Frères ont fondé le « Front du Salut (jabhat
al-khalâs) » à Bruxelles en mars 2006. Le front a ensuite publiquement aligné sa mobilisation sur celle
des intellectuels et des activistes de la société civile au sein de la Syrie. Contrairement à l’embrassement
total du mouvement des juges égyptiens par la société civile nationale, le Front du Salut a suscité des
réactions contradictoires de la part des différents membres de la plus notable large des nouvelles
structures au sein de la société civile syrienne, à savoir la « Déclaration de Damas pour le changement
national démocratique (i`lân dimachq lil taghyîr al-watanî al-dimuqrâtî) » [24]
Les minorités ethniques et confessionnelles : de l’activisme communautaire à l’activisme civique
L’attribution d’une section séparée à l’étude de la mobilisation communautaire dans les trois
Etats ne reflète guère, à elle seule, la nature de leurs stratégies depuis 2003. Elle est effectuée ici par
souci d’analyse et de mise en relief. La mobilisation d’une élite politique et religieuse kurde, chiite et
copte depuis 2003 s’est indéniablement caractérisée par une réinsertion dans la société civile nationale
et par le déplacement du thème de la défense des droits communautaires et identitaires vers la scène de
la défense des droits civils et politique de l’homme et de la démocratie. Ainsi, la thèse principale de ces communautés serait que les réformes politiques et le respect des droits de l’homme porteraient en leur
sein un accès équitable au pouvoir de toutes les composantes nationales de la société ainsi que le
respect des droits, notamment culturels et confessionnels, des différentes communautés qu’elles soient
majoritaires ou minoritaires [25]. Par la suite, le concept de « citoyenneté » a été placé au centre du
vocabulaire kurde et copte à partir de 2003.
La mobilisation de l’élite politique et religieuse à la tête des acteurs communautaires minoritaires
au sein des trois Etats a particulièrement marqué le mouvement des sociétés civiles surtout depuis 2003.
L’accès des Kurdes et des chiites qui, malgré la révélation de leur réalité numérique après 2003,
demeurent régionalement perçus comme des « ex-minorités persécutées » a bouleversé les rapports
psychologiques entre la majorité et la minorité en Arabie Saoudite, en Egypte et en Syrie. Parmi les
membres de ces communautés, la barrière de la peur et le « sentiment de minorité » ont commencé à se
dissiper en 2003 [26]. Notamment en Syrie et en Arabie Saoudite, l’accès au pouvoir de leurs pairs de
l’autre côté de la frontière a été vécu par les Kurdes et les chiites comme une victoire contre un régime
despotique comparable à celui qui les opprime à partir de Damas ou de Riyad. Il faut pourtant souligner
que la mobilisation qui a commencé en 2001 et s’est intensifiée à partir de 2003 n’a pas concerné la
totalité des trois communautés kurde, chiite et copte dans leur pays respectif. Des courants spécifiques
en leur sein ont été les principaux entrepreneurs de la mobilisation. Plus spécifiquement, une élite à
l’intérieur de certains courants a pris l’initiative de saisir le contexte national et international pour se
mobiliser. Ceci n’a certainement pas laissé indifférent le reste des membres de la communauté.
Toutefois, et malgré le haut niveau de solidarité intercommunautaire locale, il serait faux de concevoir
les minorités kurde syrienne, chiite saoudienne ou copte égyptienne comme un bloc idéologique
homogène et uniforme. Les trois minorités sont traversées par une multitude de courants politiques et
idéologiques qui les divise en plusieurs camps et partis politiques. Ce constat est d’autant plus valable au
sujet de la solidarité communautaire transnationale qui, tout en étant particulièrement dense, n’abolit
pas la composante locale dans l’autodéfinition identitaire chez les membres de la communauté
nationale. Les chiites d’Arabie Saoudite affirment l’arabité de leur chiisme par rapport aux Iraniens et
les Kurdes syriens s’auto-distinguent des Kurdes turques [27].
En sus des pétitions et des déclarations communautaires exprimant cette nouvelle approche qui
avance l’appartenance civique sur l’appartenance communautaire des membres des trois minorités, les
activistes coptes en Egypte et kurdes en Syrie ont créé leur propre ONGDH où ils tiennent à défendre
régulièrement des causes extra-communautaires. En Egypte, celle-ci est nommée « l’Union Egyptienne
des Droits de l’Homme (al-ittihâd al-misrî li huqûq al-insân) » et en Syrie elle porte le nom de
« l’Organisation des Droits de l’Homme en Syrie MAF (munadhdhamat huqûq al-insân fî sûrya MAF) » [28].
En Arabie Saoudite, les membres les plus actifs de la communauté chiite sont membres fondateurs
depuis 2003 de l’Association Nationale des Droits de l’Homme (al-jam`iyya al-wataniyya li huqûq al-insân)
qui est, en revanche, proche du pouvoir. Il faut cependant ne pas oublier que cette réinsertion nationale
demeure fondée sur l’identité communautaire. Les personnalités chiites, coptes et kurdes qui ont pris
part aux pétitions, aux déclarations et aux associations de droits de l’homme l’ont fait sous leur identité
communautaire et non en tant qu’activistes saoudiens, syriens ou égyptiens de la société civile. De la
sorte, ces acteurs investissent la spécificité du groupe [29] dans le marché plus large des droits de l’homme et
de la démocratie. Cette stratégie d’investissement induit une ouverture conditionnée par l’attachement
renforcé à l’identité communautaire incarnée par l’Eglise, le clergé ou les partis ethniques. C’est
pourquoi, tout en se coalisant avec les autres composantes de la société civile, les minorités kurdes,
chiites et coptes ont organisé parallèlement des conférences et des manifestations communautaires. Les
trois groupes ont également conservé leur propre réseau autonome de relations transnationales qu’elles
soient avec les Etats-Unis ou avec les pays voisins.
Dans le cas des coptes égyptiens, ce maintien d’un « réseau copte » transnational s’est manifesté
dès la tenue de « la Première conférence des coptes de la diaspora (mu’tamar aqbât al-mahjar) » à Zurich [30]en septembre 2004 puis une deuxième à Washington en novembre 2005, au siège du Congrès
américain, atteste des liens présents non seulement entre ces associations de différentes nationalités
mais également entre elles toutes et le reste de la communauté copte en Egypte. Dès la première
conférence en 2004, plusieurs tentatives ont été faites pour la tenue de ce rassemblement copte au
Caire. Ces tentatives ont abouti en février 2008. Lors de cette troisième conférence, et suivant la
stratégie de conversion d’un activisme communautaire à un activisme civique, l’intitulé de la conférence
n’est plus « la Conférence de la diaspora copte » mais devient « la Première conférence pour l’activation
de la citoyenneté en Egypte (mu’tamar al-qâhira al-awwal li taf`îl al-muwâtana fi misr) » [31]. En effet, la tenue
de ces conférences a reflété l’activisme particulier des associations coptes égypto-américaines qui sont
les plus nombreuses de la diaspora. L’importance de ces associations dans le champ politique national égyptien a pris un nouveau tournant après l’intervention américaine en Irak avec une dizaine de
campagnes médiatiques menée par les leaders de ces associations aux Etats-Unis et en Egypte. La visite
de cette dernière par plusieurs leaders de la diaspora copte en Europe et aux Etats-Unis a doublé
l’impact qu’ont eu les pressions coptes, avec un soutien explicite de l’administration américaine, sur le
régime [32].
Bien qu’ils soient également mobilisés pour investir leur spécificité, les chiites d’Arabie Saoudite
ont opté pour une approche moins nuancée que celle de la minorité copte en Egypte. Le courant
majoritaire des chiites saoudiens, les chirazistes, ont, dès les préparatifs de l’intervention en Irak fin
2002, montré du doigt la brutalité du régime irakien par rapport au régime saoudien qu’ils perçoivent
plus ouvert à la discussion notamment depuis la signature des accords de réconciliation entre les chiites
et le gouvernement saoudien en 1996. De sa part, l’endiguement paternaliste des demandes chiites par
le régime saoudien s’est accompagné d’une reconnaissance publique de leurs problèmes par le nouveau
roi au lendemain de son accession au pouvoir en 2005. Depuis, un chiite, Jaafar Al-Shayeb, est élu à la
tête du conseil municipal de la ville majoritairement chiite de Qatif, le nombre de juges au sein des
tribunaux chiites a plus que triplé (de deux à sept) et le discours officiel et religieux à l’égard des chiites
est devenu relativement soigné et tolérant [33].
In fine, l’interaction kurde avec le régime syrien est celle qui a été marquée par l’affrontement le
plus violent. Après une mobilisation dans le cadre général de la société civile syrienne, un soulèvement
kurde (Intifâda [34]) a secoué la Syrie en mars 2004. Suite à un affrontement plus limité entre des
supporters kurdes et arabes dans un stade de la ville de Qamishli, des manifestations et des
affrontements violents avec les forces de l’ordre, ainsi qu’avec la population arabe notamment à Al-
Jazira sur la frontière avec l’Irak [35], ont eu lieu à travers les grandes villes de la Syrie [36]. A travers la
diaspora kurde dans les Etats voisins et les Etats occidentaux, des Kurdes ont manifesté devant les
ambassades syriennes par solidarité avec leurs confrères en Syrie
[37]. Nationalement, les leaders kurdes se
sont ralliés aux activistes politiques et aux activistes syriens des droits de l’homme afin de réfuter la
thèse d’un affrontement national kurdo-arabe. Le gouvernement fut alors pointé du doigt pour sa
répression et sa stratégie de division de la société syrienne pour mieux régner. C’est en adhérant à la
« Déclaration de Damas pour le changement national démocratique (i`lân dimachq lil taghyîr al-watanî aldimuqrâtî)
» un an après, en octobre 2005, que les principaux partis kurdes syriens ont démontré
publiquement leur appartenance au mouvement général de la société civile syrienne [38]
Quel résultat pour ces stratégies ?
A partir de la fin de l’année 2006, l’observateur de la situation nationale dans les trois Etats peut
remarquer une démobilisation des acteurs non-étatiques, remarquable en Arabie et en Syrie plus qu’en
Egypte, et une revanche féroce des trois régimes autoritaires. Cette revanche n’est pas l’unique fruit des
stratégies de survie adoptée par ces derniers. Elle est aussi bien le produit de l’enlisement américain
dans le chaos irakien, du silence qui entoure depuis lors la question de la démocratie dans la région
arabe que des conflits internes et de la fragmentation des coalitions non-étatiques construites au sein
des trois sociétés. Il n’en demeure pas moins vrai que la mobilisation non-étatique nationale et
transnationale a éveillé la pyramide sociale de sa base jusqu’à son sommet. Que cet éveil se transforme
en mobilisation, c’est là le défi le plus important. Les concessions et les réformes cosmétiques
entretenues par les trois régimes face à cette effervescence nationale et transnationale ne sont pas
négligeables. Certes, les trois régimes ont rebondi avec succès. Cependant, le fait que ces acteurs aient
provoqué de nouvelles stratégies de reproduction du pouvoir de la part de régimes dont la seule
réponse à toute contestation était jusqu’alors la répression signifie que le mouvement contestataire n’a
pas été entièrement vain [39]
Bibliographie indicative :
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Academic Studies, 2004, 228 p.
BENNANI-CHRAIBI Mounia et FillieuleE Olivier (dirs.), Résistances et protestations dans les
sociétés musulmanes, Paris : Presses de Sciences Po, 2003, 419 p.
DANCHEV Alex & MACMILLAN John, The Iraq War and Democratic Politics, London, New
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GHALIOUN Burhan & MARDAM-BEY Farouk (dirs.), « Un Printemps Syrien », in Confluences
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SALLOUKH Bassel & BRYNEN Rex (eds), Persistent permeability ? : Regionalism, Localism, and
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