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Les nouveaux dilemmes de l’altermondialisme

La mise à jour de la pluralité des logiques qui sous-tendent l’engagement altermondialiste peut nous aider à mieux comprendre son passé récent. En effet, la crise que connaît le consensus de Washington depuis le tournant du millénaire a accouché d’un scénario mondial plus contrasté, au sein duquel une série d’évolutions répondent potentiellement à certaines attentes altermondialistes sans pour autant susciter l’adhésion de l’ensemble des composantes du mouvement. Cette analyse vise à décoder les tiraillements qui travaillent le mouvement altermondialiste face aux mutations en cours du processus de mondialisation

Infléchissements de la mondialisation

A l’orée du troisième millénaire, le phénomène de mondialisation gagne en complexité.
En quelques années, les conceptions néolibérales les plus dures, celles qui tiennent le haut du pavé depuis une vingtaine d’années, ont essuyé une série de revers qui ont jeté le doute sur leur capacité à maîtriser le cours de la mondialisation, à assurer l’intégration des pays en développement à l’économie mondiale tout en garantissant la stabilité du système. Non seulement la libéralisation économique et financière fait des gagnants et des perdants, ce qu’il n’est décemment plus possible de nier depuis la fin des années 1990, mais elle n’a pas non plus l’efficacité qu’elle revendique en matière de croissance et de stabilité.

La crise du « consensus de Washington » éclate avec la crise asiatique de 1997 et ses prolongements en Russie et au Brésil. Elle démarre en Thaïlande, pays qui a largement libéralisé ses institutions financières, et se propage dans la région en épargnant les pays (Chine, Inde, Malaisie) qui se démarquent de l’orthodoxie macro-économique prônée par le FMI. Ce dernier n’a pas seulement été incapable de prévenir le désastre, ses conseils durant la crise n’ont fait qu’aggraver les problèmes qu’ils étaient censés résoudre.

La déstabilisation du paradigme néolibéral s’accentue deux ans plus tard, en novembre 1999, lorsque la conférence de l’OMC à Seattle supposée lancer un nouveau cycle de libéralisation commerciale débouche sur un échec retentissant. Les pays en développement refusent d’endosser des accords dont les bénéfices commerciaux sont inéquitablement répartis entre le Nord et le Sud. Les tentatives de remise sur les rails du processus d’ouverture commerciale à travers le « cycle du développement » de Doha achopperont systématiquement (à Cancun en 2003, puis à Hong Kong en 2005) et révéleront la nouvelle capacité des pays du Sud à construire des alliances qui pèsent sur les négociations.

Le discrédit qui touche l’architecture institutionnelle néolibérale atteint son paroxysme lors de la crise argentine de décembre 2001-2002. La longue descente aux enfers du pays latino-américain, longtemps « meilleur élève » du FMI dans la région, met définitivement fin
à l’hégémonie des partisans les plus zélés de l’orthodoxie économique. Le réquisitoire que Joseph Stiglitz, prix nobel d’économie 2001 et ancien chef économiste de la Banque mondiale dresse dans La Grande désillusion (2002) est implacable : le FMI et la Banque mondiale manquent de transparence, sont imprégnées de théories économiques imparfaites et guidées par des intérêts commerciaux particuliers.

A partir de 2003, une série de pays du Sud (Argentine, Brésil, Indonésie, etc.) profitent de l’embellie du prix des matières premières pour rembourser anticipativement leurs prêts au FMI et retrouver la maîtrise de leurs politiques économiques. Cette question des « marges de manœuvre politiques » (policy space) des pays en développement face à la mondialisation est d’ailleurs au cœur des débats des économistes hétérodoxes qui, à la CNUCED et ailleurs, s’emploient à renouveler la réflexion autour de l’irréductible pluralité des stratégies de développement.

L’effacement relatif des institutions globales associées à la mondialisation néolibérale (OMC, FMI et Banque mondiale) n’implique pas pour autant l’avènement d’une « autre » mondialisation démocratique et socialement juste. Le processus de reconfiguration actuel est ambivalent : d’une part le grippage des mécanismes de régulation multilatéraux dominés par les pays riches relâche les contraintes économiques et politiques imposées à certains pays du Sud et ouvre un nouveaux champ des possibles en termes de stratégie de développement et de projets d’intégration régionale – pensons au rejet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) en 2004, aux résistances de la diplomatie africaine face aux Accords de partenariat économique (APE) entre l’UE et les pays ACP ou à la création en juin 2007 de la Banque du Sud -, d’autre part on voit bien que la nouvelle situation fait la part belle aux relations bilatérales directes entre nations, au sein desquelles les rapports de force jouent à plein au détriment des pays les moins lourds économiquement. Parallèlement, la montée en puissance des économies émergentes, et en particulier de la Chine, de l’Inde et du Brésil, entraîne davantage une remise en cause du double langage pratiqué par les pays occidentaux en matière commerciale et de l’absence de représentativité des institutions internationales comme le FMI et le conseil de sécurité de l’ONU qu’une mise en question du libre-échange et d’un modèle de développement tourné vers la croissance économique maximale.

Le mouvement altermondialiste peine à trouver ses repères dans cette nouvelle donne. Ou plutôt : ses différentes tendances peinent à se donner une lecture minimale commune d’une situation de moins en moins facilement lisible en termes dichotomiques. Les avis divergent sur des évolutions aussi cruciales que le Traité constitutionnel européen, l’expérience bolivarienne du Venezuela ou les nouvelles dynamiques diplomatiques Sud-Sud. A côté de campagnes communes qui existent bel et bien (à l’instar de la campagne contre la signature des APE), il est possible d’identifier une certain nombre de « nouveaux dilemmes de l’altermondialisme » au sein d’un scénario mondial devenu plus complexe, qui se prêtent à des lectures militantes contradictoires et alimentent les tendances centrifuges au sein du mouvement.

L’accentuation des frontières internes de l’altermondialisme s’accompagne par ailleurs d’une dissipation de ses frontières externes (« eux » et « nous »). En effet, et paradoxalement, l’affaiblissement de la Banque mondiale, du FMI et de l’OMC – les grands adversaires mondiaux qui ont fédéré l’altermondialisme – contribuent à affaiblir une identité altermondialiste qui s’est essentiellement construite dans le « contre ». La généralisation du discours englobant de la « lutte contre la pauvreté », la récupération de la revendication d’annulation de la dette par la commission Blair et le combat de l’Union européenne pour l’adoption d’un agenda ambitieux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre participent à ce brouillage des projets et des identités.

Lutte contre la pauvreté : mieux que rien ou plus du même ?

Depuis la fin des années 1990, les stratégies de développement préconisées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont reçu une nouvelle raison d’être officielle : la lutte contre la pauvreté. Cette réorientation majeure des politiques de l’aide internationale est l’aboutissement d’une réflexion en profondeur amorcée dès le début des années 1990 face aux déficits patents des programmes d’ajustement structurel (PAS) – montée de la pauvreté, creusement des inégalités sociales, déresponsabilisation des Etats et croissance anémique . Elle a pour double objectif d’intégrer les préoccupations sociales et institutionnelles à la doctrine officielle du développement et de donner une nouvelle légitimité à des institutions dont l’action est la cible de critiques grandissantes en provenance de la société civile et d’organismes onusiens tels que le PNUD ou l’UNICEF.

L’instrument qui incarne ce changement d’orientation est le Document stratégique de réduction de la pauvreté, à travers lequel chaque gouvernement récepteur d’aide doit déterminer ses propres priorités de développement. Les deux innovations majeures du DRSP par rapport au PAS sont son mode d’élaboration – dont la responsabilité passe (théoriquement) des bailleurs de fonds internationaux aux gouvernements locaux, avec un accent mis sur la participation des sociétés civiles – et ses priorités – qui passent (théoriquement) de la stabilisation des indicateurs macroéconomiques à l’amélioration des indicateurs sociaux. Les premiers DRSP sont mis en place en 1999 dans le cadre de l’initiative PTTE (Pays pauvres très endettés) visant à alléger la dette des pays les plus endettés.

L’adoption en 2000 des huit Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) à réaliser pour 2015 scelle officiellement l’adoption par la communauté internationale d’un agenda ambitieux en matière de lutte contre la pauvreté. Le dispositif du développement et les politiques nationales ayant été réformés en vue de profiter directement aux plus pauvres (à travers les DSRP), les sommes allouées à l’aide publique au développement par les pays industrialisés peuvent augmenter sensiblement. Rarement initiative de développement aura généré un « bruit » politico-médiatique aussi permanent : consensus de Monterrey en 2003, décision du G8 de Gleneagles en 2005 d’annuler la totalité de la dette multilatérale des pays les plus pauvres, exhortations récurrentes du secrétaire général de l’ONU à « tenir ses engagements pour 2015 » et implication d’une brochette d’artistes du show business décidés à mouiller leur chemise pour « abolir la pauvreté ».

Indéniablement, le tournant de la lutte contre la pauvreté vise aussi à couper l’herbe sous les pieds de la contestation anti-néolibérale, en récupérant une partie de sa critique sociale et en rassemblant « l’ensemble des acteurs » sous une même bannière consensuelle. Face à cette croisade « tambour battant » contre la pauvreté, la réaction des organisations altermondialistes, si elle est globalement critique, n’est cependant pas univoque. Deux stratégies contestataires relativement divergentes peuvent être distinguées dans ce domaine.

Une première considère que les OMD doivent être appuyés sur un mode critique par la société civile. Ces derniers ont de nombreux défauts, les moindres n’étant pas qu’ils sont imposés de haut en bas et ignorent les causes structurelles de la pauvreté, mais en portant le débat du développement sur le terrain du social, ils peuvent justement contribuer à mettre en évidence le coût social d’une série de mécanismes liés à la mondialisation néolibérale. La société civile doit donc se les approprier et s’en servir de levier pour impulser un certain nombre de réformes au processus de mondialisation. Cette option stratégique est celle des organisations qui se sont engagées dans l’appel de l’Action mondiale contre la pauvreté lancé lors du Forum social mondial de janvier 2005 à Porto Alegre.

Le document reprenant les recommandations des organisations de la société civile française parties prenantes à cette campagne est caractéristique de cette approche (Coalition « 2005 plus d’excuses », 2005). S’ils commencent par appeler « d’urgence le gouvernement français et, plus largement, l’Union européenne et la communauté internationale, à un sursaut salutaire en 2005 (en vue d’atteindre les OMD) », les signataires s’appuient sur le constat de « l’échec de la communauté internationale à tenir ses promesses minimales » et la relient à « un dysfonctionnement majeur de notre monde, qui se limite à traiter les symptômes les plus criants de la grande pauvreté, sans remettre en cause les mécanismes qui la génèrent ». La suite du document aligne et motive une série de recommandations visant à s’attaquer à ces mécanismes : l’annulation de la dette des pays pauvres, la mise en place d’une fiscalité internationale, la mise en œuvre de mécanismes de régulation du commerce mondial, l’augmentation de l’aide publique au développement, l’adoption de mesures visant à lutter contre les paradis fiscaux et le moins-disant fiscal, etc.

Pour un certain nombre de militants, cette approche consistant à appuyer, même sur un mode critique, la réalisation des OMD est dangereuse. En effet, l’objectif ultime des OMD et des nouvelles stratégies officielles de lutte contre la pauvreté n’est pas l’allègement de cette pauvreté, mais la relégitimation des institutions néolibérales et la reconstruction d’un consensus visant à justifier la poursuite de l’ajustement des pays du Sud. Ils permettent de poursuivre l’entreprise de libéralisation des sociétés en développement en assimilant les législations nationales qui régulent les activités économiques, protègent les marchés nationaux ou réglementent le marché du travail à des obstacles qui empêchent les plus pauvres d’avoir accès aux nouvelles opportunités que recèle l’économie mondiale.

Pour les partisans de ce point de vue, le consensus international autour de la lutte contre la pauvreté est en lui-même un motif de suspicion. Il devrait inciter les altermondialistes à prendre leurs distances vis-à-vis de cette initiative et à réaliser une critique radicale des desseins géostratégiques qui la sous-tendent au lieu de presser les gouvernants à tenir leurs promesses. Dans le même ordre d’idées, la simple participation du président brésilien Lula lors du lancement de l’Action mondiale contre la pauvreté est la preuve que sa portée transformatrice est nulle, voire même contre-productive car elle retire sa radicalité au projet altermondialiste et l’instrumentalise dans l’entreprise illusoire d’humaniser la mondialisation.

Le déclin de l’OMC, et après ?

L’Organisation mondiale du commerce est régulièrement présentée comme la bête noire de l’altermondialisme. Les manifestations contre la tenue de sa troisième conférence ministérielle à Seattle constituent pour beaucoup le moment fondateur du mouvement, tandis que les longues campagnes contre l’AGCS (Accords général sur le commerce des services) ou contre l’Accord agricole ont mis des milliers de personnes en mouvement sur les cinq continents. Pour autant, nous l’avons déjà évoqué dans la partie IV, si les altermondialistes sont unanimes pour condamner sa soumission aux intérêts des pays industrialisés et la prégnance en son sein d’une idéologie libre-échangiste insensible aux différences de développement entre pays et à l’impératif de maintenir le caractère non marchand d’une série de domaines (eau, éducation, santé, etc.), la question du sort à lui réserver, et plus généralement des réponses à donner à la question de la régulation du commerce international, divisent les altermondialistes depuis les premières heures du mouvement.

Les échecs successifs de l’OMC ces dernières années n’ont pas fait disparaître le débat autour de la « réformabilité » de l’institution – « fix it or nix it ? », faut il la réparer ou l’abolir ?. Plusieurs analystes alters estiment qu’en assimilant ce déclin à un recul du libre-échange, l’altermondialisme risque de confondre la proie et son ombre. Car, comme le souligne Arnaud Zacharie (2007), « si l’OMC est régulièrement le champ d’action médiatisé des grands marchandages commerciaux, ce n’est plus en son sein que le dogme du libre-échange enregistre ses principales avancées ». En effet, à mesure que l’OMC révélait sont impuissance à accorder ses 130 membres autour d’un accord multilatéral, les accords de libre-échange bilatéraux se sont multipliés ces dernières années entre pays du Nord et pays du Sud : empêtrés à l’OMC comme dans leur projet de Zone de libre-échange des Amériques, les Etats-Unis ont privilégié cette voie avec le Chili (2003), l’Amérique centrale et la République dominicaine (2003-2004), le Pérou (2005), la Colombie (2006), mais également la Jordanie (2000), Singapour (2003), le Maroc (2004), etc… De con côté, l’Union européenne travaille depuis plusieurs années à convertir les accords ACP au libre-échange (à travers les Accords de partenariat économique) et a signé des accords bilatéraux avec l’Afrique du Sud (1999), le Mexique (2000) et le Chili (2002)… (Regnault et Deblock, 2006).

Or ces nouveaux accords sont à bien des égards plus redoutables que les accords en cours de négociation à l’OMC. Ils sont le produit d’une négociation bilatérale fatalement plus déséquilibrée que les accords multilatéraux, d’autant que, grâce à la formation de coalitions visant à promouvoir leurs intérêts, les pays en développement ont nettement gagné en pouvoir de négociation au sein de l’enceinte de l’OMC. Dans le cadre de l’Agenda de Doha, qui lui-même est une concession des pays industrialisés aux pays en développement, ces derniers avaient réussi à imposer une série de dispositions – traitement spécial et différencié, questions liées à la mise en œuvre, flexibilités au sein de l’Accord sur les droits de propriété intellectuelles (ADPIC) – certes imparfaites, mais qui reconnaissaient que les nécessités de développement ou de santé publique d’un pays pouvaient, sous certaines conditions, prévaloir sur l’impératif de non-discrimination sur lequel repose la logique des accords commerciaux au sein de l’OMC.

Prôner la suppression de l’OMC serait donc une grave erreur, d’après Arnaud Zacharie, qui estime qu’il faut au contraire la réformer en profondeur et la remettre à sa place. Cette réforme passe par une évaluation des accords existants, par la définition de règles équitables entre le Nord et le Sud, par le rejet de la logique de marchandisation des biens et services publics fondamentaux et par l’intégration de l’OMC (ainsi que du FMI et de la Banque mondiale) dans une nouvelle hiérarchie des droits internationaux au sein de laquelle les droits fondamentaux défendus par les organisations des Nations unies l’emporteraient sur la liberté de commercer (Zacharie, 2007). En d’autres mots, il ne faut pas jeter le bébé (le multilatéralisme) avec l’eau du bain (les déséquilibres pro-business et pro-pays industrialisés dans le fonctionnement actuel de l’institution).

Cette approche est loin d’être partagée par l’ensemble des sensibilités altermondialistes. Plus d’un militant adhère davantage à la thèse de Walden Bello et d’autres selon laquelle l’idée que l’OMC en tant qu’institution peut être réformée et servir de vecteur à une mondialisation plus juste est un leurre. « La réforme est une stratégie viable lorsque le système en question est fondamentalement équitable mais a simplement été corrompu, comme c’est le cas dans certaines démocraties. Ce n’est pas une stratégie viable lorsque le système est fondamentalement inéquitable dans ses objectifs, ses principes et son fonctionnement, comme c’est le cas pour l’OMC. L’OMC protège systématiquement le commerce et les avantages économiques des pays riches, en particulier des Etats-Unis. Elle est basée sur un paradigme ou une philosophie qui dénigre le droit aux pays les moins développés de prendre des mesures actives pour réaliser leur développement, ce qui mène à une dilution radicale de leur droit à un ‘traitement spécial et différencié’. L’OMC élève l’inégalité au rang de principe de prise de décision ». (Bello, 2000).

D’où l’orientation stratégique suivant laquelle il faut réduire au maximum la capacité de nuisance de l’OMC, voire l’abolir purement et simplement. Le meilleur moyen d’atteindre cet objectif est de « faire dérailler » ses conférences ministérielles, en attisant les tensions Nord-Sud qui ne manquent pas d’émerger dans le cours des négociations. Les échecs successifs de l’OMC à Seattle, Cancun et Hong Kong sont donc considérés comme autant de victoires par ces altermondialistes radicalement sceptiques quant à la possibilité de domestiquer l’institution.

Pour Walden Bello, la crainte que le déclin de l’OMC n’ouvre la voie à un état de nature hobbesien de guerre permanente de tous contre tous n’est pas fondée. Elle est le fruit de la propagande de pays puissants attachés au maintien d’institutions internationales iniques. La réalité des relations économiques internationales dans un marché mondial marqué par une multiplicité d’institutions internationales et régionales qui se contrôlent mutuellement est à cent lieues de cette image. Les luttes altermondialistes doivent contribuer à l’avènement d’un monde réellement multipolaire en renforçant les institutions internationales plus démocratiques que sont la CNUCED, l’OIT, etc., et en appuyant le développement des dynamiques Sud-Sud (régionalisme, coalitions stratégiques, coopération économique, financière et technique) qui permettent aux pays en développement de modifier les rapports de force Nord-Sud et de gagner en autonomie.

La montée en puissance ces dernières années d’un nouvel activisme Sud-Sud paraît répondre à ces aspirations. Pour autant, cette tendance de fond n’est pas dénuée d’ambiguïtés et de nouveaux déséquilibres, qui constituent autant de défis pour l’analyse et l’action des partisans d’une autre mondialisation.

Le nouveau dynamisme Sud-Sud et les paradoxes de l’option régionaliste

La (re-)dynamisation des rapports Sud-Sud à laquelle on assiste depuis plusieurs années fait suite à une longue période de reflux des solidarités entre pays en développement. En effet, la crise de la dette au tournant des années 1980 avait mis un terme aux efforts tiers-mondistes d’installation d’un Nouvel ordre économique international, en réajustant les économies du Sud et en les reconnectant sous des termes défavorables aux économies du Nord. Cette dynamisation, tout à la fois économique, diplomatique et culturelle, se joue bien sûr avant tout dans les processus d’intégration régionale, mais renvoie également à la multiplication des accords de coopération intercontinentaux et aux rapprochements stratégiques entre grands pays émergents – notamment le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud et la Chine.

Sur le front géopolitique, ces nouvelles puissances aspirent à un rôle plus en phase avec leurs poids démographique et économique, notamment au sein des Nations unies et de l’OMC. Sur le front commercial, elles sont à l’origine d’une augmentation exponentielle des flux commerciaux et financiers entre pays en développement qui augure de l’émergence d’une « nouvelle géographie commerciale » pour reprendre l’expression du président brésilien Lula da Silva. D’une part, la part du Sud dans le commerce mondial est passée de 20% au milieu des années 1980 à plus de 30% aujourd’hui, d’autre part, plus de 40% des exportations des pays en développement sont destinées à d’autres pays en développement (Cnuced, 2004a). Le phénomène de hausse du prix des matières premières auquel on assiste depuis le début du millénaire accentue ce mouvement en dopant les recettes des pays en développement, fournisseurs traditionnels de commodities sur le marché mondial.

Le développement d’espaces régionaux est une tendance forte de la reconfiguration des relations Sud-Sud. Les formes d’intégration en présence sont bien sûr extrêmement diversifiées. Elles comportent tantôt une dimension purement commerciale de réduction des tarifs douaniers, tantôt des mécanismes politiques de coopération financière, économique, technologique, diplomatique ou militaire. Si le Mercosur [1] , l’Asean [2] , la SADC [3] ou la SAARC [4] sont les projets d’intégration Sud-Sud les plus avancés, on compte en 2007 pas moins de 21 accords commerciaux régionaux Sud-Sud, dont 12 on été conclus entre 2000 et 2005.

Que le régionalisme soit pensé comme composante d’un nouveau système multilatéral ou comme élément d’un monde radicalement multipolaire [5], son importance dans toute stratégie de dépassement de la mondialisation néolibérale fait l’objet d’un consensus relativement large au sein de la mouvance altermondialiste. Le niveau régional est considéré comme propice à la signature d’accords équilibrés entre partenaires de niveau de développement plus comparables. Ces accords régionaux sont potentiellement synonymes de stratégies de développement moins orthodoxes, d’une diversification des économies et donc d’une moindre exposition aux fluctuations des marchés internationaux.

A un autre niveau, l’intégration économique régionale génère les conditions politiques d’une plus grande coordination stratégique des pays du Sud sur la scène internationale en vue de bloquer les initiatives des pays du Nord qu’ils ressentent comme défavorables à leurs intérêts - en témoigne le rôle du Mercosur et de l’Alba [6] dans le refus de la ZLEA et celui de l’Union africaine dans les résistances aux APE.

Or, paradoxalement, l’appui à l’intégration régionale et à la coopération entre pays en développement est un des six domaines prioritaires sur lesquels la Commission européenne veut axer son aide au développement (OCDE, 2002). Est-ce à dire que la Commission européenne partage les conceptions altermondialistes quant au rôle protecteur que le niveau régional peut avoir contre les effets nocifs de la mondialisation économique sur les espaces nationaux ? Que du contraire : l’intégration des régions limitrophes est considérée par la Commission comme un pas vers l’intégration dans l’économie mondiale. Cette orientation stratégique naît des difficultés que rencontre le système multilatéral à faire progresser tous les pays uniformément et simultanément. En laissant la possibilité à un certain nombre de pays d’aller plus vite et plus loin en termes de libéralisation, les accords régionaux impulsent les modifications économiques et juridiques qui faciliteront leur intégration ultérieure au marché mondial. Entre mur de protection et antichambre de la mondialisation, l’option régionaliste peut donc reposer sur des attentes antagonistes et déboucher sur des résultats contradictoires.

Pour autant, les ambiguïtés du régionalisme Sud-Sud en regard des idéaux altermondialistes ne résident pas uniquement dans sa possible instrumentalisation par les pays industrialisés. Les embrassades et les discours de fraternité aux accents tiers-mondistes des leaders participant à ces initiatives régionales cachent mal le fait que les rivalités nationales l’emportent régulièrement sur les démarches collectives et la recherche d’un intérêt régional commun. Et que les rapports entre pays associés relèvent souvent davantage du rapport de force et de la lutte d’influence que de la délibération démocratique. En témoignent notamment les énormes difficultés rencontrées dans les tentatives d’avancer sur le volet politique du Mercosur, issues pour une bonne part des craintes du Brésil de voir son leadership « naturel » bridé par un cadre institutionnel au sein duquel les revendications des pays voisins à son égard ne manqueraient pas de s’exprimer.

En témoigne également le soutien des gouvernements aux stratégies d’expansion régionale de « leurs » multinationales. Celui-ci est particulièrement flagrant s’agissant de l’offensive tous azimuts des entreprises brésiliennes sur les marchés et les ressources naturelles des pays d’Amérique du Sud. Cette présence des grands acteurs économiques brésiliens est mal vécue par les populations voisines [7] et certains observateurs critiques n’hésitent pas à assimiler la stratégique économique brésilienne à une forme de « sous-impérialisme » ou d’ « impérialisme vert-jaune » : les accords économiques passés avec le reste de la région auraient surtout pour objet d’élargir les marchés « protégés » des multinationales brésiliennes en vue de leur donner la taille critique nécessaire pour survivre et se développer sur le marché
mondial.

Ces inquiétudes des pays plus pauvres (et des altermondialistes) à l’égard des stratégies suivies par les « pays continents » que sont le Brésil, l’Inde ou la Chine se manifestent également sur la scène multilatérale. Car si ces derniers se sont montrés efficaces pour monter et coordonner des coalitions de pays du Sud capables de s’opposer aux volontés des pays riches sur un certain nombre de dossiers commerciaux au sein de l’OMC – on pense au rejet des « questions de Singapour » ou au refus d’avancer sur la question des NAMA (Accès au marché des produits non agricoles) tant que le problème des subventions agricoles ne serait pas réglé – cette posture de « champion » des pays du Sud vise-t-elle à construire des alliances durables profitant à l’ensemble des pays pauvres ou sert-elle surtout de marchepied pour s’asseoir à la table des grands ? Cette question est d’autant plus sensible que les intérêts commerciaux des pays émergents et des pays les moins avancés (PMA) sont passablement divergents. [8]

Un nouveau modèle de développement en gestation ?

En synthèse, la question qui taraude la plupart des altermondialistes est celle de savoir dans quelle mesure et de quelle manière cette coopération Sud-Sud s’éloigne du paradigme néolibéral qui prévaut à l’échelle globale. Pas de réponse univoque bien sûr à cette question. Les conceptions de politique économique qui animent les initiatives Sud-Sud en présence vont des principes libre-échangistes les plus classiques à la volonté, dans le cas de l’ALBA, de remplacer les mécanismes de l’offre et de la demande par des principes considérés comme « impensables à l’intérieur des paramètres du capitalisme » : la complémentarité, la coopération, la solidarité et le respect de la souveraineté nationale (Bossi, 2005).

Globalement, la crise du « consensus de Washington » ne débouche pas tant sur une volonté dans le chef des Etats du Sud de se déconnecter du jeu économique mondial que sur le souhait de redonner aux Etats les instruments de la maîtrise de leur insertion dans la mondialisation, en s’émancipant des conditionnalités économiques et politiques qui leur sont imposées depuis une vingtaine d’années. Cette évolution est parallèle au réveil de la réflexion sur l’économie politique du développement et sur le rôle « inducteur » de l’Etat dans toute stratégie de développement. A l’échelle internationale, elle a débouché sur la notion de « marge de manœuvre nationale » (policy space), formulée notamment dans les résultats de la onzième Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED, 2004b) tenue en juin 2004 à São Paulo.

Le « consensus de São Paulo », sur lequel la conférence a débouché, constate que « l’interdépendance croissante des pays dans une économie mondialisée et l’apparition de règles régissant les relations économiques internationales font que la marge de manoeuvre dont les pays jouissent en matière de politique économique intérieure, en particulier dans les domaines du commerce, de l’investissement et du développement industriel, dépend souvent des disciplines et des engagements internationaux et de facteurs liés aux marchés mondiaux » et affirme qu’il appartient donc « à chaque gouvernement d’évaluer les avantages découlant de ces règles et engagements internationaux et les contraintes dues à la perte d’autonomie » et qu’eu égard aux objectifs de développement, « il est particulièrement important pour les pays en développement que tous les pays prennent en compte la nécessité de concilier au mieux marge de manoeuvre nationale et disciplines et engagements internationaux » (Cnuced, 2004).

L’investissement des pays du Sud sur la notion de marge de manoeuvre nationale cristallise aujourd’hui le conflit économique Nord-Sud. Elle constitue indubitablement la réponse politique des pays en développement au processus de « reconnexion périphérique » de ces trente dernières années, c’est-à-dire au « bouleversement du cadre juridique des relations Nord-Sud à travers le grignotage progressif de la souveraineté juridique du Sud par les normes du Nord, aussi bien en matière de protection de la propriété intellectuelle que de protection des droits des investisseurs » (Regnault et Deblock, 2006). [9]

Cette volonté de redonner à l’Etat des coudées franches dans les dynamiques de développement se traduit dans les nouvelles formes de coopération déployées entre pays du Sud. La nouvelle dynamique régionaliste impulsée par les gouvernements « néo-développementalistes » de centre gauche et de gauche en Amérique latine se distingue nettement du « régionalisme ouvert » à caractère purement commercial des années 1990 en se donnant pour projet l’intégration physique et énergétique du sous-continent à travers la construction de nouvelles voies fluviales, routières et aériennes, de gazoducs, etc. Or cette intégration physique, comme le soulignent deux chercheurs de l’Observatoire politique d’Amérique du Sud basé à Rio de Janeiro, Maria Regina Soares de Lima et Marcelo Vasconcelos Coutinho, « ne dépend pas seulement de la plus grande capacité de coordination des Etats, mais aussi de leur pouvoir en termes de construction d’infrastructures. Elle suppose une vision stratégique de la région et donc, des acteurs comme les Etats qui, à la différence des acteurs du marché, font preuve de capacité stratégique » (2006).

L’idée de retrouver une souveraineté en matière de développement est présente plus que partout ailleurs dans les projets ouvertement patriotiques du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur. La symbolique radicale utilisée par ces gouvernements populistes/populaires dans leur entreprise de reconquête de leur souveraineté économique – « nationalisation » des hydrocarbures, « expulsion » des représentants du FMI et de la Banque mondiale, rejet des traités de libre-échange avec les Etats-Unis, audit de la dette, dépénalisation de la culture de la coca – est à la hauteur des frustrations accumulées par des populations qui ont essentiellement vécu la mondialisation sous l’angle de la perte de la maîtrise de leur histoire et de leur territoire. Le nationalisme économique mis en pratique par ces trois gouvernements s’assimile cependant souvent davantage à une renégociation du partage des bénéfices tirés de leur participation au marché mondial qu’à une remise en question des termes de leur insertion internationale ou à une rupture avec le marché mondial.

La tendance concerne également l’Afrique, où les dirigeants jouent habilement de la présence chinoise grandissante pour assouplir les conditionnalités qui leur sont imposées par les bailleurs de fond européens. Car si les investisseurs chinois n’ont pas plus de respect que leurs homologues européens pour les normes sociales et environnementales, l’émergence d’une compétition entre bailleurs de fond a l’avantage de modifier le rapport de force entre ces derniers et les gouvernements africains, créant une situation qui n’est pas sans rappeler celle de la guerre froide. Cette nouvelle configuration, associée aux cours élevés des matières premières, leur permet de repenser le rôle de l’Etat dans les dynamiques nationales de développement. Le président éthiopien Meles Zenawi est un des plus explicites à ce propos :

« Les réformes néolibérales de marché, qui ont été la marque de fabrique des interventions occidentales et de la Banque mondiale en Afrique depuis plus de vingt ans, ont échoué à générer le type de croissance recherché. (…) Je crois en un Etat développementaliste. Les Etats développementalistes n’interviennent pas gratuitement sur le marché. Ils interviennent sur le marché pour en corriger les défauts omniprésents ».

Et le président éthiopien d’évoquer un modèle de développement inspiré de la Corée ou de Taiwan, à savoir un modèle combinant marché et interventions publiques. A l’instar du programme « look east » mis en œuvre par la Malaisie de Mahatir depuis 1983 pour imiter les dragons asiatiques. Ce type de gouvernance économique hétérodoxe est sorti particulièrement renforcé de la crise asiatique, suite à la décision de Mahatir, contre l’avis du FMI, de rétablir un contrôle sur les capitaux au beau milieu de la crise, décision qui a permis au pays de se redresser plus rapidement, avec moins de conséquences négatives et une dette publique moins élevée (Stiglitz, 2002).

Venons-en aux perceptions altermondialistes de ces évolutions en cours. Le mouvement général de reconquête d’une marge d’autonomie dans le chef des Etats du Sud, très variable dans sa forme et sa portée, va globalement dans le sens des revendications portées par les contestataires de la mondialisation néolibérale. Cette reconquête est indéniablement le signe d’un changement dans les rapports de pouvoir entre pays du Nord et pays du Sud, à l’avantage de ces derniers. Elle marque également un recul relatif de la logique des marchés au bénéfice de celle du politique, et des « préférences collectives » qu’elle est censée exprimer. Recul relatif, car les pays du Sud manifestent moins un rejet du marché mondial qu’un désir d’y participer à des conditions plus avantageuses et mieux maîtrisées.

Cependant, le jugement porté par les altermondialistes n’est pas univoque et dépend largement de leur sensibilité et de leur lecture de ces nouvelles réalités. Les tendances tiers-mondistes sont logiquement séduites par le concept de « marge de manœuvre nationale ». Dans le sens où la mondialisation est envisagée comme un mouvement de réajustement des économies et des Etats du Sud aux objectifs du Nord, ce desserrement de l’étreinte néocoloniale est une évolution qui va dans le sens du combat altermondialiste. Martin Khor, le directeur du Third World Network, un des think tank altermondialistes les plus influents au Sud, a d’ailleurs lui-même défendu l’idée de marge de manœuvre nationale lors de la CNUCED XI à São Paulo en 2004.

L’intérêt d’une bonne part du mouvement altermondialiste est plus particulièrement captée par le projet bolivarien porté par le Venezuela et accompagné sous des formes diverses par la Bolivie, l’Equateur et Cuba. D’après Christophe Ventura, responsable international d’Attac-France, interviewé à l’occasion du Forum social mondial « décentralisé » de Caracas de janvier 2006 : « il y a une cohérence entre les analyses et les grilles de lecture proposées par des organisations comme Attac – et le mouvement altermondialiste en général – et ce qui se met en pratique ici au Venezuela. Ce pays constitue en effet un laboratoire irrigué par des politiques de type altermondialiste » (2006). De fait, la rhétorique de Hugo Chavez, à la fois nationaliste, anti-impérialiste et anticapitaliste, à un fort pouvoir de séduction sur des courants qui ne convergent pas nécessairement sur d’autres dossiers, des souverainistes de gauche aux trotskystes en passant par divers courants tiers-mondistes.

Pour autant, l’engouement pour la cause bolivarienne n’est pas partagé par « le mouvement altermondialiste en général ». A l’intérieur même des courants les plus à gauche, certains se posent des questions quant à la portée réelle des transformations. Au Venezuela par exemple, les politiques sociales généreuses et la rhétorique révolutionnaire occultent la permanence d’une tendance lourde : celle d’une désindustrialisation continue du pays, dont la croissance économique et les politiques publiques dépendent plus que jamais du prix du baril de pétrole (Lucena, 2006). Au-delà, la majorité des organisations altermondialistes s‘inscrit en faux contre l’expérience chaviste, jugée excessivement centralisée et dépendante d’un modèle de consommation énergivore. La fuite en avant bolivarienne à laquelle on assiste depuis janvier 2006 et la multiplication des actes de « désolidarisation » de la part des intellectuels locaux intensifient la tension, à l’intérieur de l’espace de l’altermondialisme, entre les partisans et les critiques du processus bolivarien

Plus globalement, pour un grand nombre de courants altermondialistes, l’idée de marge de manœuvre nationale ou de souverainisme économique poursuivie par un certain nombre d’Etats du Sud ne répond que partiellement à l’idéal altermondialistes. Elle comporte même des aspects inquiétants. Les réserves se situent à trois niveaux :

 La question de la gouvernance globale. Nous l’avons vu dans notre première partie, pour beaucoup de militants le sens du combat altermondialiste réside avant tout dans la mise en place d’une régulation politique mondiale incarnée dans des institutions internationales démocratiques et le respect par les Etats du droit international. De ce point de vue, l’objectif n’est pas l’émancipation des Etats du Sud vis-à-vis de la gouvernance mondiale, mais leur plus grande implication pour une réforme en profondeur de cette gouvernance. Les nouvelles marges de manœuvre politiques en vue pour un certain nombre de pays du Sud sont désirables tant qu’elles n’entraînent pas un recul de ce multilatéralisme. On notera a ce propos que les organisations féministes, écologistes et syndicales ont longtemps bataillé pour qu’un certain nombre de normes internationales s’imposent aux Etats du Nord et du Sud, en désaccord avec les positions tiers-mondistes les plus arrêtées qui voient dans toute pression internationale une ingérence « impérialiste » inacceptable.

 La question démocratique. Les gouvernements les plus en pointe sur les questions de souveraineté nationale au Sud ne sont pas nécessairement les plus démocratiques. Pensons au président Mohamad Mahathir de Malaisie, à la fois « champion de ‘l’Asie qui sait dire non’ aux effets néfastes de la globalisation et au modèle de développement occidental » (Lauseig, 1999) et partisan d’une politique répressive vis-à-vis des manifestations, syndicales et autres, de mécontentement social au sein de la population, ou au président Meles Zenawi d’Ethiopie, soucieux de redonner à l’Etat les moyens d’assurer le développement national, mais incapable de respecter le principe de la liberté d’expression sur la scène intérieure. Les altermondialistes doivent-ils soutenir ces régimes lorsqu’ils s’engagent dans des bras de fer internationaux visant à modifier les rapports de force qui leur sont défavorables, au risque de leur donner ce supplément de popularité interne dont ils se servent pour museler les oppositions sociales et politiques les plus légitimes (Polet, 2007b) ? On notera à ce propos que, dans le cadre de l’aide publique au développement, une bonne partie de la société civile progressiste du Sud est opposée aux conditionnalités économiques mais favorable au maintien d’une conditionnalité politique.

 La question écologique. Cette dimension centrale de l’altermondialisme est, au mieux, périphérique dans les préoccupations des élites désireuses de rendre un rôle producteur aux Etats du Sud. En effet, force est de constater que l’agenda « néo-développementaliste » est tout autant orienté vers l’exploitation intensive des ressources nationales en vue de la croissance économique que l’agenda néolibéral. Si pas davantage. Le projet d’intégration énergétique de l’Amérique latine, par exemple, défendu tant par les gouvernements « modérés » (Argentine, Brésil) que « radicaux » (Venezuela, Bolivie, Equateur), a pour objectif d’accélérer le transit des matières premières destinées à l’exportation. Il est férocement combattu par les organisations écologiques locales et internationales. La poursuite d’un monde multipolaire sur les plans économique et politique peut-elle se faire au détriment du développement durable ?

Conclusions

Nous l’avons vu, l’arbre altermondialiste cache une forêt de rationalités politiques indissociable de la multiplicité des acteurs et des courants de pensée qui s’identifient à la lutte contre la mondialisation néolibérale et se rencontrent dans les manifestations alter. Cette rencontre, inimaginable il y a une vingtaine d’années, est à la fois le résultat de la fuite en avant de la logique financière du capitalisme mondial – qui a réussi a liguer contre lui des milieux sociaux et culturels que beaucoup de choses séparent traditionnellement (des syndicalistes aux environnementalistes, des tiers-mondistes aux défenseurs des droits de l’homme) – et de l’émergence de nouvelles manières de créer de l’espace commun, de s’impliquer dans des actions collectives communes, sans écraser les identités particulières.

L’expression « un autre monde est possible », bannière officielle du forum social mondial, n’a pas été choisie par hasard : elle est suffisamment large, vague diront certains, pour que des organisations ayant des lectures discordantes de la mondialisation néolibérale et du traitement à lui donner se rassemblent dans un même espace. Suivant les réseaux, la mondialisation actuelle est envisagée tantôt comme l’émancipation du capitalisme vis-à-vis des contraintes politiques et sociales des Etats-nations, tantôt comme le projet géopolitique néo-impérialiste des nations industrialisées, tantôt comme l’imposition par les pays riches de règles commerciales inéquitables… et appelle tantôt à mettre la priorité sur le renforcement des Etats-nations, tantôt sur la mise en place d’une architecture internationale contraignante et démocratique, tantôt sur la construction d’un front du Sud, tantôt sur l’investissement dans l’ « ici et maintenant » avec les communautés locales contre la double domination des bureaucraties et des marchés mondiaux…

Cette convergence au sein des forums sociaux et des campagnes contre l’AMI, l’OMC, le G-8 et la guerre, a enrichi les perceptions et les cahiers de revendications des uns et des autres sans pour autant permettre a une tendance d’imposer sa lecture et ses priorités aux autres. Après dix années d’altermondialisme, force est de constater que le lissage des orientations ou l’alignement des priorités que certains espéraient et que d’autres craignaient, n’a pas eu lieu. Que du contraire, les évolutions de ces dernières années – crise du consensus de Washington et déclin des institutions internationales les plus libérales, campagnes officielles contre la pauvreté et le réchauffement climatique, montée en puissance des pays émergents, expériences latino-américaines se réclament du socialisme du 21ème siècle, traité constitutionnel européen, etc. –, en complexifiant le scénario mondial, ont à la fois attisé certaines des tensions qui traversent l’espace altermondialiste et estompé la frontière qui le sépare des courants réformateurs présents au sein de la CNUCED ou du PNUD influencés par les travaux de Joseph Stiglitz, Jeffrey Sachs ou Amartya Sen.

La fragile coexistence de cette diversité de sensibilités est-elle appelée à durer ? Difficile de prévoir si et quand les tensions qui caractérisent les rapports entre ses différentes composantes atteindront un point de rupture. Ce qui est certain par contre, c’est que la volonté, minoritaire au sein de l’altermondialisme, d’amener l’ensemble du « mouvement » à adopter un agenda politique clairement défini, si elle devait s’imposer, déboucherait sur la dissolution de la dynamique telle que nous la connaissons aujourd’hui.

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Notes

[1Le Mercosur, le Marché commun du Sud, comprend l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay, le Paraguay et, depuis décembre 2005, le Venezuela.

[2L’ASEAN, l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, comprend l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande, Brunei, le Vietnam, le Laos, la Birmanie, le Cambodge et le Timor Oriental.

[3La SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, comprend l’Angola, le Botswana, le Lesotho, le Malawi, le Mozambique, le Swaziland, la Tanzanie, la Zambie, le Zimbabwe, la Namibie, l’Afrique du Sud, l’île Maurice, la République démocratique du Congo et Madagascar.

[4La SAARC, l’Association sud-asiatique pour la coopération régionale, comprend l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bhoutan, les Maldives, le Népal et l’Afghanistan.

[5La multipolarité se traduit par l’existence de quelques pôles de puissance qui, en s’équilibrant les uns les autres, imposent au monde leur propre vision de l’ordre international. Le multilatéralisme, par opposition au système multipolaire, peut être perçu comme la tentative de créer une démocratie internationale et un ordre social accepté par tous, dans lequel les Etats seraient tous égaux.

[6L’Alba, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, comprend le Venezuela, Cuba, la Bolivie et le Nicaragua.

[7La croissance de l’influence économique et politique brésilienne a provoqué en Argentine la résurgence d’un vieux fond anti-brésilien qui avait disparu depuis les années 1980, tandis que l’impact de la nationalisation des hydrocarbures boliviens sur les opérations de l’entreprise brésilienne Petrobras a suscité de fortes poussées de patriotisme économique au Brésil comme en Bolivie.

[8En matière agricole, par exemple, des pays comme le Brésil et l’Argentine exigent la fin des subventions agricoles de l’Europe et des Etats-Unis dans une logique libérale de conquête des marchés, tandis que les pays ACP ou l’Inde cherchent avant tout à protéger leur tissu agricole des importations à bas prix.

[9Il n’est dès lors pas étonnant que, dès la fin de la rencontre de São Paulo, le représentant de l’OMC ait cherché à minimiser la portée de l’expression « marge de manœuvre nationale ». Deux ans plus tard, le même enjeu a dominé les débats de la réunion de l’examen à mi-parcours de la CNUCED en mai 2006. Alors que les pays en développement insistaient sur le fait qu’une des principales réalisations de la CNUCED XI était l’accord obtenu sur la question des « marges de manoeuvre nationales », le représentant des Etats-Unis a clairement fait savoir que cette notion ne pouvait servir de feuille de route pour les travaux de la CNUCED et ne pouvait « certainement pas » devenir un nouveau principe dans le débat économique international (Khor, 2006). Il y a fort à parier que la question des marges de manœuvre nationales sera à nouveau au cœur des échanges de la douzième session de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement qui se tiendra à Accra (Ghana), du 20 au 25 avril 2008.


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