• Contact
  • Connexion

Journée des droits de l’homme

Les droits de l’homme à l’épreuve des rapports Nord-Sud

Les angles morts de la “diplomatie des droits de l’homme” alimentent le soupçon d’instrumentalisation néocoloniale. Résultat : les populations censées en bénéficier se méfient. Il faut le savoir pour initier un vrai dialogue.

Nombre d’observateurs de la scène internationale - diplomates, militants d’ONG, journalistes - tirent la sonnette d’alarme face au retour en force du principe de « non-ingérence » dans les débats autour de la défense des droits de l’homme. La dénonciation de ceux qui mettent en question l’universalité des droits de l’homme ou utilisent « la non-interférence dans les affaires intérieures d’un Etat » ou « la préservation de la stabilité interne d’un Etat » pour empêcher toute action était au cœur du message de l’ex-Ministre belge des affaires étrangères Karel De Gucht en mars dernier à l’occasion de l’élection de la Belgique au Conseil des droits de l’homme de l’Onu.

La réaction caricaturale des autorités tunisiennes suite aux critiques récentes de l’actuel Ministre des affaires étrangères Yves Leterme quant à leur gestion des droits de l’homme - critiques qualifiées de « néocolonialisme primaire » - confirme, si besoin en était, l’instrumentalisation dont la notion de « non-ingérence » est l’objet de la part de régimes peu scrupuleux, dont la préoccupation numéro un n’est bien entendu pas la défense de l’intérêt national mais bien celle de leur propre perpétuation au pouvoir.

Cela étant dit, la problématique des droits de l’homme et des moyens à mettre en œuvre pour les garantir à l’échelle internationale ne s’épuise pas, comme trop de commentateurs le laissent penser (de Caroline Fourest à Karel de Gucht), dans une confrontation entre « Human rights spoilers » (expression de Human Rights Watch désignant ces gouvernements opposés à l’idée même d’un droit de regard international sur la gestion des droits de l’homme) d’une part et défenseurs des libertés de l’autre. Dans les pays du Sud, le scepticisme à l’égard du discours international sur les droits de l’homme déborde largement les groupes fidèles aux régimes en place. Cette défiance a plusieurs causes dont il faut savoir prendre la mesure si l’on veut se donner une chance d’initier un véritable dialogue entre continents sur ces questions.

Tout d’abord, n’en déplaise aux belles âmes dont la profession est d’en faire la promotion, l’extension des libertés civiles et politiques n’est pas nécessairement la première préoccupation des populations dont les besoins les plus triviaux ne sont pas satisfaits. Comme l’indique Guy Hermet, « c’est la révolution du mode de vie pratique et non celle des droits qui revêt la priorité pour les habitants des pays émergents ». [1] Vingt ans après la fin des dictatures, un rapport du PNUD relevait en 2004 que l’heure était au désenchantement démocratique en Amérique latine, le retour des libertés politiques n’ayant pas empêché les indicateurs sociaux de stagner, voire de se dégrader, durant les très libérales années 90. De quoi distiller une certaine nostalgie des années de dictature militaire, années rimant avec « miracle économique » et augmentation du pouvoir d’achat, durant lesquelles « on pouvait sortir de chez soi le soir sans crainte d’être agressé ».

Les autorités chinoises ont profondément intégré l’équation politique suivant laquelle le degré de rejet par la population d’autorités liberticides (et corrompues) est inversement proportionnel à la capacité de ces dernières à offrir des perspectives crédibles d’ascension sociale à la majorité. Le développement « à l’asiatique », ou « Consensus de Pékin », qui consiste à subordonner les droits individuels à la poursuite collective d’une croissance économique accélérée (Chine, Malaisie, Corée du Sud, Singapour), est aujourd’hui envisagé comme une voie royale, ou à tout le moins une alternative à l’Etat de droit de type occidental, par nombre de leaders africains, persuadés que la redistribution clientéliste des fruits de cette croissance aidera une bonne part de la population à fermer les yeux sur les entorses aux droits de l’opposition, de la société civile ou des minorités ethniques.

A un autre niveau, le déficit d’appel du discours international sur les droits de l’homme au sein des sociétés du Sud tient aussi aux rapports historiquement inégaux entre les nations qui ont formulé ces droits et s’en estiment les dépositaires et les autres. De fait, sa prétention à l’universalisme n’empêche pas qu’il soit souvent perçu comme un discours en provenance d’ex-puissances coloniales, celles-là même qui ont longtemps justifié leur domination sur le monde par la nécessaire diffusion des valeurs supérieures de la civilisation occidentale (le « fardeau de l’homme blanc »), parmi lesquelles les valeurs humanitaires avaient une bonne place. En Egypte, nombre d’interventions militaires européennes avaient pour alibi la protection des droits de la minorité chrétienne. En Algérie, c’est notamment au nom de la défense de la condition de la femme que la tutelle française a été maintenue par la force jusqu’en 1962.

Si cette page peu glorieuse de l’histoire nous semble à nous bien tournée, le traumatisme continue à produire ses effets dans les régions que nous avons longtemps soumises par la force. De la Chine à l’Inde, en passant par le monde islamique, la mise en cause de l’universalité de la Déclaration n’est pas le seul fait de despotes ou d’intégristes isolés, elle procède aussi d’un réflexe d’autodéfense de la part d’identités engagées dans un mouvement, toujours en cours, de reconstruction de soi. Comme l’analyse Bertrand Badie, « c’est très clairement, et de façon paradoxale, la présomption de domination qui dénature la signification du texte et substitue l’appréciation portée sur les conditions de sa promulgation à l’évaluation des valeurs proclamées » [2]. En d’autres mots, c’est moins le contenu de la Déclaration que l’identité et la prétention hégémonique de ses promoteurs qui complique sa réception au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

Or, dans bien des dossiers internationaux, le comportement des pays occidentaux alimente les soupçons d’instrumentalisation néocoloniale du discours humanitaire. De l’opération Turquoise menée au Rwanda par la France en 1994 (officiellement « à caractère strictement humanitaire, impartiale et neutre » mais visant aussi à contrer l’influence anglo-saxonne), au déni par les Etats-Unis des droits les plus élémentaires des supposés terroristes, en passant par le soutien aux « pinochets arabes », l’impunité des Israéliens à Gaza ou des Russes en Tchétchénie, la pratique de la « diplomatie des droits de l’homme » demeure globalement trop marquée par les rapports de force internationaux et la pratique du « double standard » pour vaincre la méfiance qu’elle suscite chez les populations censées en bénéficier.


Notes

[1Hermet Guy (2008), « les droits de l’homme à l’épreuve des pays émergents », in Christophe Jaffrelot (dir.) « L’enjeu mondial. Les pays émergents », Paris, Presse de Sciences Po-L’express.

[2Bertrand badie (2002), « La diplomatie des droits de l’homme. Entre éthique et volonté de puissance », Paris, Fayard.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.