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Syrie

« Les divisions de l’opposition sont le gage d’une démocratie plurielle »

Récemment expulsé de Syrie pour avoir publié un texte qui a déplu au pouvoir, le père jésuite Paolo Dall’Oglio, fin connaisseur du pays et de son histoire, livre son point de vue sur la révolution et l’avenir de la Syrie.

Né en 1954 à Rome, le père jésuite Paolo Dall’Oglio a vécu au Liban et en Syrie, où il a restauré le monastère syriaque de Mar Moussa El-Habachi (Saint-Moïse l’Abyssin). Suite à la publication d’un texte, “La démocratie consensuelle, pour l’unité nationale”, en juillet 2011, le régime baasiste l’a décrété persona non grata et il a été contraint de quitter la Syrie en juin dernier. Depuis, le jésuite se fait le défenseur passionné et inquiet de la révolution syrienne.

COURRIER INTERNATIONAL - Lorsque les manifestations ont débuté, en mars 2011, avez-vous été surpris par leur ampleur - et par celle de la répression ?

PAOLO DALL’OGLIO - Non. Il aurait été surprenant qu’un mouvement qui traversait tout le monde arabe n’atteigne pas la Syrie. Ce que certains diplomates en poste à Damas espéraient, c’est non pas une chute brutale du régime, mais une transition. J’avais répondu à mes interlocuteurs que le régime clanique, mafieux et génocidaire qui écrase la Syrie depuis 40 ans ne se laisserait jamais infléchir et que, pour prix de son départ, il n’hésiterait pas à imposer un conflit débouchant sur 200 000 morts et sur une partition de la Syrie. Alors, surpris, non ? Je suis plutôt scandalisé par l’indifférence, voire la duplicité, de la communauté internationale, au nom de la peur des Frères musulmans.

Pour comprendre la férocité particulière des combats dans le nord-ouest, certains observateurs rappellent les massacres des années 80 commis par des officiers alaouites et leur désir de se venger de l’oppression imposée jadis par les gouvernants sunnites. Cette lecture a-t-elle un sens ?

Oui. Au sein de la communauté alaouite [cette minorité confessionnelle chiite représente 12% de la population mais constitue l’épine dorsale du régime], la plupart restent imprégnés d’une mémoire collective victimaire et sont marqués par ce qu’était leur statut avant le coup d’État de 1963 [qui met le parti Baas au pouvoir], ce que reconnaissent d’ailleurs beaucoup d’intellectuels sunnites. L’important est donc que toute solution politique prenne en compte ce récit alaouite. D’autant qu’aujourd’hui, de plus en plus d’Alaouites se demandent s’ils ne sont pas les otages de « leur » régime et si leur avenir ne réside pas plutôt dans un pacte constitutionnel qui garantirait la spécificité de la région majoritairement alaouite, ainsi que la protection de leur communauté dans l’ensemble du pays. Enfin, il faut tout de même rappeler qu’en Syrie, les clivages ne sont pas que confessionnels. Il y a eu, de tout temps, des Alaouites dans les mouvements d’opposition syriens les plus divers et nombre d’entre eux ont été emprisonnés, torturés ou expulsés par le régime.

Cependant, les plus déterminés des Alaouites, surtout ceux qui estiment n’avoir plus rien à perdre, envisagent la partition de la Syrie, la création d’un État alaouite, l’expulsion des minorités sunnites de cette région (ce qui est déjà partiellement à l’œuvre) et la création d’une sorte de Kosovo bénéficiant du parapluie de la Russie et de l’alliance privilégiée avec l’Iran.

Si l’on pouvait donner un conseil aux officiers alaouites suffisamment lucides et téméraires, c’est d’organiser un “putsch”, de se débarrasser du régime de Bachar El-Assad, de faire allégeance aux principes d’une Syrie unie, démocratique et pluraliste, et de protéger la communauté alaouite d’une vengeance atroce et injuste à laquelle elle risque de s’exposer si elle maintient le pacte noué avec le clan de Bachar El-Assad.

Que vous inspire l’affirmation selon laquelle la tragédie syrienne est le fruit d’un complot pro-occidental et pro-israélien ?

C’est de la paranoïa. Il y a une convergence paranoïaque entre, d’une part, des nationalistes identitaires, anti-impérialistes ou catholiques traditionalistes, et, d’autre part, des militants de gauche anti-impérialistes. Le tout au nom d’une solidarité quasi mystique avec les Palestiniens, contre Israël, voire contre les Juifs. La juste cause du peuple palestinien – reconnue par le droit international – n’est qu’un masque destiné à protéger les intérêts prosaïques d’un régime génocidaire et mafieux et à nier la juste cause du peuple syrien. Dans le fond, il n’est pas étonnant que les derniers alliés objectifs du régime syrien soient ceux qui ont toujours nié le génocide du peuple juif et, aujourd’hui, nient la révolution du peuple syrien.

Certains, au sein de ce que j’ai du mal à appeler la “gauche”, le font d’une façon plus ou moins politiquement correcte, tandis que d’autres reproduisent sans broncher le discours de certains ecclésiastiques syriens qui n’ont jamais renoncé à s’appuyer éhontément sur un corpus évangélique antijuif.

Beaucoup d’observateurs soulignent les divisions de l’opposition, entre autres sur le recours à la lutte armée et sur l’appel à une intervention internationale.

À ceux qui tirent prétexte du pluralisme de l’opposition syrienne pour justifier leur alignement sur le totalitarisme actuel, je réponds que ces divisions sont le gage d’une démocratie plurielle. C’est plutôt un bien qu’un mal, non ? Par contre, ce que les amis du peuple syrien sont en droit de demander aux opposants, c’est d’insister sur ce qui les réunit. Cette révolution était et doit rester inclusive. Par ailleurs, le refus du recours aux armes et d’une intervention internationale émane des opposants tolérés (et donc localisés par le régime), lesquels doivent choisir entre la torture ou la défense publique de positions qui arrangent le régime. Tous les groupes syriens impliqués dans le soulèvement demandent une intervention internationale pour mettre un terme au massacre généralisé et aux crimes contre l’humanité commis par l’armée officielle. À l’instant où je vous parle, c’est par des avions de chasse et des hélicoptères de combat que, non seulement des insurgés, mais de simples manifestants, sont réprimés. Selon moi, le recours aux armes est parfaitement légitime puisque les revendications pacifiques ont été dès le début noyées dans le sang. Ce qui est légitime, aussi, c’est de s’interroger, non pas sur la légitimité de la lutte armée, mais sur sa pertinence et son efficacité.

Mais cela impose également d’interroger nos diplomaties sur leurs propres responsabilités dans cet échec. Aujourd’hui, il n’est plus possible de négocier quoi que ce soit avec le régime de Bachar El-Assad. Par contre, il y a beaucoup à négocier avec la Russie, la Chine et l’Iran. Pour la future Syrie, il serait possible de négocier un statut neutre sur le plan géostratégique et une Constitution explicite quant au pluralisme interne.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.