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« Le bilan est catastrophique » : quelles perspectives pour Haïti, après l’échec du Conseil présidentiel de transition ?

Frédéric Thomas intervient dans un article d’analyse publié par TV5 Monde, le 8 février 2026.
Samedi 7 février, le mandat du Conseil présidentiel de transition haïtien s’est achevé après presque deux ans de travail. Cet organe de transition n’a pas réussi à organiser des élections ou à rétablir la sécurité dans le pays. Dans un contexte de vide exécutif et de catastrophe humanitaire, quelles perspectives peut-on imaginer dans un pays meurtri ? Analyses du chercheur Frédéric Thomas et du journaliste Frantz Duval.

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Ce samedi 7 février, le mandat du Conseil présidentiel de transition haïtien (le CPT) s’est soldé par un échec. Au moment de sa mise en place, les engagements de cet organisme incluaient « la restauration de l’ordre public et démocratique  » et le fait de mener « la transition vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel  », selon son premier communiqué en 2024. Près de deux ans plus tard, ces missions sont loin d’avoir abouti.

« Le bilan est catastrophique, se désole Frantz Duval, interrogé par TV5MONDE, rédacteur en chef du quotidien haïtien Le Nouvelliste. On a perdu beaucoup de temps et on n’a pas pu résoudre les problèmes qui étaient à l’ordre du jour. La sécurité n’a pas été rétablie, les élections n’ont pas pu être organisées, la Constitution n’a pas été révisée. »

En août 2024, le CPT avait en effet entamé des travaux pour relancer la réforme constitutionnelle, qui ne s’est finalement pas achevée. Un décret a par ailleurs fixé en décembre la tenue d’élections législatives et présidentielle à août 2026. Le président du Conseil électoral provisoire a toutefois conditionné ce scrutin au rétablissement de la sécurité dans le pays d’ici à cette date. En Haïti, aucune élection n’a pu être organisée depuis près de dix ans.

Selon différents observateurs, ce calendrier semble irréaliste. Frantz Duval l’assimile ainsi à un « horizon », afin de fixer un cap politique au pays, sans que personne ne puisse encore dire si ces élections pourront ou non se tenir, en particulier en raison de la situation sécuritaire catastrophique.

Un organisme qui a vite déçu

Formé en avril 2024, le CPT comptait neuf membres, sept votants et deux observateurs, issus des partis politiques du pays et du secteur privé. Il a été mis en place dans l’urgence, après que le Premier ministre Ariel Henry a été poussé à la démission à cette période.

Cette autorité de transition pâtissait dès le début de faiblesses importantes, selon Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques et auteur de « Haïti, Briser le piège colonial » (Seuil). « Le CPT comportait un problème de légitimité, puisque ses membres n’étaient pas mandatés par la population et ne lui rendaient pas de comptes, analyse ce chargé d’études au Centre tricontinental (CETRI) en Belgique. De plus, on a repris en partie des hommes politiques qui étaient responsables de la crise précédente. Ils ont très vite déçu par des affaires de corruption, par la reprise de manœuvres politiciennes, par une déconnexion complète avec les Haïtiens. »

Le Premier ministre, dernier garant de l’exécutif

Le CPT s’est aussi caractérisé par ses désaccords internes : en janvier, la majorité de ses membres ont voté la destitution du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Cette démarche, qui n’était pas soutenu par tous ses membres, en plus d’être condamné par les États-Unis et certains partis haïtiens, a échoué. Le gouvernement américain considère en effet le Premier ministre, qu’il soutient ouvertement, comme garant de la stabilité dans le pays.

Ce dernier se retrouve aujourd’hui principal maître de la situation politique haïtienne, en devenant la seule figure de l’exécutif. La passation de pouvoir entre le CPT et Alix Didier Fils-Aimé a eu lieu ce samedi 7 février et celui-ci a désormais la lourde charge d’organiser les prochaines élections.

Le Premier ministre, qui n’a pas non plus été élu, ne bénéficie pas plus que le CPT de la confiance populaire, nuance Frédéric Thomas. « Le fait qu’il soit soutenu de manière si ostentatoire pour les États-Unis tend à le délégitimer un peu plus aux yeux de la population, à en faire une nouvelle marionnette de l’international et des États-Unis en particulier, en fonction de leurs propres intérêts  », commente le chercheur.

De son côté, Frantz Duval demeure dans l’expectative : « Le Premier ministre doit maintenant prendre des engagements, monter une coalition, montrer qu’il y a un cap. Il a désormais toutes les responsabilités… et tous les problèmes. »

Un processus toujours placé sous le signe de l’ingérence américaine

La place des États-Unis dans ce processus est majeure, passant notamment par ce soutien accordé au Premier ministre. L’ancienne puissance occupante d’Haïti pèse toujours de tout son poids dans l’avenir du pays. « L’ingérence des États-Unis est historique, structurelle, systématique. Elle prend des formes plus ou moins brutales en fonction des contextes et des présidents en place. Avec Donald Trump, elle est particulièrement décomplexée », note Frédéric Thomas.

Trois navires de guerre américains sont ainsi arrivés début février dans la baie de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. Leur présence s’inscrit dans l’offensive violemment menée par le président états-unien contre le « narcotrafic » en mer des Caraïbes, mais constitue aussi une « manœuvre d’avertissement et d’intimidation de la classe politique haïtienne » à l’heure d’un vide au niveau du pouvoir exécutif, souligne le chercheur.

Les États-Unis ont aussi décidé fin janvier des sanctions en matière de visas contre des hauts responsables haïtiens, y compris des membres du Conseil présidentiel de transition, accusés de soutenir les gangs menaçant le pays.

Comment vaincre les gangs ?

En effet, la question centrale de la vie politique haïtienne reste celle-ci : comment débarrasser le pays des gangs, qui le meurtrissent particulièrement depuis l’assassinat en 2021 du dernier président élu, Jovene Moïse ? Selon les estimations de l’ONU, ces groupes armés contrôlent près de 90 % de la capitale et leurs violences ont tué plus de 16 000 Haïtiens depuis 2022. Celles-ci expliquent largement l’impossibilité de tenir des élections dans le pays.

Depuis le mois de décembre, la police, alliée à d’autres forces nationales et internationales, mène une nouvelle offensive contre ces gangs. Si celle-ci ne leur a pas encore permis de reprendre définitivement du terrain, elle a réussi à repousser partiellement des membres des groupes. « La difficulté est maintenant de maintenir la présence policière, résume Frédéric Thomas. Un autre problème concerne les moyens utilisés, comme les drones kamikazes, qui font beaucoup de victimes. »

Malgré les promesses, la communauté internationale peine à contribuer suffisamment au retour de la sécurité en Haïti. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait approuvé en 2023 la création de la Mission multinationale de sécurité (MMAS), menée par le Kenya. Celle-ci a pu assister la police haïtienne mais a manqué de moyens, humains ou matériels, et de stratégie, d’après les analyses.

En décembre, 18 pays se sont dits prêts à déployer des forces de sécurité, composées de 5 500 soldats, en Haïti dans le cadre d’une nouvelle opération qui remplacera la mission multinationale actuelle de l’ONU. Reste à savoir si celle-ci sera mieux dotée que la MMAS. Des médias haïtiens, dont Le Nouvelliste, ont également annoncé samedi 7 février que pour la première fois depuis des décennies, les États-Unis avaient approuvé dans leur budget un financement de l’armée haïtienne.

Selon Frédéric Thomas, la solution à la crise haïtienne ne peut toutefois passer uniquement par le volet sécuritaire. Il pointe l’embargo défaillant sur les armes, les liens entre les gangs et les élites économiques et politiques du pays, les inégalités, la pauvreté, l’ingérence internationale, comme autant de facteurs centraux à prendre en compte. « Malheureusement, à ce stade, le scénario le plus probable est celui du pourrissement, présage-t-il. Mais le plus optimiste serait celui d’une véritable transition de rupture, qui passerait par des élections libres, organisées par des institutions publiques haïtiennes crédibles, dans un contexte sécurisé, avec une offre politique qui rompt avec l’oligarchie. »

Voir en ligne « Le bilan est catastrophique » : quelles perspectives pour Haïti, après l’échec du Conseil présidentiel de transition ?

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Overlooking the Streets of Cap Haitien, Haiti.
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Photo : Alex Proimos, Wikimedia, Commons.

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