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La souveraineté brésilienne prise en étau entre pressions extérieures et manœuvres politiques internes

La condamnation de Jair Bolsonaro et de hauts gradés pour tentative de coup d’État rompt avec des décennies d’impunité des élites civiles et militaires. Mais cette avancée démocratique se heurte déjà à des menaces extérieures et à des manœuvres politiques internes : Washington brandit l’arme des sanctions, tandis que l’extrême droite, soudée autour d’un récit victimaire, prépare sa riposte. Au-delà de ce verdict exemplaire, c’est la souveraineté brésilienne et l’avenir de sa démocratie qui sont mis à l’épreuve.

La condamnation le 11 septembre 2025 de Jair Bolsonaro à vingt-sept ans et trois mois de prison – ainsi que celle de six hauts gradés, dont trois généraux, à de lourdes peines – pour participation à une organisation criminelle, tentative de coup d’État pour assurer son maintien autoritaire au pouvoir et projet d’assassinat de Luiz Inácio Lula da Silva, marque une rupture sans précédent dans l’histoire brésilienne. Jamais un ancien président n’avait été tenu pénalement responsable pour un tel crime. Jamais des officiers supérieurs, longtemps protégés par une culture tenace de l’impunité, n’avaient été sanctionnés de la sorte.

En mettant fin à l’immunité de fait dont jouissaient depuis la transition démocratique des années 1980 les élites civiles et militaires – lorsque les crimes de la dictature avaient été amnistiés au nom d’une prétendue « réconciliation nationale » –, la Cour suprême (Supremo Tribunal Federal) a brisé un tabou historique, à l’issue d’un procès exemplaire. Pour la première fois, d’anciens généraux et un ex-président ne sont pas seulement traduits en justice mais condamnés pour avoir conspiré contre l’ordre démocratique. Au-delà de sa portée strictement judiciaire, ce verdict adresse un avertissement clair aux forces politiques et militaires qui, malgré leur revers électoral, persistent à mobiliser leurs réseaux économiques, leurs relais médiatiques et leurs bases sociales pour fragiliser l’État de droit.

Pour autant, cette avancée demeure fragile. Car si elle marque un jalon essentiel dans la consolidation démocratique, elle se déploie dans un contexte de tensions extrêmes, où la bataille judiciaire s’est muée en combat pour la souveraineté nationale et s’est déplacée sur un terrain politique hautement conflictuel. À peine le verdict rendu, Washington a brandi la menace de sanctions inédites, transformant une affaire interne en bras de fer géopolitique. Dans le même temps, sur le front intérieur, les fidèles de Bolsonaro, soudés autour d’un récit victimaire et n’hésitant pas à solliciter l’appui de la Maison Blanche, organisent la riposte, tandis que les oligarchies et leurs relais politiques maintiennent une pression constante sur les institutions.

Aussi, ce procès révèle-t-il, en même temps, la vulnérabilité d’une démocratie encore hantée par l’héritage autoritaire, travaillée par les manœuvres de l’extrême droite et exposée aux ingérences de l’Oncle Sam. La Cour suprême et Lula se trouvent désormais confrontés à un double défi : défendre l’État de droit et préserver la souveraineté nationale, tout en résistant aux forces externes et internes qui cherchent à inverser le cours de l’histoire démocratique brésilienne.

Pressions maximales de Washington

D’emblée, les États-Unis de Trump ont réagi avec virulence à la condamnation de l’ex-président d’extrême droite. Par la voix de son secrétaire d’État, Marco Rubio, Washington a dénoncé une « chasse aux sorcières » orchestrée par la Cour suprême et promis de « répondre en conséquence » à ce verdict jugé « injuste ». Derrière ces menaces, plusieurs mesures seraient déjà sur la table : élargissement des sanctions contre des juges et des responsables politiques brésiliens, taxes complémentaires, restrictions technologiques, classement éventuel des cartels criminels comme « organisations terroristes » sur le modèle vénézuélien et, dans un registre plus radical encore, exclusion du Brésil du système Swift, ce qui paralyserait ses échanges, ses investissements et ses transferts financiers (Globo, 12 septembre ; Le Soir, 12 septembre). Autant de leviers de coercition qui illustrent la manière dont Washington instrumentalise à la fois sanctions économiques et rhétorique des droits humains – à savoir la seule protection de la liberté d’expression, érigée en mantra par les droites populistes identitaires – pour protéger ses alliés idéologiques et maintenir la pression sur ses adversaires.

Quelques mois plus tôt, la Maison Blanche avait déjà sorti l’artillerie lourde pour faire plier la justice et le gouvernement brésiliens. En juillet, le département du Trésor avait sanctionné personnellement Alexandre de Moraes – rapporteur de la Cour suprême et figure centrale du procès – en l’accusant de « violations des droits humains » : gel de ses avoirs aux États-Unis, interdiction d’entrée sur le territoire et prohibition de toute transaction avec des citoyens ou entreprises nord-américaines.

Dans la foulée, Trump avait décrété que le Brésil constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale, l’économie et la politique étrangère des Etats-Unis  », justifiant l’imposition de tarifs punitifs de 50% sur la majorité des exportations brésiliennes, un niveau record qui place Brasilia au sommet de la liste des pays les plus taxés par Washington (Le Monde, 1er août 2025). À la veille du procès, dans une autre menace à peine voilée, la porte-parole de la Maison blanche, Karoline Leavitt, n’avait d’ailleurs pas hésité à affirmer que son gouvernement n’avait pas peur de faire usage de la force pour « garantir la liberté d’expression au Brésil » supposée restreinte par les juges de la Cour suprême (Globo, 12 septembre).

En vain ! La justice brésilienne est restée inflexible, refusant de plier sous les diktats venus de la puissance états-unienne. Ni les surtaxes douanières imposées en représailles par Washington, ni les sanctions ciblées contre les magistrats n’ont suffi à infléchir le cours du procès. Les juges ont tenu bon face aux pressions diplomatiques, économiques et médiatiques, transformant le tribunal en un véritable bastion de résistance institutionnelle.

De son côté, Lula s’est posé en champion de la souveraineté nationale face à cette ingérence sans précédent dans l’histoire récente du pays (Le Monde, 1er août 2025). Dans une tribune publiée par le New York Times et largement relayée par la presse internationale, il a martelé que « la démocratie et la souveraineté du Brésil ne sont pas négociables », affirmant le droit des peuples à décider de leur avenir sans tutelle étrangère (14 septembre). Ce message, adressé autant à l’administration Trump qu’aux partenaires des BRICS, intervient alors que Brasilia cherche à s’affirmer comme acteur autonome dans un ordre mondial en recomposition, marqué par la polarisation croissante entre Washington et Pékin.

L’épreuve de force met ainsi au jour deux logiques irréconciliables : d’un côté, une puissance hégémonique qui continue de recourir aux sanctions, à l’arme commerciale et à la rhétorique des droits humains pour discipliner ses adversaires ; de l’autre, un Brésil qui tente de consolider une démocratie encore fragile et de s’ériger en pôle alternatif au sein du Sud global. Reste à savoir si cette posture ambitieuse pourra résister à la pression simultanée d’une puissance hémisphérique peu encline à tolérer toute tentative d’émancipation, d’une extrême droite déterminée à restaurer son influence et de secteurs conservateurs attachés au statu quo autoritaire, prêts à exploiter chaque faiblesse institutionnelle pour freiner la consolidation démocratique.

Riposte de l’extrême droite

Car les fidèles de l’ex-président Bolsonaro fourbissent eux aussi leurs armes. Ils ont lancé une offensive multiforme pour contrecarrer la décision de justice : tandis que ses avocats multiplient les recours, une partie du Congrès, acquise à sa cause, tente d’imposer en urgence une loi d’amnistie destinée à effacer les crimes liés à l’assaut du 8 janvier 2023 contre les institutions. Derrière l’argument de la « réconciliation nationale », il ne s’agit nullement de favoriser un consensus social, mais bien de perpétuer une logique d’impunité dont les élites civiles, militaires et économiques tirent profit depuis des décennies.

Dans cette perspective, le gouverneur de São Paulo et ancien ministre bolsonariste, Tarcísio de Freitas – principal rival de Lula en vue de la présidentielle de 2026 – a promis pour sa part de gracier l’ex-président en cas de victoire (Le Monde, 8 septembre ; Deutsche Welle, 13 septembre). Une déclaration qui n’est pas qu’un simple geste partisan mais bien l’expression d’un pacte de continuité entre élites politiques, militaires et économiques, prêtes à tordre les institutions pour préserver un ordre social hérité de la dictature.

Dans cette logique de revanche, l’extrême droite n’a pas manqué non plus de mobiliser activement sa base sociale – réseaux évangéliques, agrobusiness, milieux sécuritaires et relais médiatiques –, en construisant un récit victimaire qui transforme les putschistes en martyrs de la « liberté d’expression » et dénonce avec vigueur une « Suprême Inquisition ». Des appels à la désobéissance institutionnelle circulent déjà, tandis que certains cadres bolsonaristes, dont le fils de l’ex-président, exilés aux États-Unis, mènent une active campagne de lobbying auprès des élus républicains, pressant la Maison Blanche de durcir les sanctions contre Brasilia, voire même de recourir à la force militaire.

Eduardo Bolsonaro, député et fils de l’ancien président, a ainsi appelé, le 11 septembre dernier, l’administration Trump à dépêcher des chasseurs F 35 et des navires de guerre au Brésil, comparant ouvertement son pays au Venezuela (Le Monde, 12 septembre). Une stratégie qui illustre bien comment l’extrême droite recycle les vieux imaginaires de la guerre froide – menace « communiste », spectre du chavisme et du « marxisme culturel » –, afin de délégitimer toute avancée démocratique et de légitimer l’ingérence étrangère.

Le calendrier électoral alimente du reste cette offensive : une victoire de l’opposition en 2026 offrirait à Bolsonaro la perspective d’une grâce présidentielle et, avec la retraite annoncée de trois juges de la Cour suprême, l’opportunité de remodeler cette dernière pour ouvrir la voie à une révision du verdict. Son inéligibilité jusqu’en 2030 ne constitue donc nullement un frein : par le biais de manœuvres législatives et de manipulations institutionnelles, son camp pourrait renforcer son poids parlementaire, capturer l’agenda politique et préparer le renversement de ce jugement historique (Deutsche Welle, 13 septembre ; Piro, 2025).

Pour l’heure, toutefois, rien ne semble mettre en péril le verdict. Au contraire, les menaces de la Maison Blanche et l’activisme des bolsonaristes, accusés d’« entreguismo » [1], ont réveillé un puissant réflexe nationaliste et renforcé la popularité de Lula, jusque-là à la peine dans les sondages. Mais le président devra relever plusieurs défis majeurs : amortir l’impact concret des sanctions états-uniennes qui pourraient fragiliser l’économie et a fortiori son gouvernement, tester sa capacité à défendre la souveraineté nationale face aux ingérences étrangères et consolider sa base sociale et politique afin de prémunir les institutions et l’État de droit des assauts de l’extrême droite.

Références

Deutsche Welle (2025), « Futuro da condenação de Bolsonaro é incerto, dizem juristas », 13 septembre.
Globo (2025), « Condenação de Bolsonaro pode trazer mais sanções dos EUA ? O que se sabe até agora », 12 septembre.
Le Monde (2025), « Au Brésil, Lula résiste à la pression de l’administration Trump », 1er août.
Le Monde (2025), « Au Brésil, les partisans de Jair Bolosnaro se mobilisent à la veille du verdict contre l’ancien président d’extrême droite », 8 septembre.
Le Monde (2025), « Jair Bolsonaro condamné à plus de vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’Etat, un jugement historique », 12 septembre.
Le Soir (2025), « Après la condamnation de Bolsonaro, le Brésil, divisé, est dans l’expectative », 12 septembre.
Piro P. (2025), « Après la condamnation de Bolsonaro, le Brésil face aux forces réactionnaires », Politis, 15 septembre.
The New York Times(2025), « Lula : Brazilian Democracy and Sovereignty Are Non-Negotiable », 14 septembre.


Notes

[1. Expression brésilienne formée à partir du verbe entregar (remettre, livrer) qui désigne, de manière critique, une attitude de soumission ou de capitulation face à des puissances étrangères, souvent perçue comme allant à l’encontre des intérêts nationaux.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

President Donald J. Trump greets Brazil's President Jair Bolsonaro Saturday evening, March 7, 2020, upon his arrival to Mar-a-Lago in Palm Beach, Fla.
President Donald J. Trump greets Brazil’s President Jair Bolsonaro Saturday evening, March 7, 2020, upon his arrival to Mar-a-Lago in Palm Beach, Fla.

(Official White House Photo by Shealah Craighead)