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Afrique

La réinvention du développement et l’épreuve de la société civile

Le présent travail porte sur les possibilités
d’une réinvention du
développement en Afrique. Il s’agit
alors de réfléchir sur les voies de
l’afrorenaissance à partir de cette thématique
dont l’actualité n’est plus à démontrer
tant ce continent est dit en difficulté
depuis plusieurs décennies (Dumont
1973 ; Giri 1985 ; Amin 1989). Plusieurs
pistes peuvent être empruntées pour aborder
une telle question parmi lesquelles
celle de la conditionnalité de la société civile.
C’est en effet à partir d’une hypothèse
postulant la constitution de cette
dernière comme facteur structurant d’une
trajectoire socio-historique alternative
(Woods 1992:77) que les chercheurs font
souvent la relation entre le développement
de l’Afrique et celui de la démocratie
(Mappa 1995) autant que de la reprise de
l’initiative sur le plan économique (Llyod
et al. 2000) dans ce même continent.

Dans le cadre de cette réflexion, nous
nous proposons de revisiter cette conjecture
à la lumière de l’histoire récente.
Le postulat ainsi envisagé c’est que cette
équation ne va pas de soi parce qu’elle
tient peu compte des contraintes liées au
fonctionnement d’une telle ingénierie en
situation africaine où le public et le privé
vivent tellement en connivence que ce que
l’on s’empresse de qualifier de revanche
des sociétés africaines (Bayart 1986) ne
constitue au demeurant qu’une technologie
de positionnement de certaines élites
sociales non pour organiser des mutations,
mais pour s’assurer des places
au profit de l’affirmation de la continuité
en s’adaptant aux exigences de l’heure
sans perdre le visage. Ce que nous voulons
dire c’est que les potentialités de la
société civile ont été mobilisées à d’autres
fins. Ce qui a contribué à la fragiliser et,
partant, à contrarier les espoirs placés en
elle à juste titre. Le problème qui est posé
est celui du rapport de la société civile,
notamment de ses choix et moeurs, au développement.
En clair, il s’agit d’évaluer
sa contribution dans l’optique de poser
les bases de son efficacité et non de récuser
sa participation à la réorientation de
ce chantier de manière à arriver à une insertion
réussie de l’Afrique dans l’économie
mondiale.

La société civile, puisqu’il est question
d’elle, est devenue un concept si convoqué
en Afrique que son usage se fait dans
tous les sens (Wood 1990 ; Abé 2001).
Tout cela a favorisé un passionnant débat
autour de son existence dans ce contexte
(Bayart 1986 ; Callaghy 1994, etc.).
D’où la nécessité de préciser la nature de
cet objet ici. Le terme société civile est
utilisé dans ce texte à la suite de D. Colas
pour caractériser et comprendre « la vie
sociale organisée selon sa propre logique,
notamment associative, et qui assurerait
la dynamique économique, culturelle et
politique »
(cité par Wolton 1995:110).
Deux choses sont donc à retenir ici : les
formes de participation à la vie sociale et
la dynamique associative dans le champ
politique, mais aussi économique. L’on
s’intéresse aussi à son rapport à certaines
valeurs auxquelles l’idée de société
civile est attachée, notamment la solidarité,
l’émancipation de la tutelle étatique
et à l’affect (Rangeon 1986).

Les voies de l’autofragilisation d’un acteur précieux

Cette partie traite des « maladies infantiles
 » de la société civile en situation africaine.
La thèse défendue évolue à rebours
de celle sur le complot contre cet acteur du
champ social. Il ne s’agit donc pas de trouver
des excuses à la société civile même si
elle pourrait en avoir qui soient valables.
L’intérêt pour son fonctionnement, notamment
pour ses conduites apparaît pertinent
pour élucider ses responsabilités dans les
échecs enregistrés sur le chemin du développement
depuis son réveil brutal au détour
de la décennie 80 (Conac 1993:6).

L’un des tout premiers choix opérés par la
société civile en Afrique dès sa réactivation
a été le copinage ou, pour le dire autrement,
la connivence avec le domaine public.
Parler de connivence ici ne signifie
pas nier l’hypothèse du straddling ou du
chevauchement entre les domaines public
et privé en Afrique. Ce que l’analyse
veut alors mettre en exergue c’est la fréquentation
indistincte des deux espaces
de l’expérience sociale par les mêmes acteurs
au point de ne plus faire la différence
entre-eux. Comme l’observe Diouf
(1998:47), « les acteurs en présence ont des
stratégies au-delà et / ou en deçà de l’État
selon leurs intérêts du moment, leurs mémoires
et leurs expériences. Ils voyagent
littéralement entre les espaces disjoints de
la bureaucratie, de la classe politique et les
espaces indigènes aux référents multiples ».
Ce qui contribue à brouiller davantage les
frontières, déjà difficiles à repérer, de chacun
de ces sites de fréquentation. Dans la
mesure où ces flux s’effectuent à sa défaveur,
l’on assiste à une lente et progressive
recaporalisation de la société civile.
Cet assujettissement se fait à la faveur de
la subjectivation de l’État qui affirme sa
masculinité pourtant sérieusement entamée
au cours de la réactivation de la société
civile (Bourgi et Casteran 1991:12).

La preuve de ce processus de
reféodalisation de la société civile (Habermas
1986) s’observe dans la figuration
qui a résulté de cette fréquentation d’une
autre nature. Désormais, l’on aura deux
sociétés civiles : une structurée sur la base
des initiatives purement privées d’acteurs
sociaux engagés dans la lutte pour les
mutations en profondeur et une autre, la
plus en vue parce financée par l’ordre établi,
créée et portée à tour de bras par le
pouvoir. Au Cameroun par exemple, l’on
a assisté à la création d’ONG par le parti
au pouvoir et d’associations qui sont à la
solde du pouvoir en place. Le cas du Cameroun
n’est pas unique ; cela a également
été observé en Afrique de l’Ouest,
notamment au Bénin par exemple. En infiltrant
de la sorte la société civile, le pouvoir
pouvait mieux la contrôler et s’assurer
sa loyauté.

Cette loyauté est organisée. Il existe un
ensemble de mécanismes conduisant à sa
construction. En plus du contrôle d’ordre
institutionnel évoqué plus haut,
« l’État n’entend pas se départir de son
pouvoir de décision »
(Engola 1997:183)
à quelque endroit ou espace que ce soit.
Par ailleurs, il tient à l’oeil l’essentiel de
l’expertise nationale. Dans certains cas, il
alloue à ces organismes les services de
ladite expertise. Cela se vérifie aussi bien
au Sénégal qu’au Cameroun.

L’autre preuve de la mise au pas de la société
civile par le pouvoir en raison de la
connivence avec ce dernier et de la
brouille de la spécificité de chacun de ces
acteurs, c’est la reproduction des comportements
en vigueur dans la sphère de
la bureaucratie par les acteurs de la société
civile. En créant des organisations
au sein de la société civile, la bureaucratie
s’octroie une possibilité de détourner
les crédits internationaux sous prétexte
de renforcer les capacités de ces acteurs
sociaux. Ce comportement sera reproduit
par les organisations de la société civile
nées de l’initiative propre des acteurs du
champ social. Il est difficile de citer un
pays africain particulièrement dans la partie
francophone qui n’ait connu ce phénomène.
Les ONG se sont du coup transformées
en affaire, c’est-à-dire en espace
privilégié de construction des figures de
la réussite du fait de l’accumulation illicite
devenue la règle de fonctionnement.
Laurent (2000:169-81) a observé cette
« gestion coup d’État » dans une ville
émergente du Burkina Faso à la frontière
avec le Ghana, notamment à la Coopérative
fruiticole du sud du Moogo et aussi
en pays mossi dans les associations dites
de développement (1998). C’est la
même conduite que Blundo décrit sur le
terrain sénégalais (1995) et Engola
(1997:184) au Cameroun. Ainsi, au lieu
d’une société civile, l’on s’est retrouvé
avec une bande de bandits à col blanc se
présentant comme les intermédiaires des
populations pour recueillir des financements
qui ne parviennent jamais aux populations.
Tout cela montre que l’installation
de la société civile dans la connivence
avec le pouvoir a participé à la
fragiliser au point de l’écarter de ses objectifs
de départ et même de ses valeurs
fondamentales telle que la solidarité.

L’appétit suscité par le gain facile ne permet
plus aux promoteurs de ces ONG et
associations de voir les difficultés des
populations ou de compatir à leurs souffrances
quotidiennes. C’est aussi à la faveur
de ce fonctionnement à rebours de
la solidarité et de l’affect qui a donné libre
cours à l’expression des replis identitaires
d’une vigueur sans précédent dans certains
pays (Diaw 1994), conduisant même
à une démonstration de son irresponsabilité
comme dans le cas du Rwanda (Prunier
1995) ou de la Somalie (Leymarie 1994).
Ce sont les mêmes égoïsmes qui tiennent
les pays des Grands Lacs ou encore la
Côte d’Ivoire, le Burundi ou la RCA en
otage. Ce recul de la solidarité et de la
responsabilité, valeurs qui fondent la société
civile, la fragilisent en situation africaine,
de même que le recul conséquent
de l’initiative privée. Ce dernier constat
explique par ailleurs la montée galopante
du chômage. L’État n’offrant plus d’emplois,
l’insécurité consécutive à tous ces
accès de colère est loin de favoriser la
reprise de l’initiative privée et même la
consolidation des avancées sur le terrain
de la construction démocratique.

Par ailleurs, l’on peut noter la radicalisation
de certains acteurs de la société civile face
à la logique de gouvernance adoptée part
le pouvoir en place. Certaines organisations
de cette institution se sont ainsi retrouvées
impliquées dans la violence, il y en a même
qui mènent la guérilla. Que l’on songe à la
situation de la RDC, de la RCA, de la Somalie
ou de la Côte d’Ivoire. L’on mesure bien
la gravité d’un tel choix tant pour l’économie
nationale que pour la construction démocratique.
Cette attitude d’intolérance
s’observe également parmi les membres de
la société civile ; ils se ferment au dialogue
et à la discussion. Toutes choses qui montrent
que la société civile constitue un problème
qu’il faut résoudre pour repenser
avec sérieux le développement dans ce contexte.

Impact de la fragilisation de la société civile sur l’ordre sociopolitique et économique

L’impact conséquent de cette auto-fragilisation
de la société civile en situation
africaine permet d’apprécier le tort que la
désarticulation et la déconstruction de
cette institution cause au développement
du continent. Cela rend également possible
l’évaluation de l’importance de sa
contribution dans l’entreprise de
réinvention du développement en Afrique.

La première chose que l’on peut constater
c’est que la revassalisation de la société
civile a laissé un espace vide que le
pouvoir a su réinvestir à pas de géants
pour tirer profit au grand dam de l’entreprise
du développement. À titre d’illustration,
les acquis de la colère des débuts
de la décennie 90 (Monga 1994) ont été
remis en question laissant le champ libre
à la continuité politique. La preuve est
fournie aujourd’hui par les révisions constitutionnelles
enregistrées de part et
d’autres, exemple du Gabon ou du Tchad,
pour permettre aux chefs d’État en place
de s‘éterniser au pouvoir. Les élections
ne valent plus que par le rituel qui les entoure.
Dans la plupart des cas, c’est devenu
une formalité pour le président sortant,
le résultat en sa faveur étant connu
d’avance. Aussi en lieu et place des chefs
d’État se retrouve t-on en présence de
dictateurs sortis des urnes comme dirigeants
en Afrique (Galloy et Gruénais
1997). Or, cela n’était pas chose facile au
moment de la fièvre des libéralisations
politiques qui ont vu ré-émerger des sociétés
civiles dynamiques en situation
africaine. Eu égard au rapprochement qui
fait entre la construction démocratique et
le développement, l’on peut dire que la fragilisation
de la société civile a desservi cette
dernière entreprise. C’est en effet, l’absence
d’un contre-pouvoir comme la société civile
qui rend cette parodie possible.

En Afrique, aujourd’hui plus qu’hier la
corruption est devenue endémique : la
quasi-totalité des individus en parle, s’en
offusque mais la pratique quand même.
Presque aucun domaine n’est épargné. Sur
la route, c’est le domaine du policier. En
plein Yaoundé, la capitale camerounaise,
l’on ne se cache plus pour recevoir 500
FCFA d’un chauffeur de taxi à qui on a
réussi à extorquer un motif d’irrégularité très
souvent non prévu par la réglementation.
À l’hôpital ou au dispensaire, l’inhospitalité
est criarde et, comme à Niamey, la violence
du personnel soignant est généralement
une stratégie pour faire pression sur les
usagers en vue de les amener à comprendre
qu’il faut soudoyer (Moussa 2003).
L’enseignant se réserve sans vergogne un
droit de cuissage auprès de ses apprenantes
contre une note d’examen. Dans les
universités d’État au Cameroun, certains
enseignants font payer aux étudiants dont
ils suivent les travaux de recherche une
somme pour frais de consultation.

Tout ceci est le résultat de l’atonie d’une
société civile au réveil pourtant prometteur
dans les années 90. En lieu et place de l’initiative,
elle a décidé de se retirer au profit
de la curialisation des rapports sociaux
(Bidima 2000). L’on assiste ainsi à la mise
en place progressive d’une société de cour
au sens de Elias (1985) où la subjectivation
se fait par le biais des rapports sociaux fondés
sur l’allégeance et la révérence à un
tiers. La figure par excellence du sujet ici
c’est le courtisan tel qu’il est décrit par Castiglione
(1987) et son corollaire. L’espace
public tel que décrit par Habermas (1986),
n’a plus pignon sur rue dans ce contexte ;
seuls comptent le corps ou la cour, d’où
l’intérêt particulier accordé au soin de l’apparat
dans nombre de sociétés africaines
aujourd’hui (Bazenguissa 1992 ; Malaquais
2001). Ce sont là des attitudes apolitiques
qui rendent impossible l’usage de tout esprit
critique en vue de participer à la dynamique
sociale.

Cet affaiblissement de la société civile en
situation africaine a débouché sur une insécurité
chronique qui embrase tous les
pans du quotidien des populations. Depuis
près d’une décennie, l’on assiste au renforcement
des inégalités entre riches et
pauvres. Cet approfondissement de l’exclusion
sociale pour la majorité des individus
est une menace pour la société toute
entière. C’est l’un des facteurs explicatifs
de la violence qui sévit dans les villes africaines
comme le montre le cas de Kinshasa
(Biaya 2000:33). Cette violence est un mode
d’expression du désarroi que connaît la
société. C’est « une réaction sociologique,
et surtout logique, à la violence institutionnalisée
infligée aux déshérités par tout un
ensemble de mutations économiques et
politiques qui se renforcent les unes les
autres »
(Wacquant 1993:10-11).
Cette paupérisation des pans entiers du
corps social est imputable à bien des égards
à l’atonie de la société civile, c’est-à-dire à
son fonctionnement. C’est d’ailleurs ce
dernier qui répond de son affaiblissement.
Ladite paupérisation rend intelligible nombre
de phénomènes émergents tels que la
criminalité urbaine et rurale, l’avènement
d’une civilisation de l’arnaque (Malaquais
2001), la quête de l’ailleurs / de l’évasion à
travers les réseaux de l’émigration (Abé
2005) ou l’adhésion aux nouvelles églises
dites de l’éveil (de Rosny 2001).

Conclusion

La réinvention du développement passe par
une redynamisation de la société civile. Sa
réactivation, en évitant les écueils du passé
récent, est urgente si l’on veut véritablement
arriver à repenser avec sérieux le développement
surtout que celui-ci se veut
désormais participatif. Pour éviter ces
écueils, cette réactivation est condamnée à
être une technologie de civilisation des
moeurs (Elias 2002) de la société civile, notamment
de ses acteurs. Un apprentissage
approfondi de la tolérance, de la responsabilité,
de l’Accountability et l’esprit d’initiative
serait bien venu. Ce qui signifie que
l’on a affaire à une société civile non civile,
au sens de civilisée (Guèye 1997), du moins
sur ses responsabilités, les enjeux du moment
et la portée de ses conduites aussi
bien à l’égard de l’État que du corps social
tout entier. Cela indique également la pertinence
de ce que la présente réflexion a voulu
montrer, notamment que la société civile est
une épreuve à passer avec succès si l’on
veut réinventer avec pertinence le développement
en Afrique. La question serait
en fin de compte de savoir comment articuler
une société civile autonome, c’est-à-dire
indépendante de la sphère politique et de
la sphère économique, où s’expriment les
intérêts divergents sans que le particulier
ne l’emporte sur la quête du bien commun.

Pour les références bibliographiques, cliquez ici


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