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La prolifération des conflits socio-environnementaux au Sud

L’intensification de la compétition autour des ressources naturelles

Les conflits socio-environnementaux, en pleine expansion à l’heure du néolibéralisme, ne constituent pas un phénomène nouveau, propre à cette doctrine particulière du développement. Pour autant, si l’exploitation à grande échelle des ressources naturelles nationales est au cœur des politiques de développement depuis l’ère des décolonisations, force est de constater que les stratégies d’extraversion adoptées par la majorité des économies du Sud ces dernières années ont considérablement accentué les pressions sur les environnements naturels et les populations locales qui en dépendent. A l’ère de la mondialisation néolibérale, les territoires, les ressources naturelles, les paysages sont déconnectés, arrachés de leurs fonctions sociales, économiques ou culturelles locales pour être envisagés du seul point de vue de leur valorisation sur les marchés internationaux.

Or, loin de la frénésie des capitales et des quartiers d’affaires, ils sont des centaines de millions – paysans, peuples autochtones, pêcheurs,… – à tirer leur subsistance de l’exploitation des ressources de leur environnement immédiat – terre, forêt, rivières, mer. L’absence de prise en compte de leurs intérêts par les autorités locales ou nationales à l’heure de négocier les termes des contrats d’exploitation avec les opérateurs privés (nationaux ou transnationaux) est source de tensions sociales de plus en plus aigues aux quatre coins de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique.

Exploitations forestières, minières, pétrolières dopées par le rebond des prix internationaux des matières premières, grands ouvrages d’infrastructure (barrages, routes, gazoducs) visant à accélérer le transit des ressources naturelles et l’alimentation d’une croissance énergivore, pêche industrielle, dissémination de stations touristiques – autant de projets « sans égards » pour les écosystèmes et les populations locales qui font des millions de « victimes du développement », pour reprendre l’expression de militants asiatiques. Depuis le début du millénaire, l’augmentation du prix des produits agricoles et l’euphorie qui entoure la montée en puissance des agrocarburants ont accentué la compétition autour des ressources foncières et hydriques entre les firmes agroalimentaires transnationales et les communautés paysannes et indigènes locales, au détriment de ces dernières.

Une tendance mondiale, des déclinaisons régionales

Pour des raisons évidentes de fragilité des équilibres entre pression démographique et renouvellement des ressources naturelles, les conflits socio-environnementaux sont particulièrement vigoureux et nombreux en Asie. Pensons au mouvement de contestation de Phulbari, au Bangladesh, où des dizaines de milliers d’habitants se sont soulevés contre un projet d’exploitation minière de Asia Energy/AEC, une compagnie britannique, ou à la multiplication des mobilisations villageoises contre l’extension des Zones économiques spéciales (SEZ) en Inde. Des conflits de même nature font rage au Pakistan, aux Philippines, en Thaïlande, en Indonésie, etc. Soulignons également la prolifération des émeutes rurales en Chine où, sur fond d’urbanisation galopante, les pouvoirs locaux abusent de leur autorité sur la distribution des concessions foncières dans leur zone d’administration.

Malgré une situation démographique aux antipodes de celle de l’Inde ou de la Chine, la montée des tensions autour de l’usage des ressources naturelles se vérifie également dans une Amérique latine en plein processus de « re-primarisation ». La revendication de « récupération des ressources naturelles », indissociable de la problématique ethnique dans la région andine, est au cœur des mouvements populaires qui ont mené à l’élection d’Evo Morales en Bolivie (et à sa décision de « nationaliser » les hydrocarbures) ou à l’expulsion d’Equateur en 2006 de la transnationale pétrolière étasunienne « Oxy ». En Colombie, au Brésil, au Paraguay, les mouvements paysans ont placé la lutte contre l’extension des « déserts verts » - ces monocultures de palmiers à huile, de soja, de canne à sucre, d’eucalyptus - au cœur de leurs campagnes.

Loin des discours aux accents prophétiques de la « diplomatie de l’agrocarburant » brésilienne, la nouvelle « terre promise » des investisseurs internationaux est le théâtre d’un durcissement du bras de fer qui oppose le Mouvement des paysans sans terre (MST) et le gouvernement Lula sur le modèle de développement agricole à adopter. Un peu plus au Sud, une mobilisation citoyenne de masse contre l’implantation d’une usine de cellulose sur les berges du fleuve Uruguay est au départ d’un conflit diplomatique qui empoisonne les rapports entre l’Uruguay et l’Argentine depuis 2006, deux pays dirigés par des gouvernements pourtant proches idéologiquement. Et dans le Chili voisin, c’est avec l’énergie du désespoir que les communautés Mapuche luttent pour sauver les derniers lambeaux de leurs terres traditionnelles de l’expansion d’une industrie forestière qui progresse de 50000 hectares chaque année.

L’Afrique des « scandales écologiques » n’est bien sûr pas en reste. Dans un continent où, depuis les indépendances, les « rentes » des industries extractives et du secteur agricole fournissent l’essentiel de leurs revenus aux groupes dirigeants, les conflits autour des ressources naturelles s’assimilent davantage à des guerres, civiles ou interétatiques, ouvertes ou larvées, qu’à des conflits sociaux. Pour autant, et malgré des contextes extrêmement défavorables en termes de possibilité de contestation, les conflits opposant la population locale aux exploitants nationaux ou internationaux sont en plein essor : révoltes des communautés du Delta du Niger affectées par l’activité pétrolières, luttes des pygmées du Cameroun assiégés par les compagnies forestières, pasteurs Massaï de Tanzanie traduisant leur gouvernement en justice pour avoir laissé les compagnies minières tanzaniennes et les gros propriétaires terriens empiéter sur leurs territoires, conflits entre Blancs et Noirs autour de la délimitation et de la gestion des parcs naturels en Afrique australe, etc.

De toute évidence, ces tensions socio-environnementales vont en s’accroissant avec l’entrée en force des firmes chinoises sur le marché des ressources naturelles africaines. La succession de grèves dans les entreprises chinoises exploitant les mines de cuivre de Zambie en est une première manifestation. De l’avis des syndicalistes africains, la ligne de conduite des compagnies chinoises en matière de droits sociaux ou d’exploitation des ressources naturelles ne diffère pas de celle de leurs homologues occidentaux. Signe inquiétant pour les populations africaines, les entrepreneurs chinois se vantent d’aller là où aucun autre investisseur n’ose aller…

Des stratégies de mobilisation face à l’isolement et à la répression

S’il fallait trouver un grand trait commun à ces conflits environnementaux d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, il s’agirait certainement de l’asymétrie qui les caractérise. D’un côté des opérateurs économiques disposant d’énormes moyens financiers et techniques, jouissant de la complicité des politiques locaux ou nationaux et incarnant le « développement » du pays ; de l’autre des communautés locales isolées, vivant dans des régions retirées , connaissant mal leurs droits, généralement dénuées des ressources matérielles et militantes qui permettent d’organiser une résistance un tant soi peu efficace.

En l’absence de relais politiques classiques, le sort de ces résistances dépend énormément de la capacité des villageois mobilisés à briser leur isolement – en trouvant des soutiens au sein des organisations paysannes, des ONG, des réseaux environnementaux ou des organisations internationales – et à projeter leur lutte au sein des espaces publics urbains et médiatiques – en perturbant le business as usual des centres-villes, en mettant en scène leur fragilité, leur « légitimité »… – en vue de gagner la sympathie de l’opinion publique.

Corollaire du déficit de citoyenneté dont pâtissent les populations affectées : le parti pris systématique des autorités en faveur des investisseurs et le recours disproportionné à la force contre les communautés comme mode de résolution du conflit. Le réflexe répressif s’observe en Amérique latine comme en Afrique ou en Asie : emprisonnement de familles entières de militants Mapuche au Chili, militarisation des régions riches en ressources au Nigeria, aux Philippines ou en Indonésie, répression policière meurtrière contre les manifestants de Phulbari au Bangladesh. L’isolement des territoires convoités facilite l’utilisation de moyens extralégaux pour étouffer la contestation : recrudescence des assassinats de syndicalistes ruraux par des milices privées ou paramilitaires au Brésil et en Colombie, meurtres en série de dirigeants locaux sur fond de magie noire dans la région pétrolifère de Banhuwangi en Indonésie. Les témoignages de campagnes d’intimidation orchestrées en sous-main par les multinationales sont légion.

Le lien de cause à effet que beaucoup de militants établissent entre l’extension du modèle des monocultures contrôlées par l’agrobusiness, la multiplication des résistances paysannes et le rétrécissement des espaces démocratiques se vérifie dans beaucoup de pays du Sud…


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.