• Contact
  • Log in

L’emploi ne s’est jamais aussi bien porté ? Pas si vite...

À l’heure du centenaire de l’Organisation internationale du travail et du débat sur l’avenir du travail, s’impose la nécessité de croiser la situation des travailleurs et travailleuses, au Nord et au Sud. L’économie sociale et solidaire est une manière d’interroger à la fois cette situation et les conditions de cet avenir.

Une opinion de Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental, www.cetri.be (La Libre, 3 juillet 19).

Les chiffres parleraient d’eux-mêmes. Selon Statbel, l’Office belge de statistiques, le chômage des 15-64 ans s’élevait à 6% en 2018. Jamais il n’avait été aussi bas depuis 1999. C’est d’ailleurs une tendance générale : le taux de chômage dans l’Union européenne est de 6,4%, soit le taux le plus faible depuis la crise de 2008. De quoi être optimiste ? Mais, en réalité, la fixation sur le taux d’emploi (et sur la croissance) révèle autant qu’elle n’occulte la situation des travailleurs et des travailleuses dans le monde.

Le présent du travail

À l’heure du centenaire de l’Organisation internationale du travail (OIT) et alors que celle-ci entend se recentrer sur l’humain pour l’avenir du travail, ce sont les conditions même de cet avenir que dessinent la vingtaine de témoignages du Sud rassemblés par le CETRI et SOLSOC dans L’économie sociale et solidaire à l’heure du travail décent. Ces récits s’adressent au premier chef à la jeunesse du monde, qui compose souvent plus de la majorité de la population… et qui bien souvent ne voit d’avenir que dans la migration.

Chaque année, 300 000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi, nous dit Voré Gana Seck, de l’ONG Green Sénégal. Souvent sans qualifications, ils font de petits jobs. Ou alors, ils préfèrent partir pour l’Espagne, la Libye... Comment les retenir ?” Et de conclure : “Un pays où les jeunes partent est un pays où l’espoir s’en va.

Un peu plus au Nord, un Marocain sur deux a moins de vingt-cinq ans, et le chômage de cette jeunesse dans les villes dépasse les 40%. Amina Zaïr, de l’Association de femmes AFAQ, dresse un panorama de sa ville, Casablanca : “On peut voir l’inégalité totale d’une façon géographique, dans la distribution de la richesse, et dans l’exercice des politiques publiques. Si tu zoomes sur les quartiers populaires, tu vois la pauvreté, la marginalité, l’analphabétisme… Et si tu zoomes encore plus, tu vois qu’il y a plusieurs catégories de femmes ; celles au foyer ; celles qui travaillent dans l’industrie ; celles qui travaillent dans une initiative économique... Mais pour toutes ces femmes, il n’y a pas de bonnes conditions de travail ni de respect de leurs droits fondamentaux. Et toutes sont victimes de harcèlement, de violences, que ce soit verbal ou physique.

Réalité lointaine, propre aux pays arabes ? Mais ne seraient-ce pas les mêmes inégalités spatiales et genrées qui structurent la société belge ? Le taux de chômage est quatre fois plus élevé à Bruxelles qu’en Flandre, et les femmes gagnent moins que les hommes pour le même travail (en moyenne 6% de moins ; 16% en Europe)… Sans compter les violences : en 2017, plus de cent plaintes par jour ont été déposées pour violences entre partenaires. Le travail commence à la maison. L’exploitation aussi.

À l’intérieur de l’usine, on menace de vous virer, et dehors, on vous menace de mort.” Ainsi parle Efren Cuellar, syndicaliste de Sinaltrainal en Colombie. Entre début 2016 et fin 2018, 431 dirigeants sociaux ont été assassinés dans ce pays sud-américain. La paix a beau avoir été signée avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) il y a trois ans, le pays vit toujours à l’heure du néolibéralisme armé. Et les travailleurs sont, comme le dit un autre syndicaliste, “dans une situation à un contre deux, face à une alliance des employeurs et de l’État.

Au niveau mondial, trois travailleurs – et surtout travailleuses – sur cinq sont occupés dans l’économie informelle, et deux sur cinq vivent dans l’extrême pauvreté. Face à ces défis, l’OIT a pris acte du potentiel de l’économie sociale et solidaire pour mettre en œuvre “le travail décent”. Et des ONG, comme SOLSOC, en ont fait le cœur de leur stratégie.

Sortir de la pauvreté, combler l’absence de l’État et la sur-présence du marché, promouvoir les formes alternatives d’économie, garantir la couverture maladie universelle… les enjeux de l’économie sociale et solidaire sont divers et couvrent des champs multiples. Mais toutes ces initiatives sont habitées d’une même soif de changement, qui fait de l’économie sociale et solidaire, comme le résume bien Masudi Wakilongo Kisale, du Réseau Proddes en République démocratique du Congo, “une économie de résistance contre des politiques et des lois injustes et non réalistes”.

Une piste alternative

L’économie sociale et solidaire ne constitue pas un parc économique réservé aux pauvres ou au Sud. En Europe, elle représente 13,6 millions d’emplois et près de 10% des richesses créées. Elle invite en outre (comme le féminisme) à décentrer notre regard des indicateurs “objectifs” et faussement consensuels, comme la croissance et l’emploi, qui occultent les asymétries de pouvoir, et font du marché un lieu apolitique, voire naturel.

Les travailleurs et travailleuses du Sud ne vivent pas les mêmes réalités que ceux du Nord et ne disposent pas des mêmes moyens pour se faire entendre. Mais, comme conclut Cédric Leterme, dans L’avenir du travail vu du Sud (Paris, CETRI/Syllepse, 2019), la nature de leurs intérêts “est largement commune : lutter pour un ‘avenir du travail’ qui soit défini par et pour les travailleurs et non par ceux qui les exploitent”. L’économie sociale et solidaire peut être un levier de cette émancipation.

Titre de la rédaction. Titre original : “Le présent des travailleurs”

See online L’opinion de F.Thomas CETRI publiée dans La Libre 3 juillet 19.

The opinions expressed and the arguments employed in this document are the responsibility of the author and do not necessarily express the views of the CETRI.

Read more ...