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L’éducation au développement se fait sous d’autres noms au Sud

Propos recueillis par Charlotte Chapelle

François Polet, vous êtes sociologue et chargé de rédaction, de recherche et de formation au Centre Tricontinental. Quels sont, selon vous, le rôle et la place des ONG dans les mouvements sociaux ?

Cela varie beaucoup, mais je crois que les ONG, et en particulier les ONG locales, peuvent avoir un rôle d’adjuvant et de structuration d’une mobilisation collective. Il y a cependant régulièrement des problèmes qui se posent parce que les ONG, surtout quand elles viennent d’ailleurs, ont souvent leur propre grille de lecture, leurs propres priorités qui sont liées à celles de leurs bailleurs de fond. Elles ont parfois tendance à vouloir imposer leur projet aux dynamiques locales, qui est souvent celui qu’elles-mêmes ont défendu auprès de leur bailleur. Même avec de très bonnes intentions, les ONG européennes quand elles ne respectent pas suffisamment les priorités et les nécessités des acteurs locaux, quand elles viennent avec ce qu’elles pensent être des préoccupations universelles, légitimes ou même urgentes, peuvent parfois faire plus de tort que de bien.

Le problème vient aussi du fait que les ONG du Nord ont tout un système de comptabilité, tout un système administratif qu’elles imposent aux organisations qu’elles financent. Bien souvent, cela pèse sur le fonctionnement de ces acteurs-là. Ils peuvent perdre en souplesse, en réactivité. Le danger est de bureaucratiser le fonctionnement d’associations ou de mouvements locaux. Ou d’écarter des financements des acteurs dont le fonctionnement est trop informel pour rentrer dans les « cadres logiques » de la coopération. Or ce sont souvent les mouvements qui émergent en milieu populaire qui ont le mode de fonctionnement le plus informel.

Donc je dirais que l’intervention des ONG étrangères, quand elle est bien ciblée, peut vraiment venir appuyer des dynamiques locales et contribuer à leur structuration, mais avec un gros danger de venir imprimer leur logique et leurs préoccupations propres sur les acteurs locaux.

En Amérique du Sud, on a parlé à un moment d’ « ONGisation » des mouvements sociaux, dans la mesure où ceux-ci adoptaient l’agenda des organisations internationales et des ONG et perdaient de leur autonomie en échange de l’appui financier des ONG.

Ce problème existe effectivement. Ce sont les ONG locales qui reçoivent l’argent de l’étranger qui finissent par orienter l’action du mouvement populaire plutôt que des processus participatifs ou les besoins du mouvement lui-même. Deux choses peuvent se passer : soit la dynamique locale va faire de la mise en scène pour correspondre aux attentes des bailleurs de fonds, en parlant de thèmes qui plaisent, en simulant la participation interne selon des modalités qui plaisent, en adoptant un langage développementaliste qui est moins politique ; soit les logiques des bailleurs peuvent prendre la place d’un langage propre, de priorités et de modes d’actions propres aux acteurs locaux. C’est évidemment dommageable par rapport à l’autonomie de ces mouvements.

En Afrique, la situation est plus dramatique qu’en Amérique latine parce que les acteurs sociaux sont généralement plus faibles. Ils sont plus facilement dévoyés, influencés par l’agenda de ceux qui les financent. Bien souvent il y a des mouvements qui n’apparaissent que pour ramener de l’argent. On sait qu’il y a des bailleurs de fonds qui sont intéressés par la société civile, que c’est un thème à la mode et qu’en mobilisant des gens on va plus facilement attirer leur attention. C’est cela leur unique but : se donner l’image d’un mouvement social pour attirer l’intérêt des ONG et leur argent.

Bien entendu la société civile africaine ne se résume pas à cela ! Il y a aussi les véritables mouvements qui conservent leur orientation et leur dynamique propre au moment où ils négocient avec les bailleurs de fonds. Mais c’est vrai qu’il y a énormément de récupérations, de cooptations voire même une société civile fictive qui gravite autour de la coopération internationale et des gouvernements pour capter leurs fonds. Le secteur de la coopération est aussi un gros business, il y a donc malheureusement des leaders de mouvements sociaux qui se font happer par ce côté plus opportuniste. Il y a également le phénomène Gongo en Afrique, pour Governement organized non governemental organisations. Ce sont par exemple des hommes politiques qui, lorsqu’ils ne sont plus au pouvoir, créent leur propre ONG pour continuer à être visibles et attirer des financements. Mais là je ne parle pas des mouvements sociaux, c’est important de faire la différence.

C’est donc contrasté : à la fois les ONG, lorsqu’elles sont trop sûres d’elles mêmes, peuvent marginaliser ou dénaturaliser des dynamiques locales, à la fois avec un minimum de connaissances et de respect des réalités et des acteurs, il y a des soutiens qui peuvent s’avérer très positifs, très stratégiques auprès de syndicats, de mouvements de paysans ou d’associations de défense des droits de l’Homme, en bref chez les acteurs collectifs indépendants qui font un travail très constructif en termes de revendication.

Les mouvements sociaux ont-ils vocation à faire de l’éducation ?

Je dirais que oui, bien que les mouvements sociaux recouvrent une réalité extrêmement diversifiée. Oui, parce que pour qu’il y ait une mobilisation il faut au préalable une lecture critique d’une situation de souffrance sociale. Il peut y avoir dans certains endroits des gens qui se trouvent dans une misère sociale épouvantable mais qui ne se mobilisent pas nécessairement parce qu’ils ne voient pas les enchaînements politiques, les mécanismes économiques qui sont responsables de cette situation. Le travail d’éducation populaire est essentiel pour susciter une lecture politique de la situation et donc une volonté de faire pression sur le pouvoir pour contrer telle ou telle décision, pour avoir telle ou telle politique publique, tel ou tel type de dédommagement.

Les ONG du Nord et les mouvements sociaux du Sud partagent-ils souvent des objectifs communs ?

Oui, je crois qu’ils partagent la plupart du temps les mêmes objectifs. Mais derrière des mêmes mots, il peut y avoir des interprétations différentes d’un contexte à l’autre. Et puis ces objectifs peuvent être hiérarchisés différemment par les différents acteurs. Il y a une série de thèmes qui sont davantage amenés par le Nord : la question du genre, par exemple, ou de l’écologie. Ce sont également des thèmes importants pour les mouvements sociaux du Sud mais qui ne vont pas toujours avoir la même priorité.

A côté de cela il y a la question des stratégies qui est parfois assez compliquée : quelle attitude un mouvement social du Sud va-t-il adopter dans son contexte politique à lui ? Va-t-il entrer dans une relation de soutien critique, de confrontation, d’alliance avec tel ou tel gouvernement qui répond potentiellement à ses revendications à lui ? Quelle stratégie va-t-il choisir en ce qui concerne le rapprochement avec d’autres acteurs de la société civile ? Et cela toujours au nom des mêmes objectifs. Parfois il peut y avoir des divergences de lecture entre ONG du Nord et mouvement social du Sud, notamment dans le type de participation au jeu politique. Les objectifs n’en sont pas moins les mêmes mais il y a parfois une méconnaissance par l’ONG du Nord du contexte politique qui fait qu’elle comprend moins certaines stratégies de rapprochement avec tel ou tel acteur politique ou de la société civile. Le mouvement social du Sud peut alors chercher à ne pas trop montrer cet aspect-là parce qu’il sait que c’est moins « vendable  » aux ONG partenaires qui ont leurs critères et préjugés malgré tout.

Les ONG du Nord ont beau jeu de dire qu’elles sont dans une relation horizontale, dans un partenariat au sein duquel doit régner la confiance. Je vais prendre l’exemple du mouvement des Atteints par les barrages au Brésil. C’est un mouvement qui s’est fait un peu dans la même philosophie que le Mouvement des sans terre (MST) et qui cherche à rassembler les gens qui sont victimes potentielles d’expulsion lorsque se construisent de grands barrages. Il cherche à les mobiliser pour exiger soit que le projet n’ait pas lieu, soit que les travaux soient arrêtés ou soit qu’il y ait un véritable dédommagement. J’ai accompagné un cas il y a quelques années où le bailleur de fonds belge, qui était pourtant une ONG vraiment engagée à gauche, n’a pas pu s’empêcher d’interférer dans un choix stratégique qui selon moi revenait au mouvement social.

Il y a des ONG qui accompagnent dix, quinze, vingt projets dans le Sud avec parfois une seule personne chargée d’accompagner de loin les projets. Mais les contextes politiques, économiques et sociaux peuvent changer très vite au Sud et cela peut être très difficile ici, au Nord, en s’y intéressant quelques heures par mois, de comprendre clairement ce qui est en train de se passer. Il y a parfois des gros malentendus qui ne sont donc pas liés aux objectifs mais aux stratégies. Et alors soit le mouvement social s’affirme par rapport à l’ONG qui le soutient, en lui imposant sa stratégie, soit il se « déguise  » pour lui plaire.

Le MST, par exemple, est un mouvement puissant, très structuré, qui a beaucoup d’appuis et qui peut donc décider lui-même de quelle manière les ONG le soutiennent. Il y a là une vraie appropriation. Mais dans beaucoup de cas, les mouvements sociaux ont un grand besoin de ces financements et il y a alors tendance à cacher, ou à moins montrer des choses qui pourraient être mal comprises par l’ONG du Nord. Le fait d’avoir une alliance avec tel homme politique par exemple, de rentrer dans une stratégie de confrontation avec un autre, d’accepter ou de refuser telle ou telle concession politique.

Par rapport à ces questions stratégiques, il peut y avoir des malentendus parce que les situations sont parfois plus compliquées que ce qu’on peut imaginer. Un mouvement social peut très bien par exemple se transformer en parti politique. Le leader du mouvement peut créer son parti avec comme base les gens du mouvement social ou devenir candidat pour un parti existant en espérant être appuyé par son mouvement social. Il le fait pour continuer à mener le même combat. Mais cela n’est en général pas apprécié par les ONG du Nord. Elles font une distinction très stricte entre le jeu politique – à éviter -, et le mouvement social – à favoriser parce que pur et désintéressé par nature. Or dans la majeure partie de l’Amérique du Sud, le but de beaucoup de mouvements est de trouver des relais au sein du monde politique, quitte à faire des alliances avec des forces qui ici sont jugées trop religieuses ou pas assez démocratiques.

Le partenariat horizontal, je crois que c’est une illusion. Il y a de toute façon quelqu’un qui détient les cordons de la bourse et quelqu’un qui en a besoin. On se rapproche d’une relation équilibrée lorsque le soutien financier, le « partenariat  », est un parmi beaucoup d’autres et que s’il vient à disparaître la situation n’en sera pas bouleversée. Là je pense qu’il peut y avoir négociation sur un plan plus horizontal.

On retrouve d’ailleurs le même rapport de force dans les aides de gouvernements du Nord aux gouvernements du Sud. Moins un gouvernement du Sud a besoin de l’aide qu’un gouvernement du Nord se propose de lui donner, plus il va être fort dans la négociation et plus cela risque d’être véritablement horizontal. Depuis que les Chinois sont là, les gouvernants congolais refusent que nos ministres de la coopération leurs parlent sur le même ton qu’avant, leur donnent des ordres et exigent un droit de regard sur les finances du pays.

Dans une certaine mesure c’est un peu comparable avec les ONG, même s’il y a plus d’affinités entre l’ONG qui appuie et le mouvement qui est appuyé qu’entre le gouvernement du Nord et le gouvernement du Sud. L’ONG a devant elle une société civile composée de centaines d’organisations et va choisir de soutenir l’acteur qu’elle juge le plus pertinent, le mieux enraciné socialement, le plus transparent en termes financiers. Donc la relation démarre sur des bases plus faciles. Mais je crois qu’il y a une irréductible différence entre l’acteur du Sud et celui du Nord parce que l’acteur du Nord a le financement et le pouvoir de l’arrêter s’il ne se reconnaît plus dans le contexte politique, les priorités et les visions stratégiques au Sud.

Les mouvements sociaux se reconnaissent-ils dans la définition de l’éducation au développement des ONG du Nord ?

On peut trouver des mouvements sociaux dans le Sud qui ont tout à fait la même idée de l’éducation au développement que des ONG du Nord. En Amérique latine et au Brésil en particulier, ils l’envisagent comme éducation à la citoyenneté, à la connaissance et la revendication de toute une série de droits, à certaines formes de participation citoyenne et politique. D’ailleurs, historiquement, il y a eu beaucoup d’échanges entre les mouvements d’éducation populaire du Nord et du Sud. Par exemple Joseph Cardijn, personnage important du mouvement social chrétien en Belgique, a eu une influence bien au-delà de la Belgique et notamment en Amérique latine. Dans l’autre sens, le pédagogue brésilien Paolo Freire a eu beaucoup d’influence sur le mouvement d’éducation populaire en Europe. Il y a également eu beaucoup d’échanges entre prêtres et militants d’Amérique latine et d’Europe. On peut donc trouver une série de mouvements sociaux qui ont la même conception de l’éducation.

Mais ces mouvements ne vont pas nécessairement parler d’« éducation au développement ». Le terme « développement  » n’est pas tant utilisé qu’en Europe. C’est vrai aussi que c’est un terme ambigu, parce qu’il reste connoté par la vision que le monde occidental a de ce qui devrait se passer dans les pays du Sud. Le terme en soi a déjà une connotation interventionniste. Donc l’éducation au développement ça veut dire quoi finalement ? Les acteurs du Sud qui éduquent les gens à participer à un développement tel que nous le concevons ? Déjà cela pose question. En Amérique latine, ils vont plutôt parler d’éducation populaire, d’éducation à la citoyenneté, de politique sociale, de démocratisation, de redistribution des richesses, de droit d’usage de certaines ressources, de droits à l’accès au crédit, à l’encadrement technique s’agissant des paysans.

Il y a bien sûr parmi ces mouvements sociaux une forme d’éducation populaire qui est assez proche de l’éducation au développement telle qu’on peut l’entendre ici. Éducation au développement comme éducation à l’idée d’une certaine citoyenneté, comme prise de conscience du fait que chacun est porteur d’un certain nombre de droits, j’ai l’impression que c’est de cette façon que l’entendent les ONG progressistes en Belgique. Et il y a beaucoup de mouvements sociaux, en particulier en Amérique latine, qui l’envisagent de la même manière.

C’est vrai que l’éducation au développement c’est avant tout un concept du Nord, mais sa signification renvoie à toute une série de choses qui se font sous d’autres noms au Sud. Il y a eu aussi beaucoup de mouvements d’éducation populaire . En Inde par exemple, dans les années soixante à quatre-vingt des milliers d’intellectuels maoïstes sont partis travailler dans les champs et dans les mines et ont fait de l’éducation populaire dans des termes marxistes. D’autres ont fait cela dans des termes gandhiens, qui ne ressemblent pas vraiment à l’éducation au développement telle qu’envisagée par une ONG belge. Les valeurs sont différentes, l’accent est surtout mis sur le communautaire, l’autosuffisance. Le rapport à la nature est aussi très différent de ce que l’on connaît en Europe.

Mais cette éducation populaire marxiste ou ghandienne n’est pas complètement différente de ce que les ONG progressistes entendent par éducation au développement. Il s’agit de donner des outils aux gens pour décrypter les situations qu’ils vivent, pour identifier les mécanismes de domination qui sont responsables de la pauvreté dans laquelle ils sont et pour se mobiliser. Ce sont donc des processus d’éducation qui donnent des ressources aux gens pour participer à la vie sociale et politique de leur pays et revendiquer leurs droits. Mais les méthodes, les valeurs qui sont transmises ne sont pas nécessairement les mêmes que chez nous.

La question du nationalisme est un autre exemple de déphasage entre éducation au développement au Nord et éducation populaire au Sud. Bien souvent les mouvements populaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie, ont une dimension nationaliste et anti-impérialiste. Ils mettent en évidence qu’une grande partie des problèmes rencontrés au Sud sont dus aux pays occidentaux : au néocolonialisme, aux multinationales, à l’influence du FMI. Leur éducation populaire est donc aussi une certaine forme de nationalisme anti-impérialiste. C’est une dimension qui est complètement absente de l’éducation au développement chez nous. Une conception critique du néolibéralisme et de la mondialisation existe dans nos formations mais la version nationaliste n’est pas présente. L’éducation au développement ici est presque post-nationaliste, elle s’oriente plus vers les droits universels, les Objectifs du millénium pour le développement. On n’entend pas souvent le droit à la souveraineté nationale alors qu’au sein des mouvements du Sud, cette revendication du respect de l’indépendance du pays est très présente.

Un autre aspect important est la dimension religieuse. Il y a beaucoup de mouvements sociaux dans lesquels la dimension religieuse est très importante. L’exemple le plus évident est la théologie de la libération en Amérique latine. Il s’agit d’une lecture sociale de la Bible qui veut que les pauvres ne doivent pas simplement attendre leur salut dans l’au-delà mais doivent aussi apprendre à se mobiliser, à revendiquer dans le monde réel. Une lecture religieuse a donc suscité une mobilisation à très grande échelle. Aujourd’hui la majorité des mouvements populaires en Amérique latine trouve son origine dans un travail d’éducation populaire avec une forte dimension religieuse. Même le Mouvement des sans terre, au sein duquel la religion est absente, n’aurait probablement pas vu le jour sans les prêtres qui faisaient de l’éducation populaire dans les campagnes.

La religion est également très présente dans les mouvements d’Afrique ou d’Asie. Or chez nous, on envisage le mouvement social comme tout à fait sécularisé, laïc. C’est la conception du secteur progressiste européen du fait de son histoire et de sa trajectoire. Cette situation génère souvent des malentendus entre militants du Nord et militants du Sud. Le militant du Nord est laïc et la place du religieux dans les discours de certains acteurs sociaux du Sud est mal comprise, mal acceptée par les partenaires du Nord.

Je crois donc que suivant les lieux et les mouvements il y a des processus éducationnels qui sont très proches de l’idée qu’on s’en fait ici, et d’autres qui s’en éloignent. Et c’est normal, car les valeurs qui nous sont chères aujourd’hui sont le résultat d’un processus historique. Il y a d’abord eu durant bien longtemps la justice sociale comme valeur centrale, puis sont venues celles de respect de l’environnement et d’égalité de genre dans les années soixante et septante, de respect des identités culturelles, de respect des identités sexuelles plus récemment. On a parfois tendance à considérer que ces valeurs doivent être défendues en tout temps et en tout lieux par les acteurs qu’on soutient. Or il faut bien se rendre compte qu’il y a un aspect situé. Tous les acteurs sociaux du Sud n’ont pas forcément la même trajectoire et n’accordent pas la même importance à ces valeurs qui nous semblent primordiales.

Parfois, ce déphasage mène à des situations délicates. Imaginons un mouvement indigène que l’on soutient car il a des revendications qu’on estime très justes compte tenu de la spoliation dont les indigènes sont victimes par les multinationales et les grands propriétaires terriens. Imaginons que ce mouvement qui revendique le droit des paysans sur ces territoires a en même temps une composante identitaire qui veut redonner de l’importance à certaines formes de rendre la justice, à certains rôles sociaux dans lesquels l’aîné à plus de poids que le plus jeune et l’homme a plus de poids que la femme. Que fait-on dans ce cas-là, nous, internationalistes du Nord ? Il y a parfois des questions difficiles à résoudre… Je ne dis pas que la conclusion de tout cela est d’arrêter de soutenir les acteurs du Sud, mais je crois que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on pourrait l’espérer. Ce n’est certainement pas pour autant que ce soutien ne doit pas exister.

Le reproche est parfois fait aux ONG qui ont des projets dans le Sud de tendre à se substituer aux structures locales. La question de la légitimité des ONG se pose-t-elle également pour leurs actions de plaidoyer au Nord ?

Je crois que dans ces processus de plaidoyer international au sein desquels les acteurs du Nord et du Sud sont amenés à travailler ensemble il peut y avoir des situations où les préoccupations, les réalités et les discours des acteurs du Sud sont réellement pris en compte. Mais il y a aussi des situations où les revendications et la façon de les formuler du Nord vont prendre la place d’une formulation proprement locale. Prenons l’altermondialisme, il y a une asymétrie entre le Nord qui a accès à des ressources matérielles, communicationnelle et linguistiques (accès à l’information internationale, aux débats internationaux, aux langues) et le Sud qui n’y a pas accès. Si l’acteur du Nord ne fait pas attention à ce déséquilibre, il y a un fort danger que son discours soit repris tel quel par l’acteur du Sud, sans qu’il y ait de véritable appropriation, sans qu’il ne cherche à développer lui-même ses propres analyses et revendications. Ça c’est une dérive possible.

Il est aussi important de respecter le rythme des partenaires du Sud. Ici, nous sommes dans une société de l’information et de la communication et se consulter dans un réseau d’ONG, se mettre d’accord sur une petite série de revendications peut aller très vite. Mais dans un pays africain où il faut essayer de faire un minimum participer les bases, c’est un processus qui peut prendre beaucoup plus de temps. Une pression trop importante sur le temps peut venir enrayer les dynamiques locales. Certaines ONG y font attention, d’autres moins.

Y a-t-il parfois des problèmes de cohérence entre les actions des ONG du Nord (plaidoyer, éducation au développement et projets dans les Sud) et les objectifs des mouvements sociaux ?

Évidemment, parce qu’il y a une diversité d’acteurs au Nord et au Sud et certaines revendications au Nord peuvent être complètement opposées à celles qui émanent du Sud. Certaines ONG environnementalistes au Nord par exemple estiment que l’Amazonie devrait être considérée comme un patrimoine universel et devrait être gérée par les Nations unies. Si un militant d’un mouvement populaire brésilien entend ça, il va sortir de ses gonds ! L’exemple de la conditionnalité démocratique est également intéressant. Il y a certaines ONG au Nord qui estiment que quand un gouvernement du Nord aide un gouvernement du Sud, il ne doit y avoir aucune conditionnalité, ni économique, ni politique. La seule conditionnalité qu’elles admettent est celle relative au non détournement des fonds. Certaines organisations du Sud trouvent par contre que la conditionnalité politique est nécessaire (il s’agit donc de respecter une série de droits démocratiques en échange d’une aide financière). Elles veulent que les bailleurs de fonds du Nord continuent à l’imposer aux gouvernements du Sud parce que cela peut réduire la répression dont elles sont victimes. L’argument de certaines ONG du Nord est que cette conditionnalité ne sert à rien puisque le processus de démocratisation ne doit pas être fait pour plaire au Nord mais doit reposer sur une dynamique interne.

Et il y a beaucoup d’exemples. Par rapport à l’aide publique notamment. Il y a des acteurs sociaux au Sud qui sont complètement contre l’aide parce c’est pour eux une façon d’acheter leurs dirigeants. Il y a beaucoup de mouvements populaires anti-impérialistes en Inde, en Amérique latine et en Afrique du Sud qui sont fondamentalement contre l’aide. Or une des grandes revendications de la société civile ici au Nord est d’augmenter l’aide publique jusqu’à 0.7%. Ce sont à nouveau des perceptions, des expériences qui sont complètement différentes.

Et certains de ces acteurs du Sud voient aussi d’un mauvais œil l’action de certaines ONG du Nord. Dans les ONG il y a de tout et celles comme ITECO, Oxfam ou le Cncd sont minoritaires dans beaucoup de pays du Sud. D’autres fonctionnent beaucoup plus en partenariat avec les organisations internationales, reproduisent le discours dominant et sont tout à fait acritiques par rapport aux ajustements structurels et participent à l’imposition de la mondialisation néolibérale. Et dans l’esprit de ces mouvements populaires anti-impérialistes, le soutien de ces ONG du Nord pervertit finalement les mouvements sociaux du Sud. Ça les détourne de leur objectif prioritaire de lutte sociale.

Il peut donc y avoir de grosses différences entre les revendications du Nord et certaines revendications du Sud parce que la société civile du Nord et du Sud est plurielle. Il y a des orientations qui peuvent être très différentes ici aussi. Deux ONG font de l’éducation au développement mais leurs revendications sont différentes et elles s’affronteraient même radicalement sur certains sujets. De la même manière il peut y avoir des ONG ou des mouvements sociaux beaucoup plus critiques ou beaucoup plus en phase avec les grandes priorités du discours international. Potentiellement il y a beaucoup de contradictions. Il y en a moins évidemment entre organisations qui se ressemblent : entre une ONG chrétienne plutôt de gauche ici par exemple et un mouvement de gauche chrétien là-bas. Il y aura moins de sujets de divergences mais même dans ce cas, il est très probable qu’il y en ait aussi.

Quels sont les défis majeurs et les stratégies à privilégier par ceux qui s’intéressent à l’éducation au développement ?

Je crois que ce qui est très important, c’est que l’éducation au développement fasse comprendre qu’il y a une série de dynamiques qui existent dans les pays du Sud. Il faut insister sur le fait qu’il n’y a pas seulement des victimes incapables de se prendre en charge qui auraient besoin de l’aide du Nord pour résoudre leurs problèmes. C’est important de montrer la capacité de réaction, d’organisation et de mobilisation même au sein des secteurs les plus pauvres au Sud. Il y a une capacité de formulation de revendications et d’alternatives au Sud et je crois qu’il faut faire preuve de beaucoup d’humilité en tant qu’intervenant du Nord lorsqu’on est amené à travailler dans un pays du Sud. Il faut prendre en considération l’existence de ces dynamiques et il faut pouvoir exercer son regard pour les distinguer parce qu’elles ne tiennent pas toujours le même discours développementaliste que nous.

Il y a deux dérives à éviter. La première consiste à plaquer notre propre vision des problèmes vécus par les populations sur l’agenda des acteurs sociaux du Sud. Il y a une capacité d’autodétermination au sein de ces mouvements qui est importante et gardons en mémoire qu’ils n’ont pas de leçons à recevoir des ONG, des militants ou des « touristes politiques » du Nord. A l’opposé, la deuxième dérive est celle de l’idéalisation, qui serait de croire que tout acteur ou mouvement social du Sud a raison sur tout, est désintéressé et représentatif. C’est ce qu’on peut appeler le biais « mouvementiste  ». C’est-à-dire penser que le mouvement social est porteur de toutes les solutions. Or non. C’est un acteur important, mais un acteur parmi d’autres - politiques, syndicaux, religieux etc. - qui ont également un rôle à jouer.

Voir en ligne iteco.be

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