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Bahreïn

L’Arabie saoudite réaffirme son leadership sur les monarchies du Golfe

Éclairage Pour Laurence Louër, chercheur au CERI, la dimension chiite de l’opposition n’est pas la seule raison de l’intervention militaire des Saoudiens et des Émiratis.

La situation s’est considérablement dégradée la semaine dernière à Bahreïn où le pouvoir a renforcé sa répression, qui devient de plus en plus musclée, contre l’opposition. Cette évolution est survenue après l’arrivée dans l’île de troupes saoudiennes et émiraties venues prêter main-forte à cette monarchie sunnite en proie à une révolte de la majorité chiite depuis le 14 février. De son côté, l’Iran a haussé le ton contre l’envoi de ces soldats qui font partie de la force commune du Conseil de coopération du Golfe (CCG), mise en place en 1984.
Pour Laurence Louër, chargée de recherche au CERI (Centre d’études et de recherche internationales) à Paris et spécialiste des monarchies du golfe Arabo-Persique, « Bahreïn est un protectorat saoudien depuis sa fondation. Et Riyad s’est toujours présenté comme le garant de la sécurité et de la pérennité de la dynastie en place avec l’assentiment de cette dernière ».

Il ne faut pas oublier, rappelle Mme Louër, que sur le plan économique, Bahreïn est dépendant de l’Arabie saoudite, puisque la majeure partie du budget de l’État bahreïni provient des revenus des puits de pétrole d’Abou Saafa, situés dans les eaux territoriales saoudiennes et où, officiellement, ces deux pays partagent leur souveraineté sur ces puits.

Dans les faits, ces gisements sont entièrement exploités par Aramco, l’entreprise pétrolière saoudienne, et Bahreïn n’a aucun contrôle sur les activités de cette compagnie qui lui verse la moitié des bénéfices. « Si un jour les Saoudiens décident de fermer le robinet, le budget de l’État bahreïni sera durement affecté, d’où une certaine dépendance économique vis-à-vis de son grand voisin qui explique la marge de manoeuvre extrêmement limitée du pouvoir, y compris et surtout dans son dialogue avec l’opposition », explique Laurence Louër. Et la chercheuse d’ajouter qu’il « y a certainement des lignes rouges qui ont été posées par les Saoudiens, en particulier quand le roi de Bahreïn, Hamad ben Issa al-Khalifa, s’est rendu il y a quelques jours en Arabie saoudite pour rencontrer le roi Abdallah qui ne peut pas accepter qu’un pouvoir chiite s’installe à ses portes ». Un scénario qui serait profondément déstabilisant pour le royaume wahhabite, « en particulier pour sa propre population chiite qui réside juste de l’autre coté du pont reliant l’Arabie saoudite à Bahreïn ».

Toutefois, la dimension chiite de l’opposition n’est pas la seule raison de l’intervention militaire des Saoudiens et des Émiratis. Cette intervention répond par ailleurs « au refus qu’il puisse y avoir un mouvement de renversement d’un régime dans une des monarchies du CCG. Ceci est inacceptable et créerait un précédent », explique Mme Louër, qui note que ce qui se passe actuellement est tout de même inédit. Même durant la révolte de la jeunesse chiite entre 1994 et 1998, les Saoudiens n’ont jamais franchi le pont pour soutenir le souverain. Aujourd’hui, les deux régimes saoudien et bahreïni veulent frapper fort et montrer qu’il n’est pas du tout question qu’ils perdent le contrôle de la situation. « L’Arabie saoudite réaffirme ainsi son leadership sur Bahreïn et plus largement sur les monarchies du Golfe et les pays du CCG », estime Laurence Louër.

Le rôle de l’Iran

Les Iraniens, en revanche, ont depuis longtemps renoncé à jouer un rôle à Bahreïn. « Ils s’accommodent très bien de la dynastie d’al-Khalifa, et ne voient pas l’intérêt de la changer. Et puis ils ont déjà beaucoup de casseroles sur le feu, en Irak, au Liban, en Afghanistan. Clairement, Bahreïn n’est pas la priorité des Iraniens », ajoute-t-elle.

L’Iran ne pouvait pas rester tout à fait à l’écart de l’affaire bahreïnie et ne pas réagir, mais une menace de manipulation iranienne reste limitée. Les Iraniens ne souhaitent pas entrer dans une confrontation directe avec l’Arabie saoudite, et ils feront très attention avec Bahreïn, qui est la chasse gardée des Saoudiens. Selon Mme Louër, « il faut donc relativiser la menace iranienne, même s’il est dans l’intérêt de Téhéran de suggérer qu’il pourrait faire quelque chose et qu’il a la haute main sur l’opposition chiite. Sur le terrain, ce n’est absolument pas le cas ».

La dimension chiite

Pour Laurence Louër, la dimension chiite de la révolte n’est peut-être pas la dimension principale de l’affaire. « Au coeur de ces révoltes, il y a essentiellement des problèmes socio-économiques. Il ne s’agit pas de conflits confessionnels, surtout à Bahreïn. » De fait, les revendications portent d’abord sur le chômage et l’emploi. Elles portent ensuite sur des points plus généraux comme la démocratie et la participation politique.

Certes, à Bahreïn la majorité des protestataires sont chiites, à l’image du pays où 70 % de la population est chiite. Bahreïn a également une tradition de mobilisation de la population chiite.

Mais les manifestants essaient toujours d’avoir un discours non confessionnel, alors que le pouvoir se place lui-même sur le terrain confessionnel. « Il est très clair aujourd’hui à Bahreïn que les mouvements qui dérivent de l’islamisme chiite sont au coeur de la contestation, mais ils essaient quand même d’avoir un discours qui concerne l’ensemble de la population, alors que, face à eux, le pourvoir organise des contre-manifestations, dont la plus importante est partie de la principale mosquée sunnite du pays et a été dirigée par un religieux sunnite », explique la chercheuse. Le pouvoir essaie, depuis plusieurs années déjà, de rassembler les sunnites autour de lui afin de constituer une base loyale à partir d’un discours qui consiste à dire qu’il y a une menace de débordement de la population chiite et que l’opposition est uniquement chiite et agit à partir d’une logique confessionnelle.

Ce qui n’est pas le cas d’après Laurence Louër, puisqu’il y a une tentative de l’opposition de dépasser cette problématique confessionnelle, même s’il ne s’agit pas de l’oublier complètement. « Il faut quand même savoir que dans la tête de nombreux manifestants chiites, il y a une discrimination à l’emploi, dans le secteur public en particulier parce qu’ils sont chiites et que le régime favorise les sunnites. Sans compter le problème des naturalisations, le pouvoir étant accusé de donner la nationalité bahreïnie à d’autres sunnites du monde arabe pour augmenter leur nombre dans le pays. Ces derniers travaillent notamment dans les services de sécurité (armée et police) », affirme-t-elle.

L’Arabie saoudite

En Arabie saoudite, la situation est différente. Le royaume, jusqu’à présent, n’a pas été le théâtre de rassemblements aussi importants que ceux de Bahreïn. « On n’est pas du tout dans le même type de processus », estime Mme Louër. Les manifestations qui ont eu lieu dans la province orientale d’Arabie, où il y a une forte concentration chiite, ont été extrêmement limitées en nombre et dans les revendications qui étaient principalement des demandes de libération de prisonniers chiites. « La stratégie du courant majoritaire du chiisme saoudien reste toujours celle du dialogue, qui veut avancer pas à pas pour une meilleure acceptation des chiites en Arabie. On n’est pas dans une stratégie d’émeute ou de mobilisation populaire », insiste la chercheuse. D’ailleurs, dans ce pays, les premières manifestations n’ont pas commencé dans la province est, mais dans des régions sunnites. La nouveauté est le nombre de pétitions circulant à travers le pays, dont la dernière qui date du 6 mars et a été signée par un groupe de jeunes appelle à la résolution du problème du chômage. « C’est une revendication socio-économique qui en dit long sur les mutations de ces sociétés du Golfe dans leur ensemble et en particulier en Arabie saoudite, à Bahreïn et à Oman. Il y a un changement social très large que j’appellerais la fin de l’État providence », affirme-t-elle. Aujourd’hui, il y a des problèmes socio-économiques qui n’existaient pas il y a une vingtaine d’années. Selon la chercheuse, ce qui s’est passé en Arabie saoudite n’est donc pas une conséquence de Bahreïn, puisqu’on est dans une situation démographique différente (les chiites en Arabie saoudite ne représentent que près de 8 % de la population). Si on s’en tient aux chiites, on voit qu’ils ont des stratégies complètement différentes.

En tout cas, explique Mme Louër, la réponse du roi Abdallah a été de mettre en place un train de mesures sociales, la création d’une assurance chômage, la création de nouveaux emplois dans le secteur public, et une amélioration du système de subvention du logement. « On ne voit aucune ouverture politique », note-t-elle.

La situation est bien différente à Bahreïn où une libéralisation politique a eu lieu en 2002, avec notamment une légalisation du débat public et l’autorisation d’association. Mais en même temps, il y a eu un verrouillage du système politique. « Il est clair que la dynastie au pouvoir veut en rester là. On ne voit pas comment le pouvoir peut aller plus loin que cela. Le régime est donc prêt à jouer la politique du pire », conclut la chercheuse.

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