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Iran : crises et contestations sociales à l’aube du 40e anniversaire de la République islamique

Les manifestations de décembre 2017 et janvier 2018 en Iran ont mis en avant des revendications sociales et économiques provenant de milieux sociaux issus non pas des grandes villes comme Téhéran mais plutôt de localités de tailles plus modestes. Partant des espaces périphériques de la République islamique, ces mobilisations se sont distinguées par leur caractère spontané et horizontal, révélant les nouvelles formes de contestations à l’œuvre dans le pays.

Le contexte dans lequel ces manifestations ont éclaté doit être abordé sur une période plus longue, afin de bien saisir les dynamiques en cours. En effet, les mobilisations récentes trouvent leurs racines dans plusieurs politiques ayant déséquilibré les classes ouvrières et moyennes inférieures en Iran. Face à ces politiques, une conflictualité sociale latente s’est installée dans le pays, se manifestant par des mobilisations locales de courte durée mais régulières.

Les racines de ces mobilisations et contestations sont diverses. Le premier de ces facteurs, de loin le principal, est d’ordre économique. Système hybride conjuguant capitalisme d’État et économie libérale, la République islamique d’Iran a vu s’accroître les difficultés financières au cours de la dernière décennie. Le vote de sanctions internationales suite à la crise du nucléaire a, certes, durement pesé sur cette situation. Mais le choix de politiques tantôt populistes, tantôt pro-croissance auront déstabilisé un marché interne déjà fragile. Plus que toutes autres, c’est la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) qui a été particulièrement dévastatrice. S’appuyant sur une manne pétrolière particulièrement avantageuse durant sa présidence, Ahmadinejad s’est inscrit dans une politique de redistribution et de grands projets de constructions. Loin de répondre à des besoins directs, ces projets ont fini par créer des déséquilibres à la fois micro et macro-économiques, plombant les couches les plus précaires de la population. Les jeunes sont les principales victimes de cette situation. Sous la présidence Ahmadinejad, le taux de chômage des moins de 25 ans s’est envolé, passant de 22 % en 2007 à 28,8 % en 2013. De l’autre côté, l’inflation a atteint des niveaux records, pointant à 45 % en 2013 et rendant de ce fait inopérantes les différentes aides d’État allouées aux ménages les plus fragiles.

Promettant de sortir le pays de sa crise économique, Hassan Rouhani, élu président en 2013, a mis en place une politique d’inspiration néo-libérale, autour d’une réduction des dépenses publiques et d’un retour à l’orthodoxie budgétaire. Depuis 2013, souhaitant attirer les investissements étrangers, le président mène vers l’extérieur une politique de négociations autour du dossier nucléaire, qui aboutit en 2015 à un accord levant les sanctions à l’égard de l’Iran. Mais l’administration en place, qui affirme être parvenue à reprendre le contrôle des indicateurs économiques (l’inflation est ramenée à 8,9 % en mars 2017) échoue à diminuer le coût de la vie et surtout à créer des emplois. C’est essentiellement dans les villes secondaires et les campagnes que cette dure réalité est ressentie. Alors que Téhéran voit les dépenses des ménages croître à nouveau après 2014 tandis que son taux de pauvreté diminue, les villes moyennes et le monde rural, de leur côté, ne retirent guère de bénéfices des politiques menées par Rouhani. À la différence de la capitale, les campagnes doivent attendre 2016 pour voir enfin baisser, légèrement, un taux de pauvreté monté en flèche entre 2013 et 2014 [1] . Le manque d’investissements, de son côté, empêche une réelle relance dans la création d’emplois dans un pays caractérisé par des arrivées massives de jeunes sur le marché du travail [2] . À nouveau, ce sont les villes moyennes qui doivent faire face à des taux de chômage parmi les plus élevés : 18 % à Izeh, dans le Khouzistan ; 24 % à Kermanshah, 14,3 % à Doroud, dans le Lorestan.

Outre ces enjeux économiques créant frustrations auprès de certaines catégories de la population, des tensions environnementales apparaissent de part plusieurs politiques inappropriées. La politique effrénée de construction de barrages sur les principales rivières du pays finit par provoquer un assèchement des terres agricoles comme dans le Khorasan. Ailleurs, le rejet de produits toxiques contaminant rivières et nappes phréatiques favorise la migration de villageois ne parvenant plus à survivre dans un environnement saccagé, comme dans le sud du pays autour du fleuve Karoun. Ces différents flux migratoires achèvent de déséquilibrer des régions rurales qui voient disparaître à la fois main d’œuvre et marchés nécessaires à l’économie locale. Contribuant à un accroissement urbain non planifié, ces migrants finissent par s’installer dans des situations précaires en périphérie de villes moyennes, déjà en manque de débouchés.

Confrontée à des promesses peu suivies d’effets, la population iranienne fait face également à des mutations sociales importantes. Celles-ci ont vu migration et réduction du taux de natalité bouleverser des équilibres locaux. Avec un taux d’urbanisation passant de 47 % en 1976 à 75 % en 2015, les villes iraniennes ont connu d’importantes transformations. Ce phénomène a vu les périphéries s’agrandir considérablement, amenant de nouveaux modes de vie urbains. En outre, l’accroissement des villes, lié notamment aux destructions d’emploi dans les milieux ruraux, a contribué à fragiliser plusieurs tissus sociaux. La classe ouvrière s’est transformée de son côté, avec une mobilité sociale qui n’existait pas en 1979 [3] . Travaillant essentiellement dans des entreprises contrôlées par le régime, et dépendant de transferts sociaux publics et semi-publics, ces couches de la population se retrouvent dans une situation de dépendance envers l’État plus marquée qu’auparavant. Certains ménages, pour compléter leurs revenus, se sont ainsi engagés auprès d’institutions financières peu scrupuleuses, dont les récents scandales sur des détournements de fond voire de faillites ont entraîné plusieurs mouvements de protestations à travers le pays.

Face à ces crises économiques et sociales, les instruments traditionnels de médiations et de pacification des conflits sont inopérants. Dans un pays qui interdit l’existence de structures syndicales indépendantes, la défense des droits des travailleurs se retrouve régulièrement dans une impasse [4] . C’est donc en l’absence de structures de négociations que de nouvelles formes de mobilisation et de contestation apparaissent. L’insécurité du travail, l’incertitude quant au versement des salaires et des pensions ont ainsi entraîné de nombreuses manifestations dont l’intensité n’a pas faibli en 2017 (à Téhéran mais également dans des villes moyennes comme Semnan, Bushehr, Arak, Kermanshah, Izeh, etc.). Outre ces revendications, d’autres griefs ont été adressés par des habitants d’autres petites et moyennes villes comme la dénonciation du manque d’infrastructures publiques ou la nécessité de répondre aux dégradations environnementales (à Ahvaz, Rafsanjan, Yasouj, etc.).

L’exacerbation présente, et entretenue au cours de l’année 2017 par la révélation de plusieurs scandales de corruption touchant le cœur du régime, aurait donc explosé au moment où l’opportunité de manifester s’est ouverte le 28 décembre, à Mashhad. L’événement a ouvert une fenêtre d’opportunité pour de nombreux mouvements spontanés, venant avec leurs propres ressentiments par rapport à leurs situations locales. Car c’est bien un mouvement important qui aura bousculé le pays. Les protestations ont, en effet, touché 71 villes dans les 31 provinces du pays. Les cités les plus secouées par les manifestations ont été celles affichant un taux de chômage parmi les plus élevés. Bien que restant circonscrites à quelques centaines voire quelques milliers de manifestants, ces mobilisations auront fait émerger la capacité de mise en mouvement d’une partie de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure, souvent peu prise en considération dans les mouvements de protestations. Profitant d’une opportunité politique soudaine pour faire part de ses craintes suivant un répertoire déjà rencontré par le passé, ces rassemblements auront bousculé jusqu’au cœur du régime. Au vu des différents témoignages recueillis, ce sont bien les craintes et frustrations quant à la marginalisation et la réduction des moyens de subsistances qui ont été les principaux comburants alimentant les manifestations. Ce n’est donc pas tant l’accroissement de la pauvreté qui a entraîné le mouvement des révoltes, mais plutôt toute une série de facteurs et de ressentiments à l’égard de politiques promises et non obtenues.

Alors que son quarantième anniversaire approche, la République islamique d’Iran se retrouve confrontée à plusieurs conflictualités sociales potentiellement déstabilisatrices à moyen terme. Les transformations sociales, économiques et environnementales posent de nombreux défis auxquels le pouvoir peine à répondre [5] . L’absence de structures de médiations et de contre-pouvoirs finit par jouer contre le régime, dont l’autorité religieuse est-elle même discréditée face à une sécularisation de la société [6]. Le pouvoir, qui a par le passé joué avec sa capacité de résilience pour s’adapter face à ces changements, se retrouve face à de nouveaux blocages à devoir dépasser. Cette situation pose la question de la validité du contrat social existant entre le régime et la population, contrat social dont les racines tirées de la Révolution islamique insistaient sur la protection et la défense des plus pauvres, à savoir les « déshérités » (mostazafin) [7] . L’idéologie économique qui a fini par s’imposer en Iran s’est progressivement éloignée de ces principes pour se rapprocher de critères relevant plus du Consensus du Washington, en insistant sur la nécessaire libéralisation de l’économie. Plus qu’une contestation économique, les manifestations de 2017-2018 sont le symptôme d’un malaise social plus profond, dans lequel les « oubliés » du système ont fait part de leurs capacités de protestations. La principale question reste cependant celle de la pérennité de la mobilisation sur un temps long de ces couches sociales et de l’émergence, à moyen terme, d’une organisation collective critique jouant le rôle de contre-pouvoir face au système politique en place.

L’absence de structure et de leadership de ces mobilisations pourraient ne représenter qu’une victoire à la Pyrrhus pour le régime, qui n’aura en fait que gagné du temps. Les causes profondes du ressentiment social vont nécessiter des réformes importantes pour parvenir à répondre au malaise qui touche une bonne partie de la population iranienne. Ces défis économiques ne sont cependant pas les seuls. La crise qui touche aujourd’hui l’Iran prend de plus en plus l’apparence d’une crise structurelle, systémique. En effet, à politique inchangée, les défis environnementaux seront de plus en plus pesants pour l’avenir même de l’Iran. Si aucune réponse n’est apportée à ces besoins de plus en plus criants, une crise de légitimité plus profonde pourrait donc se développer entre la population iranienne et le régime en place, ouvrant la voie à des perturbations encore plus profondes.


Notes

[1À l’échelle du pays, suivant les standards iraniens, le taux de pauvreté reste cependant faible, à 4.7% pour l’ensemble du pays pour la période 2016/2017 (Djavad Salehi-Isfahani, Poverty and living standards in Iran after the nuclear deal, in https://djavadsalehi.com, 3 janvier 2018, [en ligne], https://djavadsalehi.com/2018/01/03/poverty-and-living-standards-of-iranians-since-the-nuclear-deal/).

[2En 2018, ce ne sont pas moins de 840.000 Iraniens qui se présenteront comme nouveaux demandeurs d’emplois.

[3Hashemi, Manata, « Waithood and Face : Morality and Mobility Among Lower-Class Youth in Iran », in Qualitative Sociology, 38, New York, Springer, Septembre 2015, p. 261-283, [en ligne], https://www.researchgate.net/publication/280590937_Waithood_and_Face_Morality_and_Mobility_Among_Lower-Class_Youth_in_Iran.

[4L’existence de structures syndicales indépendantes est purement et simplement bannie. Seuls existent des conseils islamiques du travail rassemblant ministère du Travail, employeurs et travailleurs reconnus pour leur loyauté au pouvoir et pour leur affiliation religieuse. La capacité de contestation se trouve donc limitée de par l’absence de structures autorisées et reconnues comme légitimes par la population.

[5Kevan Harris, A Social Revolution. Politics and the welfare state in Iran, Oakland, University of California Press, 2017.

[6Amélie Chelly, Iran, autopsie du chiisme politique, Paris, éd. du Cerf, 2017.

[7Thierry Coville, Iran, la révolution invisible, Paris, La Découverte, 2007.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.