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« Il est illusoire de croire qu’un processus électoral puisse se réaliser en Haïti »

Le 7 février, dans un climat de fin de règne et de crise exacerbée, s’est achevé le mandat du conseil présidentiel de transition en Haïti. Des élections parlementaires et présidentielles sont prévues le 30 août et le 16 décembre 2026, mais soit elles n’auront pas lieu, soit elles seront marquées par une forte abstention, analyse, dans une tribune au « Monde », le politiste Frédéric Thomas.

Haïti est dans une situation de guerre. Plus de 8 100 homicides ont été enregistrés de janvier à novembre 2025 et les gangs armés continuent de se structurer, de se renforcer – militairement et économiquement – et de s’étendre territorialement. Ceux-ci contrôlent la quasi-totalité de la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, ainsi que ses entrées et sorties, mais aussi des parts toujours plus importantes des départements du Centre et de l’Artibonite. De plus, ils sont désormais connectés aux réseaux transnationaux du narcotrafic ; ce qui en retour accroît leur puissance.

En toute logique, Haïti est classé par la Maison Blanche parmi les pays les plus déconseillés aux voyageurs. Cela n’a cependant pas empêché celle-ci d’annoncer, sur fond de déclarations racistes, que prendrait fin le 3 février le statut de protection temporaire (TPS) pour les Haïtiens et Haïtiennes vivant aux États-Unis. Ceux-ci bénéficiaient depuis le séisme de 2010 de cette mesure renouvelable accordée à des ressortissants issus de pays traversant une crise majeure. Le département de la sécurité intérieure a décrété que la situation en Haïti s’était suffisamment améliorée pour permettre un retour « en toute sécurité », que le renvoi des Haïtiens constituait « un vote de confiance » stratégique en l’avenir du pays et, plus sûrement, que leur permettre de rester était « contraire à l’intérêt national des Etats-Unis ».

Un juge fédéral a in extremis suspendu temporairement la décision du gouvernement Trump, offrant un sursis à quelque 330 000 Haïtiens. L’épée de Damoclès pèse sur eux ainsi que sur Haïti, déjà confronté aux déportations massives de ressortissants depuis la République dominicaine (plus de 265 000 en 2025), alors que 1,4 million de personnes – soit 12 % de la population – sont déplacées du fait de la violence et que les espaces d’accueil sont insuffisants, saturés et manquent de tout.

L’expiration du mandat du conseil présidentiel de transition (CPT) à Haïti, le 7 février, a attisé les tensions et divisions au sein d’une classe politique davantage préoccupée par l’accaparement du pouvoir que par la situation dramatique de la population. La réprobation nationale et internationale est d’autant plus grande au vu du discrédit du CPT, incapable et engoncé dans des affaires de corruption, et de la menace que font peser les gangs armés. Mais en prétendant valider ou invalider les acteurs et les processus et discipliner la souveraineté populaire, la communauté internationale porte une large part de responsabilité.

Matrice coloniale

Ainsi, le soutien ostentatoire – appuyé par l’envoi de trois navires de guerre aux abords de Port-au-Prince – apporté par les Etats-Unis au premier ministre, issu du milieu des affaires, qui gouverne désormais seul, et l’affirmation que la stabilisation du pays constitue une « priorité commune » font une nouvelle fois la démonstration amère de la gouvernance internationalisée d’Haïti. Sans compter que l’utilisation opportuniste des sanctions pour punir les membres du CPT qui avaient tenté de destituer le premier ministre réduit le régime de sanctions mis en place par l’Organisation des Nations unies (ONU) à un simple instrument impérial.

Au cours de la dernière réunion du Conseil de sécurité consacrée à Haïti, fin janvier, les Etats-Unis ont évoqué « une étape importante », la France « un nouvel élan ». Des élections parlementaires et présidentielles, prévues initialement en 2019, ont été fixées aux 30 août (premier tour) et 6 décembre 2026 (second tour). L’ONU a approuvé en octobre 2025 l’envoi d’une nouvelle mission internationale armée, la Force de répression des gangs (FRG), afin de contribuer à la lutte contre les bandes armées et de dégager leur emprise sur une grande partie du territoire et du corps électoral, de telle sorte que le processus électoral puisse se tenir. Une sortie de crise électorale aux conditions sécuritaires donc. Mais les deux volets sont spécieux.

Plus importante et offensive que la Mission multinationale d’appui à la sécurité qu’elle remplace, davantage soutenue par l’ONU et toujours pilotée par Washington, la FRG n’en est pas moins confrontée aux mêmes problèmes d’effectif et de financement, de coordination et de stratégie, d’efficacité et de légitimité. Alors que son déploiement est prévu entre avril et octobre 2026 – ce qui est tard par rapport au calendrier électoral –, on en reste aux effets d’annonce. Et la tactique semble se réduire à « tuer des bandits » dans un contexte où la majorité des membres des gangs sont des mineurs et où la population civile est prise en otage.

Il est illusoire de croire qu’un processus électoral puisse se réaliser. Mais même si c’était le cas, la prolifération de partis sans représentativité, la défiance envers la classe politique, l’absence de contrat social et le parrainage encombrant de la communauté internationale risquent, à l’instar des processus électoraux précédents, de nourrir une forte abstention – le président Jovenel Moïse, assassiné en juillet 2021, avait été élu avec 20 % de participation –, qui privera le gouvernement sorti des urnes d’une grande part de sa légitimité.

Alors que le 7 février marquait le 40e anniversaire du renversement de la dictature de Jean-Claude Duvalier, ceux-là mêmes qui cadenassent toute transition démocratique, l’oligarchie haïtienne et les acteurs internationaux, entendent trouver une solution à une crise dont ils sont responsables et qu’ils entretiennent. Le caractère corrompu et prédateur de la première, le (prétendu) sens des responsabilités et du sérieux des seconds ne sont que les deux faces d’une même matrice coloniale qui piège Haïti dans un cycle d’élections sans changement et d’interventions étrangères sans fin.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

0Jacmel, Haiti - August 2015 : Motorbike taxis are giving rides to the busy a market place near Jacmel.
0Jacmel, Haiti - August 2015 : Motorbike taxis are giving rides to the busy a market place near Jacmel.

Photo : naTsumi, Shutterstock.com

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