La principale sinon l’unique préoccupation du CPT semble avoir été de trouver une formule qui permette à ses membres de se maintenir au pouvoir et d’accaparer les postes et les ressources. Qu’importe la violence des gangs – plus 8.100 homicides de janvier à novembre 2025 –, leur expansion territoriale – quasi toute la capitale, Port-au-Prince, est entre leurs mains –, les 1,4 million de déplacés, les écoles et les hôpitaux à l’arrêt, l’absence de personne élue à quelque niveau de pouvoir que ce soit depuis 2021. Mais l’irresponsabilité de la classe politique haïtienne n’est que l’envers de la responsabilité des acteurs internationaux, appliqués de concert à contenir la transition sous la camisole de force dans laquelle Haïti étouffe.
D’une transition à l’autre
La fin du mandat du CPT coïncide avec le quarantième anniversaire du renversement de la dictature duvaliériste (1957-1986). Le 7 février 1986, la joie, l’enthousiasme, l’espoir envahissent les rues du pays. Tout semble possible. La population entend recommencer à neuf, jette la statue de Christophe Colomb à la mer. C’est la bamboche démocratique. La transition va cependant buter contre l’intransigeance de l’oligarchie.
Sous les gouvernements successifs, au sein desquels dominent les militaires, les meurtres et les massacres se multiplièrent avant les premières élections démocratiques du 16 décembre 1990 largement emportées par Jean-Bertrand Aristide, un ancien prêtre, partisan de la théologie de la libération, porté par le mouvement populaire. Mais, quelques mois à peine après avoir été mis en place, son gouvernement est renversé par un coup d’Etat militaire. S’ensuivront des années de dictature, des allers-retours d’Aristide au pouvoir, une série de missions multinationales armées, un cycle de crises et de chocs, la triste répétition de paroles vaines, de rendez-vous manqués et d’occasions gâchées.
C’est aussi que la chute de Duvalier fut dans le même temps le fruit de la pression de la rue et d’une négociation au sein du pouvoir haïtien et entre celui-ci et les acteurs internationaux. Les États-Unis affrétèrent un avion, la France lui accorda l’hospitalité ; François Duvalier, Baby doc, et sa famille (et son argent) seraient à l’abri. On s’arrangea alors pour discipliner la transition et neutraliser ses revendications par trop radicales.
Trente ans plus tard, le soulèvement populaire de 2018-2019 devait remettre à nouveau la transition à l’ordre du jour, et avec elle la soif de dignité et de changement qui n’a jamais quitté les Haïtiens et Haïtiennes. L’ensemble des acteurs et actrices convergea au sein de l’accord de Montana et de son programme de « transition de rupture ». Le mouvement buta sur la même conjonction de répressions, d’accommodements et d’ingérence qu’au lendemain de la chute de Duvalier. Les Tontons macoutes avaient disparu ; pas les gangs que le pouvoir instrumentalisa pour casser la protestation sociale. Le premier massacre, qui annonça les suivants et signa la montée en puissance des bandes armées, date de novembre 2018.
La privatisation de la violence va de pair avec la gangstérisation de l’Etat. Et avec la stratégie des acteurs internationaux de mettre en place des structures parallèles aux institutions publiques et une gouvernance internationalisée. Sous prétexte d’organiser au plus vite des élections, on écarta ainsi d’emblée la perspective d’une transition, plus encore d’une rupture, pour s’entendre avec les interlocuteurs habituels – les mêmes d’ailleurs pour la plupart se retrouvent aujourd’hui sur les listes de sanctions pour corruption et liens avec les gangs. L’échec patent de cette formule obligea à créer de toute urgence le CPT, sorte de compromis autour d’une transition au rabais.
Pouvoir colonial
Une nouvelle mission internationale armée, la Force de répression des gangs (FRG), doit remplacer la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) et réussir là où celle-ci a échoué ; c’est-à-dire vaincre les gangs et permettre le processus électoral. Mais nombre de questions demeurent en suspens dont celle de la stratégie de la FRG qui semble se réduire à « tuer des bandits ». Le premier tour des élections a été fixé au 30 août 2026. On feint d’y croire alors que la puissance des bandes armées n’a jamais été aussi marquée, les doutes sur la FRG si nombreux, la défiance envers la classe politique si forte et les prises de position internationales si encombrantes.
Ces derniers jours, les Etats-Unis manifestent ainsi de manière ostensible leur soutien au Premier ministre, non élu et aussi discrédité que les autres, mais issu du milieu des affaires, sanctionnent les membres du CPT qui tentent de le destituer, cherchent à expulser les 330.000 Haïtiens sur son sol en leur enlevant le Statut de protection temporaire (TPS) et envoient dans la baie de Port-au-Prince trois navires de guerre ; officiellement pour participer à leur offensive régionale contre les « narco-terroristes », implicitement pour servir d’avertissement.
La solution à la crise est bien sûr entre les mains des Haïtiens répète-t-on dans les déclarations des instances internationales et des ambassades canadienne, européenne et française. A condition toutefois de s’aligner sur Washington, de s’arranger avec l’oligarchie et d’échanger le changement contre des élections. Quitte à entretenir sans fin le pouvoir colonial. Et avec lui, les révoltes logiques.
Frédéric Thomas est l’auteur de Haïti. Briser le piège colonial paru aux Éditions du Seuil.









