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Haïti, le scandale du siècle (2) : corruption et politique néolibérale

Si la dégradation de la situation socio-économique, déjà très précaire, est le terreau des mobilisations sociales qui secouent Haïti, le scandale PetroCaribe en est le catalyseur. Il nous semble important d’offrir une analyse synthétique et vulgarisée des causes de la crise actuelle. Dans ce deuxième papier, nous nous intéressons à plusieurs cas symptomatiques et au lien entre corruption et politiques néolibérales.

Lire le premier volet de ce dossier consacré à la crise haïtienne
Lire le troisième volet de ce dossier consacré à la crise haïtienne

Plus encore peut-être que la corruption elle-même, ce qui choque – et exacerbe la colère de la population haïtienne – dans le dossier PetroCaribe, c’est l’arrogance de cette « élite », qui a détourné des centaines de millions de dollars. Sûre de son impunité, cette clique au pouvoir n’a eu de cesse de s’enrichir, multipliant les plans, stratégies et promesses. Comment ne pas lire au revers du spectacle qu’elle donne le mépris du peuple haïtien ?

« Plus c’est gros, plus ça passe ». Telle semble avoir été la logique mise en œuvre. Avec, à tous les niveaux des projets et à tous les étages du pouvoir, une confusion délibérée, entretenue et organisée. Confusion sur les montants payés (qui diffèrent des contrats, et ceux-ci des résolutions autorisant ces contrats), sur la monnaie utilisée (gourdes ou dollars), sur la phase d’exécution des projets, sur les taux de change – qui allaient de 70 à 107 gourdes pour un dollar, alors que le taux de référence de la Banque de la République d’Haïti était de 65 [1] –, etc. Pour tenter d’y voir plus clair, revenons sur quelques exemples symptomatiques et interrogeons la dynamique de cette corruption à grande échelle.

Quatre exemples

Le projet de réhabilitation des rues au Cap-Haïtien, prévu dans la résolution du 21 décembre 2012, a été étudié dans l’audit de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) [2]. Le contrat entre le ministère en charge et l’entrepreneur exécutant, Jean-Marie Vorbe, n’est pourvu ni de signature ni de date. Le CSCCA n’a pu mettre la main sur les rapports de réception du chantier ni sur un grand nombre de factures physiques (et trois factures seulement indiquent le type et la quantité de travaux auxquels ils correspondent). Surtout, les termes de références du marché conclu étaient quatre fois supérieurs au montant autorisé par la résolution de 2012 (près de 9,7 millions de dollars au lieu des 2,5 millions prévus) ! Aucune pièce justificative n’a été fournie pour expliquer cet écart de plus de 7 millions de dollars.

Le contrat du projet de réhabilitation de la route Colladère Cerca-Cavajal, passé de gré à gré, profitant, « de façon abusive  » selon le CSCCA, des dispositifs de la loi d’urgence du 15 avril 2010, porte deux dates différentes. Initialement, il prévoyait la réhabilitation de treize kilomètres de route pour un montant de 20 894 909 dollars. Le 9 septembre 2015, un avenant précise que le contrat correspond à une réhabilitation de quinze kilomètres. Cependant, en dépit de cette rectification, un montant de 2 703 776,73 dollars est décaissé pour deux autres kilomètres. La Commission sénatoriale d’enquête de 2017, s’étant rendu sur place, constatait que la route ne faisait ni quinze ni treize kilomètres, mais dix et demi...

La construction de l’hôpital Simbi continental de Martissant, qui ne figure pas parmi les projets analysés par le CSCCA, mais avait été ausculté en 2017 par la Commission sénatoriale d’enquête, est un autre cas emblématique. D’une superficie de 5 000 m², avec la capacité d’accueillir entre 400 et 500 patients par jour, ce projet de 6 millions de dollars, devait être achevé en 2015. Mais le chantier (l’état d’avancement est estimé à 69%) est interrompu depuis 2016. En mars 2017, le président Jovenel Moïse s’était rendu sur place, promettant la reprise des travaux. Depuis, plus rien. Le 28 janvier dernier, c’était au tour du premier ministre, Jean-Henry Céant, de visiter le chantier et d’annoncer la prochaine finalisation des travaux… pour laquelle cependant, il faut trouver 1 million de dollars.

L’Ile-à-vache constituait l’un des projets phares du gouvernement Martelly, qui entendait relancer le tourisme. La mise en place d’un aéroport international et d’un port, ainsi que la construction d’un parc d’une infrastructure touristique de plus de 1000 nouveaux lits étaient prévus et avaient soulevé l’opposition de la population locale [3] . 16 millions de dollars provenaient du fonds PetroCaribe. Mais de ce projet-là, on ne parle plus non plus depuis des années. Le chantier de l’aéroport est fermé depuis octobre 2017. Il n’y a aucune infrastructure et la piste réalisée, qui n’a jamais vu un avion, ne cesse de se détériorer.

Corruption et néolibéralisme

La vision dominante, largement empreinte de néocolonialisme, fait de la corruption un phénomène à part, inhérent aux États du Sud, sinon aux populations noires. Elle dessine une division du monde avec, au Nord, les capacités et les bonnes intentions, au Sud, la corruption et la mauvaise gestion. Elle offre ainsi une clé d’explication à la pauvreté et à l’échec du développement, et une manière commode d’isoler le problème. Celui-ci se réduirait à un manque de gouvernance et de transparence [4], qui repose, en dernière instance, sur le libre marché.

Mais le libre marché est une fiction, qui fait écran aux acteurs et dynamiques à l’œuvre au sein de cet espace, le moins libre et le plus politique de tous. D’où l’impasse ou l’hypocrisie des institutions internationales. Car les mesures de libéralisation voulues ou imposées par celles-ci, et effectivement mises en œuvre en Haïti, constituent le terreau de cette corruption : en privatisant les institutions publiques, en justifiant et stimulant les inégalités, en minant ou délégitimant tout contre-pouvoir [5] , et en faisant du marché le Deus ex machina.

Dans un tout autre contexte, celui des mobilisations en Jordanie en 2018, Sara Ababneh opposait une vision libérale de la corruption, considérée uniquement sous l’angle individuel, à celle d’une corruption structurelle. Et de noter que les manifestants jordaniens « considéraient le néolibéralisme lui-même comme étant intrinsèquement corrompu, en ce qu’il légitime l’octroi de sommes énormes aux investisseurs sous la forme d’exonérations fiscales et en fait payer le prix aux pauvres »S [6] . N’est-ce pas également, au-delà du personnel politique, cette corruption structurelle qui est dénoncée dans les rues d’Haïti ?

La classe dirigeante haïtienne, fruit et moteur des stratégies à l’œuvre depuis des décennies, est celle qui correspond le mieux aux politiques mises en place. La corruption n’est pas une dysfonction ; elle est inscrite au cœur même du fonctionnement du régime. Les programmes de développement des institutions internationales sont basés sur une idéalisation de cette classe ou sur le vain espoir qu’elle s’assagisse et opère, enfin, une mutation vertueuse. Bref, qu’elle revête les habits d’une bourgeoisie « classique », à la hauteur d’un projet national viable – viable pour les investisseurs s’entend. Mais c’est faire abstraction de la situation, de l’histoire et des rapports sociaux.

À tout prendre, on préfère encore s’arranger avec cette élite – certes, «  moralement répugnante  » comme la qualifiait un diplomate nord-américain, mais ô combien plus proche de ces mêmes diplomates, managers et hommes d’affaires étrangers, qu’un paysan pauvre de Trou-du-Nord ou une vendeuse informelle des rues de Delmas – de peur que miser sur d’autres acteurs supposent irrémédiablement d’autres politiques.

Il n’est qu’à lire la déclaration du Core Group, qui réunit plusieurs ambassadeurs et des représentants d’instances internationales, pour s’en convaincre. Le communiqué semble écrit d’une autre planète, faisant appel aux mêmes recettes – améliorer les conditions de vie, lutter contre les disparités, et favoriser le climat d’investissement –, sans se demander si ce n’est pas contradictoire [7]

Plutôt que de changer la classe politique, on s’évertue donc à changer le peuple – à lui faire entendre raison, à le discipliner, à lui arracher son vieux rêve têtu de liberté – pour préserver la stratégie mise en œuvre. Mais lutter contre la corruption en Haïti, c’est forcément lutter contre la classe dirigeante, les politiques et la structure économique qui nourrissent et reproduisent la corruption.


Notes

[1Commission sénatoriale spéciale d’enquête, Rapport de la Commission sénatoriale spéciale d’enquête sur le fonds PetroCaribe couvrant les périodes annuelles allant de septembre 2008 à septembre 2016, octobre 2017.

[2Pages 64 et suivantes. Le rapport est accessible en ligne : https://www.haitilibre.com/docs/PETROCARIBE-31-01-2019.pdf.

[3Frédéric Thomas, Haïti : un modèle de développement anti-paysan, 15 décembre 2014, https://www.cetri.be/Haiti-un-modele-de-developpement.

[4Bien sûr, ce manque est orienté ; il s’agit de demander plus de transparence aux États, pas aux paradis fiscaux.

[5On rappellera qu’une des premières mesures du président Jovenel Moïse fut de réformer l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF), en charge de lutter contre le blanchiment des avoirs.

[6ara Ababneh, « Jordanie : soulèvement contre le néolibéralisme », État des luttes. Moyen-Orient et Afrique du Nord, Bruxelles-Paris, CETRI-Syllepse, 2018.

[7AlterPpresse, « Haïti-Crise : « Le changement doit se faire par les urnes, et non par la violence », selon le Core Group », AlterPresse, 11 février 2019, http://www.alterpresse.org/spip.php?article24033#.XG1SkrjjKVA.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.