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Haïti à l’heure impériale

Ce mercredi 1er avril, le premier contingent de la Force de répression des gangs (FRG), une cinquantaine de soldats tchadiens, est arrivé en Haïti. Cette nouvelle mission multinationale doit combattre les gangs armés et assurer la tenue des élections le 30 août 2026. Deux objectifs problématiques, hypothéqués par l’ingérence.

Une nouvelle tribune de Frédéric Thomas (CETRI) parue dans La Libre du 14 avril 2026.

Ce mercredi 1er avril, quelque 50 soldats tchadiens sont arrivés en Haïti. Ils constituent le premier contingent – davantage symbolique – de la Force de répression des gangs (FRG), la nouvelle mission multinationale armée, appuyée par les Nations unies, remplaçant les policiers kenyans de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS). Les sigles changent, la stratégie reste la même. À moyen terme, la FRG devrait être composée de 5500 militaires et assurer le premier tour des élections le 30 août 2026. Mais tant le déploiement de cette force que la tenue du scrutin sont aléatoires. Et leurs résultats hypothétiques.

Cercle vicieux

Les bandes armées contrôlent l’essentiel de la capitale, Port-au-Prince – et toutes les voies d’accès qui y mènent –, ainsi qu’une part importante des départements voisins de l’Artibonite et du Centre. Soit un territoire qui concentre la majorité de l’électorat d’un pays qui n’a pas connu d’élections depuis 2016. Entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, au moins 5 519 personnes ont été tuées et 2 608 autres blessées dans les violences liées aux gangs selon l’ONU. Un nouveau massacre a d’ailleurs été commis le week-end dernier. La communauté internationale s’attriste et condamne. Le pouvoir haïtien se tait. L’indifférence et l’impuissance, l’internationalisation et la terreur sont devenues un mode de gouvernance en Haïti.

Quelques mois après l’assassinat de l’ex-président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, le Premier ministre Ariel Henry, soutenu à bout de bras par Washington et ses alliés, contesté par la population et confronté à la montée en puissance des bandes armées, demanda l’envoi d’une force internationale. Ce sera la MMAS. Mais faute de volontaires, de financement et de troupes, celle-ci prit un temps considérable à se mettre en place et rassembla moins de la moitié de l’effectif initialement prévu - 2500 hommes. Son échec est aujourd’hui patent.

La FRG fera-t-elle mieux que la MMAS (et la dizaine de missions internationales qui l’ont précédé), alors que la situation sécuritaire s’est dégradée et que l’ONU a confirmé que des membres de la MMAS sont impliqués dans quatre cas d’agressions sexuelles, notamment sur une fille de douze ans ? Composée de militaires – quatre fois plus nombreux – et non de policiers, elle est dotée d’un mandat plus offensif, aura davantage d’autonomie et bénéficiera d’un soutien logistique et financier du nouveau Bureau d’appui des Nations unies en Haïti. Les mêmes questions demeurent cependant : qui va payer ; quel pays va envoyer des troupes et à quel rythme ; quelle stratégie ?

Cette force collaborera avec la police haïtienne ainsi qu’avec Vectus Global, une entreprise de sécurité privée, dirigée par Erik Prince, le fondateur de Black water, qui a été engagé en mars 2025 par le gouvernement transitoire haïtien, sans qu’on ne sache rien du contrat. Or, dans sa guerre aux gangs, Vectus Global fait un usage massif de drones kamikazes, multipliant les victimes civiles et les violations du droit. Singulièrement, cette énième force internationale accélère la privatisation de la violence, l’externalisation de la politique publique et le reconditionnement internationalisé de l’État haïtien qui participent des conditions à l’origine de la crise actuelle.

La focalisation sur la FRG témoigne d’une lecture sécuritaire occultant la faillite ou l’absence des autres leviers stratégiques. Faute de volonté – principalement de Washington –, l’embargo sur les armes et le régime de sanctions votés par l’ONU ne fonctionnent pas. Les inégalités sociales et l’absence de perspectives qui font le terreau de la violence sont à peine évoquées. L’impunité, l’instrumentalisation des gangs par la classe politique et économique, la prédation de l’oligarchie et la complicité internationale relèvent d’une pudique morale de l’oubli.

En fin de compte, la stratégie de la FRG pilotée par la Maison Blanche se réduit à « tuer les méchants » pour permettre la tenue d’élections. Mais si la sécurité est la condition première d’un processus électoral libre et transparent, elle est loin d’être la seule. Surtout, elle fait écran à l’ingérence qui hypothèque les chances d’une sortie durable de la crise actuelle et piège Haïti dans un cercle vicieux de chocs, d’échecs et d’interventions étrangères.

Miroir faussé des élections

Même dans le cas très improbable où les gangs sont battus et les élections ont lieu, celles-ci ne délivreront pas de solution. L’offre politique est viciée, l’exercice détourné, le résultat cadenassé. L’accumulation de partis en lice – près de trois cents – n’a d’égale que leur insignifiance et risque de se traduire par un blanchiment des bandes armées qui accélère la gangstérisation de l’État. Et le coût démesuré du processus électoral – en grande partie couvert par les organisations internationales – risque d’être proportionnel à l’abstention. En fin de compte, les élections servent davantage à légitimer des interlocuteurs pour les États-Unis qu’à consacrer une représentation nationale.

Au malade d’une gouvernance internationalisée on impose davantage d’ingérence. Pas besoin cependant de bombarder le pays comme en Iran ni d’enlever le président comme au Venezuela ou de prendre « amicalement » le gouvernail comme Trump prétend le faire à Cuba. En Haïti, le pouvoir est déjà partagé, l’impérialisme sous-traité et l’allégeance sanctionnée par des élections, qui contribuent paradoxalement à vider la souveraineté populaire de son contenu. Quant aux Haïtiennes et Haïtiens, ils continuent de résister et de faire entendre une voix insistante, constamment violée, étouffée ou neutralisée par les gangs, la classe dominante et les acteurs internationaux.

Voir en ligne La tribune de Frédéric Thomas parue dans La Libre du 14 avril 2026.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.