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Gabon

Fin de règne

Le temps de l’après-Bongo règne donc désormais au Gabon, temps espéré,
temps redouté depuis longtemps… Après quarante-deux années de règne
ininterrompu d’Omar Bongo Ondimba, la mort vient de mettre un terme à
l’un des plus longs régimes politiques africains. Doyen du continent, Bongo
incarnait la seconde génération des leaders africains modernes et leurs
contradictions extrêmes [1]. Comme Hassan II au Maroc, Mobutu en République
démocratique du Congo (ex-Zaïre), ou Mugabe au Zimbabwe, cette poignée
d’autocrates à la fois prédateurs et garants de l’unité nationale, il réussit à
incarner le pays et l’image d’une stabilité rassurante. Sa disparition en prend
presque un parfum de fin du monde au Gabon mais aussi en Afrique et en
France, où il avait su tisser des liens solides.

Ce contexte successoral donne lieu à une inflation de pronostics et de conjectures
sur l’avenir du pays. Les scénarios-catastrophes ne manquent pas, le
plus spectaculaire étant celui d’une guerre civile ethno-régionale, à l’instar du
Congo-Brazzaville voisin. Les Fang apparaissent aux yeux des autres comme
un élément central de ce scénario virtuel. Longtemps écartés du pouvoir malgré
leur influence démographique, ils n’ont jamais brillé par leur capacité à
créer de solides unités politiques, et leurs leaders se sont montrés fort enclins
à se laisser séduire par le chant des sirènes du bongoïsme. La récente victoire
d’André Mba Obame (AMO) à Libreville a cependant confirmé le poids de
cette faction politique sur une partie du pays et a fait resurgir les craintes d’une
unité politique fang. Une hypothèse moins catastrophique, mais peu rassurante à long terme, est la survie du système Bongo. Les réseaux imbriqués des
alliés, des clients et des intérêts mis en place par le président et son clan, et
qui innervent chaque centimètre carré du pays politique, ont-ils métastasé
au point d’être devenus pour le système aussi indispensables qu’une épine
dorsale [2] ? Ou bien le carcan sera-t-il brisé par une opposition politique enfin
capable de s’unir autour d’un projet et d’un homme ?

Le Gabon moderne ne se résume ni à ses barons politiques, ni à l’emprise
du bongoïsme sur la nation. Cour de récréation privilégiée des anthropologues,
le Gabon est longtemps resté le parent pauvre des historiens, des sociologues
(Georges Balandier mis à part) et des politistes. Au milieu des années 1990,
il s’est désanthropologisé. Le Gabon est devenu un terrain d’investigation
à part entière et, surtout, un lieu de production intellectuelle significatif pour
la recherche en Afrique équatoriale et francophone.

Au-delà de la conjoncture électorale de la succession présidentielle, ce
dossier de Politique africaine vise à donner quelques-unes des nouvelles clés
d’interprétation des bouleversements en cours tout en faisant le pari de montrer
comment le « cas » du Gabon a donné naissance à des problématiques
susceptibles de fertiliser la recherche comparative sur l’Afrique. Parmi les
nombreuses thématiques indispensables à la compréhension du sens des
changements sociaux et politiques récents, nous parlerons ici de la guerre
politique, du règne continu des logiques du spirituel et du religieux, et de
l’influence croissante de la société civile sur l’avenir immédiat du pays.

Auparavant, il est indispensable de rendre compte du « syndrome gabonais »,
ce paradigme exotisant selon lequel le pays et ses habitants se caractérisent par
un balancement morbide entre modernité et tradition, et qui joue sur la vieille
antienne de l’immobilisme d’une Afrique privée de passé et de futur, révélant
brusquement son envers : la sauvagerie d’hommes mus par des pulsions
primaires. Dans son ombre, l’imaginaire gabonais continue de se construire
comme une dystopie tropicale.

Une dystopie tropicale

Inverse de l’utopie, le concept de dystopie parle de lieux où l’imbrication
des espaces, des identités et des rapports de force fonctionne, si l’on peut dire,
au dysfonctionnement, à l’ambivalence et à l’ambiguïté. L’idée de dystopie désigne donc un modèle qui inclut en lui-même un principe de contradiction
et de dysfonctionnement travaillant l’ensemble du système social et de ses
régimes de pouvoir [3].

Comme son inverse, la dystopie se fonde sur deux éléments. Elle se construit
d’abord sur le rêve. Alors que l’utopie est fondée sur l’ambition active de
construire un modèle, la tension dystopique intervient pour décrire l’échec
continu de ce projet et les forces cachées qui en sont responsables. Elle évoque
une idée de piétinement qui se distingue cependant d’un « refus d’entrer dans
l’histoire », car elle intègre en permanence des idées, des images, des techniques
matérielles et corporelles globales. Pour reprendre une formulation
d’André Mary, nous dirons que le paradigme dystopique repose sur une
« ambivalence créatrice [4] » mais méconnue comme telle, tant dominent dans
sa perception spontanée les idées de dégénérescence, de naturalité, de pathologie
et de mort. Dans le cas du Gabon, comme dans le reste de l’Afrique
centrale, ce paradigme a une longue histoire puisque c’est au xxe siècle qu’il
commença de servir de tremplin à un large éventail de clichés sur l’Afrique
tropicale, dépeinte comme une région primitive et dégénérée, enfoncée dans
la barbarie en même temps que dissoute par les courants de la modernité.
Le second élément fondateur de la dystopie est l’espace. Géographie socialisée
et politisée, faite de l’imbrication de relations familiales, économiques,
militaires, stratégiques et historiques au sens de Marc Augé [5], le paradigme
dystopique décrit le Gabon avant tout comme un espace, où les contrastes
invalidants entre la forêt, la côte, « l’intérieur » du pays, la ville, le village,
les camps, les ressources (minerais, bois, pétrole), les transports et les communications
jouent un rôle surdéterminant dans la manière dont les gens
imaginent le pays.

La plupart des représentations du Gabon d’hier et d’aujourd’hui sont
donc traversées par un schème bipolaire, pour ne pas dire schizophrène. Les
images surannées d’un « pays où il ne se passe rien [6] » se doublent de celles de crimes rituels et de trafics d’organes humains. La critique d’une petite
dictature autoritaire et corrompue coexiste avec l’éloge d’un havre de paix
politique et économique. Le rêve environnemental d’un futur Costa Rica équatorien
est sapé par le cauchemar d’un coeur des ténèbres nouvelle manière,
incapable de protéger ses espèces en voie de disparition, des grands singes
sauvages aux petits Pygmées sédentarisés. On parle de la côte urbaine et mondialisée
comme d’une « zone de compression » tournée vers l’avenir mais contenant
à grand peine la poussée régressive et archaïsante de figures de l’intérieur.

Réapproprié par les Gabonais, ce schème émergea au XIXe siècle dans la
littérature coloniale. Le Gabon fut et reste en effet un lieu de production
majeure de l’imaginaire impérial français. C’est au Gabon que Paul Du Chaillu
rencontre en 1863 les premiers gorilles, une découverte qui va alimenter dans
toute l’Europe des débats passionnés sur les origines de l’homme et, bien sûr,
sur l’animalité des Africains [7]. Exactement au même moment, l’explorateur
transforme les Fang en icônes du cannibalisme africain, autre mythe central
de l’impérialisme européen [8].

La déconstruction de cette dichotomie impériale (largement réappropriée
par les Gabonais eux-mêmes) permet de saisir les enjeux dissimulés sous les
discours actuels sur la dialectique tradition-modernité. Ainsi en est-il, par
exemple, de l’ethnie. La revendication de l’autochtonie au Gabon est non
seulement tolérée, mais tient même lieu d’instrument de morale publique :
on devient homme public d’abord par sa qualité d’« originaire », laquelle doit
se définir par l’appartenance ethnique, régionale et locale. Sans cet attribut, tout
homme souhaitant accéder à la vie politique risque de passer pour antipatriote
ou marginal. À l’inverse de ce qui se passe dans les pays voisins, le discours
ethnique au Gabon joue donc sur la transparence revendiquée, en fournissant
un répertoire politique et familial qui lie le lignage à l’État et permet d’exclure
les étrangers, les « non-originaires » [9]. Soulignons que l’« originaire » ne se
définit pas nécessairement par la couleur de peau, ni même par la résonance
du nom : on peut s’appeler Ping, être né d’un père chinois, avoir la « tête d’un
Chinois » [10] et devenir ministre des Affaires étrangères et président de la Commission de l’Union africaine, ou encore s’appeler Coniquet, être « Blanc »
ou « métis » [11] et être élu président du Sénat, comme on peut être de la même
« race » [12] des métis que Coniquet ou Ping et être président de la République,
comme l’a été Rose Francine Rogombé. Durant plus de trois siècles et demi,
« la réalité du Gabon fut celle d’un oekoumène limité aux deux rives de
l’estuaire. L’idée d’un heartland estuarien, comme espace originel d’État, se
consolida et le peuple riverain (Mpongwe) reçut l’appellation de Gabonais stricto
sensu
. Il ne pouvait y avoir de Gabon initial sans “Gabonais initiaux” [13]. »

La gabonité par l’appartenance « ethnolinguistique » conduit en même
temps l’oligarchie politique à prouver son attachement au mythe de « l’union
nationale », c’est-à-dire à l’équilibre ethnique et à la prééminence du cadre
national définissant le bien public. Dans ce modèle, il est indispensable pour
les leaders suprêmes de se poser en figures vides de l’ethnie, ou en figures
pleines de l’ethnie vide [14]. Ainsi Omar Bongo, un Téké minoritaire originaire
du lointain Haut-Ogooué, un homme des marges qui ne menace pas l’idéal
proclamé de l’équilibre ethnique inauguré sous Léon Mba (Fang devenu
président par sa distanciation active de son ethnie d’origine), a-t-il multiplié
durant son règne les discours contre « le tribalisme ». Ces représentations se
sont réapproprié les fantasmes impériaux sur la « tradition » pour définir
une véritable ligne de conduite nationalo-tribale faisant de la revendication
ethnique une trame du politique. Ce que dissimule cette fiction de l’équilibre
ethnique, c’est l’existence de dynamiques horizontales ou éclatées allant des
rapports de genre à la mobilisation syndicale, comme en témoignent les
mouvements de grève actuels dans la fonction publique et les affrontements
politiques qui ont éclaté en septembre 2009 après l’annonce du résultat de
l’élection présidentielle.

Toujours selon la logique du paradigme dystopique, le Gabon se vit et se
voit comme une côte créole, interface du capitalisme mondial. Ce n’est pas
faux en soi, bien sûr. Si l’hinterland du Gabon a été largement négligé par
les administrations coloniales et postcoloniales, Libreville est depuis le
XIXe siècle un espace fortement extraverti et très largement dépendant de la France, notamment pour ses importations alimentaires [15]. Libreville émerge
d’abord comme comptoir de traite et station d’accueil des esclaves libérés,
et Port-Gentil comme capitale du bois, puis du pétrole. Dans les années 1990,
la Chine et l’Asie viennent recueillir les derniers profits de ce cycle économique.
On voit les échoppes asiatiques fleurir dans l’Estuaire, et les riches
businessmen brûler des liasses de billets sur les tapis du casino de la Croisette
à Libreville. Dans les restaurants de bord de mer, des grappes de « Tang »
(Blancs) esseulés s’attablent autour de pizzas nostalgiques ou, s’ils ont gardé
l’âme aventurière, d’une assiette de crabe farci. Héritiers de générations de
forestiers et de colons, aujourd’hui petits gérants ou contremaîtres égarés
pour quelques années ou pour la vie sur cet isthme improbable, ils incarnent
la jonction entre Gabon colonial et postcolonial. Plus tard, peut-être iront-ils
succomber aux charmes des « Tuées Tuées » et autres « DVD » (Dos et Ventre
Dehors), ces jeunes femmes qui hantent les bars et les dancings de Libreville
en quête de vieux Blancs. Au matin, dans les cafés Internet qui s’éveillent,
ce sera le tour d’autres quêteurs de destin de surfer sur les sites de rencontres
internationaux.
À partir de la côte, pôle de « modernité », l’agent civilisateur [16] et l’avancée
civilisationnelle sont des figures majeures de cet imaginaire. On interprète
le mouvement des hommes et les échanges de biens et d’idées à travers le
filtre d’un va-et-vient productif entre côtes créoles et campagnes sauvages
mettant en circulation les porteurs des biens modernes (dons des politiciens,
argent), la poursuite de la ligne de chemin de fer du Transgabonais vers l’est
dans les années 1970 et 1980, dans un sens, et l’apport nourricier des traditions
et des savoirs de l’intérieur (médecines, thérapies, savoirs initiatiques),
le flux de l’okoumé et du manganèse vers l’Atlantique, dans l’autre. Le versant
menaçant de ce va-et-vient se déploie dans le registre de l’invasion régressive
de la sauvagerie tribale, ou bien dans celui de l’extension de la mondialisation
faisant encourir le risque d’une décadence destructrice ou, pire, de la prise de
contrôle du pays par les étrangers.

À cela, le paradigme dystopique oppose un projet : conserver l’équilibre entre
les contraires, trouver une voie moyenne pour préserver l’unité nationale
(E pluribus unum) entre modernité et tradition, barbarie et civilisation, pauvreté
et richesse, le village et le global, l’okoumé et l’uranium, etc. Tout se passe
comme si le Gabon ne s’était construit ou ne pouvait exister, aux yeux de
ses ressortissants comme des étrangers, qu’autour de ce défi imaginaire :
contenir les excès, rassembler les contraires et, finalement, ne pas bouger.
Voilà une des trames du programme politique porté depuis cinquante ans
par les élites gabonaises, et qui a tous les traits d’un véritable projet hégémonique,
partagé par la société civile. Selon un schéma évolutionniste, la
dystopie devient la terre promise d’une utopie : réaliser dans ce petit bout
d’équateur (le milieu, encore) une Afrique rêvée, une Afrique en miniature
qui convaincra les héritiers du temps colonial et les observateurs de la « glocalisation
 » que les contraires s’attirent et que la binarité reste la meilleure
boîte à penser des chercheurs (et des autres). Tout cela fonctionne comme la
mise en forme auto-prophétique de réalités beaucoup plus complexes sur
lesquelles nous allons maintenant nous attarder.

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Notes

[1Albert-Bernard Bongo (qui ne s’appelle Omar Bongo qu’à partir de 1973, date de sa conversion à
l’islam), homme de confiance de Léon Mba et vice-président, prit le pouvoir le jour suivant la mort
de Léon Mba, le 27 novembre 1967. Durant l’hospitalisation de Léon Mba à Paris à partir d’août 1966,
la constitution gabonaise fut modifiée (février 1967) afin de permettre au vice-président de succéder
au président en cas d’incapacité de ce dernier.

[2Pour un bon aperçu du système, voir J.-P. Tuquoi, « La bande à Bongo », Le Monde, 27-28 novembre
2005, p. 16.

[3L’usage savant de la notion de dystopie a été largement confiné au domaine littéraire afin de
comprendre les modèles de sociétés décrits dans des romans de science-fiction ou d’anticipation.
Nous construisons ici un concept historique et sociologique permettant d’analyser la manière
dont un pays réel est perçu par l’imagination populaire, locale et extérieure, selon un schéma de
dysfonctionnement obéissant à des structures spécifiques.

[4A. Mary, Le Défi du syncrétisme. Le travail symbolique de la religion d’Eboga (Gabon), Paris, Éditions
de l’EHESS, 1999, p. 476.

[5Sur l’intrication des espaces, des pouvoirs et des identités définissant le lieu, voir M. Augé,
Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992, p. 69-95. Plus spécifiquement
sur le Gabon, voir l’ouvrage fondamental de R. Pourtier, Le Gabon. Tome 1 : Espace,
histoire, sociétés et Tome 2 : État et développement, Paris, L’Harmattan, 1989.

[6R. Bazenguissa-Ganga, « Présentation », in Rupture-solidarité n° 6 : Le Gabon malgré lui, Paris,
Karthala, 2005, p. 5-8.

[7Cette idée d’animalité se trouve recyclée dans le discours politique et social gabonais. Le candidat
« de la société civile », Bruno Ben Moubamba, a ainsi qualifié le résultat des quarante-deux ans
de règne du Parti démocratique gabonais (PDG) en ces termes : « l’animalisation des Gabonais a été
voulue par le système PDG ». Propos tenus lors de son passage à l’émission Le Débat du 27 août 2009
sur la première chaîne nationale de télévision.

[8P. Du Chaillu, Voyages et aventures en Afrique équatoriale, Paris, Michel Lévy Frères, 1863.

[9Énorme différence avec le Congo-Brazzaville voisin, où le sujet est un tabou public et l’objet d’un
refoulement actif depuis l’indépendance et la période marxiste.

[10Expression courante dans les conversations entendues à Libreville.

[11Les deux termes sont parfois synonymes au Gabon : un métis est souvent désigné par le terme
de « Blanc ».

[12La « race » est le terme colonial qui désignait, jusqu’aux années 1950, l’« ethnie ». Sur l’acte de
naissance de J. Tonda, il est ainsi écrit qu’il appartient à la « race Mahongwe ».

[13M.-L. Ropivia et J. Djeki, Atlas de la formation territoriale du Gabon, Libreville, Cergep, 1995, p. 14.

[14F. Bernault, Démocraties ambigües en Afrique centrale. Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965, Paris,
Karthala, 1996.

[15Voir J. Rich, AWorkman Is Worthy of His Meat. Food and Colonialism in the Gabon Estuary, Lincoln,
University of Nebraska Press, 2007. Les premiers gisements pétroliers sont découverts au début
des années 1950. Le premier mis en production, en 1963, est celui de Gamba. Ce n’est qu’à partir
de 1973 que l’exploitation du gisement de Grondin assoie le pétrole en tête des revenus d’exportation
du Gabon.

[16Terme inspiré par Claudine-Augée Angoué, « Les “veuves joyeuses” et le diable civilisateur.
Notes sur les ébranlements du pouvoir masculin à Mokéko (Gabon) », in Rupture-solidarité…,
op. cit., p. 122.


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