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Afrique

Faim et politique : mobilisations et instrumentations

« Une grave crise alimentaire frappe l’est du Sahel », s’alarmait Le Monde le
10 avril 2010. « Niger : la famine fait à nouveau parler d’elle » ou « L’insécurité
alimentaire touche 10 millions de personnes au Sahel » titraient, de nouveau,
certains magazines en juin 2010 [1] afin de relancer la médiatisation d’un
phénomène récurrent mais aléatoire dans son intensité et sa localisation, et
peu vendeur. Et les experts de la Banque mondiale et de l’USAID (United
States Agency for International Development) d’insister sur la forte probabilité
d’une nouvelle crise, l’impréparation des gouvernants et le danger que la faim
fait peser sur la stabilité mondiale [2].

Faim et politique entretiennent des relations étroites, anciennes et
controversées. Dès 1952, Josué de Castro soulignait ainsi que « peu de
phénomènes ont influé aussi intensément sur le comportement politique des
peuples que le phénomène alimentaire et la tragique nécessité de manger [3] ».
Derrière ce besoin vital se dresse indubitablement la question des ressources
(produire plus et mieux) mais se profilent également des questions sociales
(réduire les inégalités) et politiques (éviter les conflits) [4]. C’est pourquoi, ainsi
que le relevaient Daniel Bourmaud et Dominique Darbon en 1990, « la question
alimentaire est posée d’emblée en termes de conflits et d’options politiques
[biais urbain, priorités rurales] et non en termes de gestion publique [5] ». Cette politisation se déploie autour de trois types de construits sociaux : les jeux
d’alliance et de pouvoir, l’ingénierie technocratique des outils de mesure que
certains n’hésitent pas à qualifier de « technologie de gouvernement des
populations », les mises en scène médiatiques aux effets ambivalents [6].

C’est avec l’ambition de rendre compte de la dimension politique et sociale
de la faim et, plus encore, de la violence de la faim – qu’elle soit liée à la peur,
à son instrumentation [7] ou à son instrumentalisation – comme des mobilisations
et des compromis qu’elle suscite, que s’est construit ce dossier. Les textes
présentés entendent aussi montrer combien la lutte contre la faim est rendue
problématique par la multiplicité des paramètres et des acteurs impliqués,
à différentes échelles, aux interactions parfois imprévisibles. La résolution
des situations de crise dépend également fortement de la capacité à les
contextualiser et à les faire reconnaître [8].

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Notes

[1Courrier international, 1er juillet 2010 ; Les Échos, 16 juin 2010.

[2Banque mondiale, « La crise alimentaire risque de se répéter, alertent les responsables de la lutte contre
la faim dans le monde », 25 novembre 2009, article en ligne consultable sur <web.worldbank.org> .

[3J. de Castro, Géopolitique de la faim, Paris, Éditions ouvrières, 1952, p. 23.

[4M. Lofchie, « Political and Economic Origins of Hunger in Africa », The Journal of Modern African
Studies
, vol. 13, n° 4, 1975, p. 551-567.

[5D. Bourmaud et D. Darbon, « La politique du pain : les mots et les choses (Kenya et Zimbabwe) »,
Politique africaine, n° 37, mars 1990, p. 34.

[6On y retrouve les trois niveaux de pouvoir identifiés par M. Foucault (« les relations stratégiques,
les techniques de gouvernement et les états de domination ») dans « L’éthique de soi comme pratique
de liberté » [1984], in Dits et écrits. 1954-1988. Vol. iv, Paris, Gallimard, 1994, p. 728-729.

[7Sur l’instrumentation du pouvoir, thème foucaldien, se référer à l’analyse faite par P. Lascoumes,
« La gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir », Le Portique, n° 13-14,
2004, p. 8-10.

[8Non pas seulement économiquement mais aussi socialement, culturellement et politiquement.
Voir E. Mandala, « Beyond the “Crisis” in African Food Studies », The Journal of the Historical Society,
vol. 3, n° 3-4, 2003, p. 281-301.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.