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Et si l’aide avait remplacé le développement ?

François Polet, du Centre tricontinental (CETRI), se plonge avec nous dans quelques réflexions de fond par rapport aux structures et aux conséquences produites encore aujourd’hui par la coopération au développement. Il nous amène ainsi à questionner les modèles en place et nous montre l’émergence, dans les pays du Sud, de nouvelles dynamiques associatives qui, en s’appuyant sur différentes formes de solidarité, pourraient entraîner un vrai changement sociétal et politique.

Les réflexions de François Polet, chercheur au CETRI, reprises dans cet article paru dans la revue Pour parler de paix de Justice & Paix de décembre 2019

Une inspiration tiers-mondiste et altermondialiste

Les origines tiers-mondistes du CETRI et son activisme dans les luttes altermondialistes des années 90, l’ont amené à développer au fil du temps une analyse critique des rapports Nord-Sud, dans laquelle les relations de coopération entre acteurs du Nord et du Sud occupent une place importante.
A la critique des conditionnalités néolibérales de l’aide au développement, largement partagée parmi les ONG, s’ajouteront progressivement des réflexions de nature sociologique centrées sur les conséquences produites par la relation d’aide. François nous explique ainsi que les effets contreproductifs causés par la coopération au développement sont dû au fait que « les transferts financiers du Nord vers le Sud ont tendance à entraîner des logiques de dépendance et de déresponsabilisation dans le chef des gouvernements des pays du sud ». Les sommes d’argent distribués aux gouvernements du Sud semblent ainsi contribuer à maintenir en place des systèmes qui font « l’économie de réformes progressistes » et n’entament pas de véritables changements démocratiques et redistributifs.
Cette logique s’étend aux acteurs non-gouvernementaux du Sud, qui « sont davantage à la recherche d’un appui financier extérieur que de solutions à leurs problèmes sur la base de leurs propres ressources et leurs propres expériences ».

Une aide à la démocratisation problématique

Deux volets principaux semblent empêcher que l’exportation de modèles démocratiques se fasse aujourd’hui de manière efficace et sincère. Si cette forme d’aide n’est pas remise en cause du point de vue de sa légitimité - tout en considérant la démocratisation dans son sens le plus large de prise en compte des différents intérêts sociaux par les dirigeants politiques –, c’est la difficulté d’une démocratisation amenée par des acteurs extérieurs qui est mise en question. Ainsi, certains « gouvernements africains sont devenu champions pour donner l’impression qu’ils se démocratisent tout en manipulant les institutions de manière à renforcer leur pouvoir ». Des gouvernements autoritaires arrivent ainsi à « s’acheter une réputation démocratique sur la scène internationale », dont le Burkina Faso a été un cas exemplaire sous le régime de Blaise Compaoré. C’est un mouvement populaire non encadré par la société civile traditionnelle, c’est-à-dire par les ONG qui reçoivent l’aide internationale, qui s’est mobilisé pour renverser ce régime considéré comme « relativement démocratique par les bailleurs de fonds ».
Si la démocratisation des pays du Sud semble ainsi difficilement réalisable par le biais de l’aide étrangère, à cela s’ajoute le fait que depuis le 11 septembre il y a d’autres enjeux qui déterminent l’évaluation par les pays du Nord de la « qualité » des États récepteurs de cette aide. Tout autant, voire davantage que le respect des principes démocratiques, c’est « la lutte contre le terrorisme et la criminalité internationale, le contrôle des migrations et des pandémies, la préservation de l’environnement », entre autres, qui déterminent les montants d’aide que reçoivent les pays africains. Sans parler de l’accès aux ressources minières stratégiques que possèdent ces pays, en échange duquel les pays du Nord sont prêts à fermer les yeux sur beaucoup d’abus.

Quelle vision pour l’avenir ?

Selon François, « ce n’est pas l’aide au développement qui va jouer le rôle principal pour sortir les pays du Sud de la grande pauvreté et de l’autoritarisme ». Aujourd’hui on assiste de plus en plus à l’émergence de formes d’aide qui passent par d’autres sources de solidarités que les gros transferts financiers Nord-Sud, notamment par les diasporas dans les États occidentaux. Il s’agit de transferts d’argent beaucoup plus limités qui produisent des véritables changements économiques et sociaux localement, comme l’ouverture de petits business ou l’amélioration de l’habitat.
À cela, François ajoute toutes les formes de collaboration Nord-Sud qui ne supposent pas une relation de dépendance financière, comme par exemple le soutien politique donné par EurAc [1] à des mouvements des jeunes congolais, « leur permettant de s’exprimer, notamment au sein des institutions européennes ».
Ces mouvements citoyens, de plus en plus nombreux dans les pays du Sud, affirment une volonté grandissante d’autodétermination à travers le type de ressources extérieures – politiques ou médiatiques – qu’ils recherchent. Ce sont des nouvelles tendances qui, mises en parallèle avec les mouvements protestataires qui se répandent aujourd’hui du Chili à l’Irak, pourraient montrer que c’est « à travers la mobilisation de gens dans le cadre d’associations qui ne sont pas dans une relation de dépendance forte vis-à-vis de l’extérieur, que des changements importants peuvent se produire, et se produisent effectivement ».


Notes

[1Créé en 2003, le Réseau européen pour l’Afrique centrale (EurAc) a pour mission de mener un plaidoyer auprès de l’Union européenne (UE) afin d’assurer un engagement solide, cohérent et durable de l’UE et de ses États membres, dans le cadre d’une stratégie régionale dans la région des Grands Lacs. Pour en savoir plus : https://www.eurac-network.org/fr


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.


( Photo : Luis Villasmil )