• Contact
  • Connexion

Birmanie

Enfin l’ouverture ?

Dans les rues de Rangoon, les trottoirs sont toujours criblés des glaviots rouges de bétel, les hommes portent toujours leurs éternels lungyis colorés, les femmes ont toujours le visage poudré de thanaka. Et pourtant, quelque chose a changé. Sur les étals débordés, la floppée de jeunes magazines n’hésite désormais plus à titrer sur Aung San Suu Kyi et la politique. Les images virginales de la prix Nobel de la Paix 1991 et son père Aung San, l’un des fondateurs de la nation birmane, sont certes discrètes mais bien présentes. Dimanche 1er avril, Aung San Suu Kyi se présentera devant les électeurs de la circonscription de Kawhmu, dans la périphérie sud de Rangoon, à l’occasion d’élections législatives partielles. Une première depuis l’apparition de « La Dame » sur la scène politique birmane dans le tumulte des révoltes de 1988.

Difficile d’imaginer qu’il y a cinq ans à peine, les militaires tiraient sur les bonzes dans ces mêmes rues lors de la mal-nommée « révolution safran » (les parures des moines birmans étant, contrairement aux Thaïlandais, couleur pourpre ou bordeau). Le dictateur d’alors, le généralissime Than Shwe, coule désormais une retraite paisible à Naypyidaw, la fantasque capitale du pays. La junte militaire s’est auto-dissoute. En novembre 2010, des élections législatives ont été convoquées sur le socle d’une nouvelle Constitution. Boycottées à l’époque par la Ligue Nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi, elles ont vu arriver un nouveau Parlement dominé par les anciens militaires. En février 2011 un gouvernement semi-civil est nommé et l’ancien général Thein Sein mis à sa tête. À la surprise générale, celui-ci met en œuvre un programme de réformes sans précédent dans le pays : les prisonniers politiques sont amnistiés ; les traités de cessez-le-feu avec les armées ethniques rebelles se multiplient ; le carcan de la censure se relâche peu à peu ; Aung San Suu Kyi recouvre sa liberté de mouvement et de parole ; les investissements étrangers sont encouragés…

“Gorbatchev birman”

De par le pays, 45 sièges seront pourvus dimanche par les électeurs pour pallier au départ de parlementaires dans le gouvernement Thein Sein. Après les élections décriées de 2010, ce vote sera un premier indicateur du pouls de la Birmanie un an après le début de la mise en œuvre des réformes. Si ce renouvellement ne modifiera pas l’équilibre des forces au Parlement, largement dominé par la vitrine politique de l’ex-junte, il sera scruté attentivement par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Car le défilé de diplomates de premier plan à Naypyidaw ces derniers mois (Hillary Clinton en décembre, William Hague et Alain Juppé en janvier…) illustre bien l’intérêt porté par les Occidentaux à l’évolution de cette nation longtemps ostracisée, d’autant plus stratégique en ce début de XXIème siècle du fait de sa proximité avec la Chine.

À plusieurs reprises dans son histoire, la Birmanie a connu des périodes d’ouverture mais nulle d’une telle latitude. À tel point que certains labellisent déjà le président Thein Sein, « le Gorbatchev birman ». Une position que partage, dans une certaine mesure, le chercheur Renaud Egreteau : « Thein Sein se pose en effet comme réformateur, et veut marquer de son empreinte la transition. Mais il ne cherche pas à remettre en cause la position dominante des forces armées dont il émane, ni à rompre avec le système prétorien qui est en place. Il s’affiche comme un leader d’extraction militaire plutôt éclairé et pousse pour que cela soit véritablement les cercles militaires qui pilotent la transition et mènent la Birmanie sur le chemin du développement. » En réformant l’URSS, Gorbatchev avait entraîné sa chute. Bien malgré lui.

L’armée n’est pas rentrée dans ses casernes

Mais l’enthousiasme n’est indéniablement pas partagé par tous. « Ce n’est pas parce que le gouvernement est civil et qu’un Parlement est élu qu’il faut penser que l’armée birmane est rentrée dans ses casernes » pondère Egreteau. En février 2012, le journaliste d’investigation et spécialiste de la Birmanie Bertil Lintner révélait, sur le site Asia Times Online, un mémorandum militaire secret datant de 2003 curieusement similaire aux programmes de réformes actuellement mis en œuvre. Le document dispose qu’une ouverture de façade serait nécessaire à la levée des sanctions occidentales et l’arrivée de fonds étrangers désespérement nécessaires. Dans le même temps, l’arrivée des puissances occidentales permettrait de sortir de la tutelle économique chinoise dans laquelle la Birmanie se trouve, un état de fait insupportable pour des forces armées héritières d’un nationalisme virulent et xénophobe inspiré du Japon militariste des années 1930.

En 1962, le général Ne Win prenait le pouvoir dans un coup d’État, inaugurant par là une longue période de dictature militaire. Un demi-siècle plus tard, avec un PIB par habitant de 1 300 $ par an, la fière Birmanie pointe au 200ème rang dans les indicateurs internationaux de développement économique, derrière même le Bangladesh, le Laos ou le Cambodge. Résident de longue date à Rangoon, un observateur occidental, résume crûment son optimisme envers les réformes des nouveaux dirigeants birmans : « Leur économie est dans la merde, leur système éducatif est dans la merde, leur système de santé est dans la merde. Les officiels doivent se sentir embarrassés quand ils vont en Thaïlande, en Malaisie ou à Singapour. Ils ont envie que les choses changent pour leur peuple, faire enfin quelque chose de bien. »


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.