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Élections thaïlandaises : l’illusion de la démocratie

Cinq ans après le coup d’État qui a installé la junte militaire au pouvoir et après plusieurs reports d’élections, les Thaïlandais se rendront aux urnes le 24 mars prochain. Un signal fort salué depuis l’étranger, mais sans pour autant garantir un rétablissement de la démocratie et une transformation du pays. Les enjeux sont en effet plus complexes qu’il n’y paraît…

Deux événements majeurs ponctueront l’année 2019 en Thaïlande : le scrutin législatif du printemps et le couronnement du jeune monarque Maha Vajiralongkorn, le 4 mai prochain. Deux temps forts aux influences réciproques. Premier suffrage depuis le décès de Bhumibol Adulyadej qui a régné 70 ans sur le pays, celui du 24 mars sera révélateur d’une éventuelle reconfiguration de l’espace politique et des acteurs qui le composent.

Junte militaire à la manœuvre

Si le pays est suspendu à l’attente de ces deux événements et si le dénouement des élections demeure incertain, le suspense est toutefois relatif, tant le processus de transition en cours a été balisé et encadré de longue date par des dirigeants militaires soucieux de conserver le contrôle. Ce qu’ils donnent d’une main, ils entendent en effet le récupérer de l’autre…comme ils l’ont toujours fait.
Par le passé, le recours à la force et la faillite du système politique ont permis d’évincer les gouvernements légitimement élus de Thaksin et Yingluck Shinawatra (2001, 2007, 2011). Cette fois, la junte au pouvoir – appelée aussi Conseil national pour la paix et l’ordre (NCPO) – a préparé le terrain et travaillé à sa réussite en atténuant les risques de la compétition démocratique.
En 2016, le NCPO a ainsi orchestré le processus de rédaction d’une nouvelle Constitution et obtenu son approbation par référendum. Véritable tour de vis autoritaire, ce texte a verrouillé la vie politique, détourné l’exercice du pouvoir des institutions démocratiques et renforcé la mainmise des militaires.
L’Assemblée législative (bicamérale) et le gouvernement ont ainsi été mis sous tutelle d’institutions non élues garanties par la Constitution. Les membres du prochain Sénat seront désormais nommés par une commission sous contrôle de la junte et participeront à la désignation du Premier ministre. Il y a dès lors fort à parier que le général Prayut, actuel Premier ministre et à la manœuvre du coup de 2014 [1], demeure à son poste. [2] Les représentants de la chambre basse seront quant à eux élus, mais une interdiction politique de faire campagne a muselé les partis rivaux jusqu’au mois de décembre 2018, permettant au parti affilié à l’armée de jouer cavalier seul. Depuis, la concurrence électorale a été admise, mais dans des limites jugées raisonnables par la junte, au risque que celle-ci use des outils répressifs encore à sa disposition.
L’armée ne renoncera pas à ses privilèges et les élections prochaines entérineront, sauf surprise, une non-démocratie. La transition ne sera pas celle attendue. Elle sera tout au plus le glissement d’un autoritarisme « classique » vers un autoritarisme électoral plus soucieux des apparences.

La main de fer du roi

L’ordre politique en Thaïlande a reposé ces dernières décennies sur un trio d’acteurs. Le roi comme pièce maîtresse, l’armée comme bras droit et enfin la bureaucratie. Avec la mort du roi Bhumibol en 2016, l’édifice national tout entier s’est retrouvé fragilisé.
Beaucoup avait prédit que l’impopularité, les frasques et l’éloignement de l’héritier du trône, Maha Vajiralongkorn, conduiraient à un affaiblissement de la monarchie. Mais tout comme l’armée, le nouveau roi a utilisé les leviers à sa disposition pour faire la démonstration de son autorité et affirmer ses intentions de régner.
L’interventionnisme et l’indépendance du nouveau roi se sont manifestés à plusieurs niveaux. Tout d’abord dans son refus de promulguer le projet de Constitution taillé sur mesure par et pour les militaires. Il a exigé des amendements concernant les prérogatives royales [3] qui se sont traduits par une perte de pouvoir pour la junte. Ensuite, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des murs du palais, il a nommé des fidèles à des postes clés, notamment comme chef de l’armée, pour protéger sa position. Enfin, autre fait significatif, il a obtenu l’adoption d’une loi lui conférant le contrôle sur le Crown Property Bureau qui gère la colossale fortune de la monarchie estimée à plus de 30 milliards de dollars. Sans contrôle externe, cette institution au fonctionnement archaïque témoigne de privilèges établis dont dispose l’un des acteurs clés du pouvoir.
Vajiralongkorn n’est donc pas le roi docile annoncé et n’entend pas laisser les coudées franches au général Prayut et à ses compagnons d’armes sur les affaires du Royaume. Le rééquilibrage du pouvoir entre armée et palais est en cours et le nouveau roi entend résolument assumer son rôle de leader du pays.

Un pays dans l’impasse

La crise politique actuelle est le résultat d’un conflit plus ancien entre un mode de fonctionnement conservateur et un autre qui se veut plus moderne dans le cadre d’une démocratie parlementaire. Cette polarisation trouve ses racines au tournant des années 2000 lorsque Thaksin Shinawatra a bousculé l’ordre hiérarchique traditionnel en exigeant la refonte de l’espace politique réservé jusque-là à des personnes qualifiées de « supérieures » en termes moraux et de compétences, excluant les travailleurs pauvres et les petits paysans jugés trop incultes pour voter. Cette volonté de démocratisation s’est accompagnée sur le plan économique, à côté de politiques nettement néolibérales, de stimuli keynésiens destinés à combattre la pauvreté et à contrecarrer les inégalités galopantes résultant de la crise de 1997 [4] .
Thaksin, en jouant les règles du jeu électoral, en tranchant avec les pratiques clientélistes ordinaires et en appliquant ses promesses à l’égard des laissés-pour-compte, a bouleversé l’ordre social fondé sur des divisions de classe, de titre et de richesse. En dépit des critiques qui peuvent lui être adressées [5], il aura permis l’amélioration des conditions d’existence et l’émergence d’un éveil politique au sein de la majorité qui a survécu à son exil forcé en 2006.
Aujourd’hui, l’ombre de Thaksin continue à planer sur les élections à venir. Le 8 février dernier - le temps d’une courte journée - l’espoir improbable d’une « réconciliation nationale » entre les deux camps adverses a surgi à travers la candidature de la sœur du roi au poste de Premier ministre pour le parti Thai Raksa Chart lié au clan politique des Shinawatra. Ce scénario insolite a autant offusqué qu’enthousiasmé ; l’entrée en politique de la princesse laissant imaginer l’amorce d’un déblocage de la société thaïlandaise. Mais les espoirs ont toutefois été vite déçus à la suite d’un communiqué royal déclarant que cette candidature était « contraire aux traditions et à la culture thaïlandaise » et « hautement inappropriée » [6] . Depuis, la princesse s’est retirée de la course au scrutin et la commission électorale – organe « indépendant » - a appelé à la dissolution du parti.
Face à l’affaiblissement de ses opposants politiques, le général Prayut ressort grandi de cet épisode, tout comme le roi Vajiralongkorn, qui renforce sa position d’homme fort, en refusant que quiconque – ce compris sa sœur – ne lui fasse de l’ombre.

L’inégalité comme socle de la société

La fragmentation exacerbée entre partisans et opposants à la junte, entre villes et campagnes, entre élites et petit peuple fait aboutir le pays dans une impasse. L’espoir éphémère d’un rapprochement entre deux camps adverses et d’une transformation du pays s’est éteint. Les tenants du pouvoir campent sur leurs privilèges en refusant de réformer un système politique féodal qui pérennise la privation de droits pour l’essentiel de la population. Reste le mécontentement des masses exclues, attisé par la piètre gestion du pays, une économie médiocre [7] et des démonstrations ostentatoires de corruption de la part des généraux. Or, rien n’indique que la terne figure du souverain actuel parvienne à fédérer et à calmer les crispations, comme ce fut le cas sous le règne de son père.


Footnotes

[1A ce sujet, lire Giles Ji Ungpakorn (2018), « Thaïlande : démocratie, mouvements et contre-mouvements sociaux », Alternatives Sud : Droites militantes et mobilisations réactionnaires, Syllepse-Cetri, Paris-Louvain-la-Neuve, Vol.25/1.

[2Le futur Premier ministre doit disposer d’une majorité au Parlement. Le général Prayut, candidat du Phalang Pracharat le parti pro-militaire, pourra compter sur les 250 sénateurs, mais devra toutefois réunir 126 des 500 sièges que compte la Chambre basse élue.

[3Le roi a le droit de demeurer à l’étranger sans nommer de régent, le Parlement ne doit plus contresigner les ordres royaux, le roi redevient l’ultime arbitre en cas de crise.

[4Sur la crise asiatique et ses conséquences, lire Chaponnière J-R, Lautier M. (2014), Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché, Armand Colin, Paris.

[7La Thaïlande demeure la deuxième économie de l’Asie du Sud-Est, bien que son taux de croissance, qui était de 6,5% avant l’imposition de la loi martiale, se situe maintenant à moins de 1%.


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Protest fo new elections, Bangkok, 2015. Photo: Sorawut Wongsaranon on Flickr, Creative Commons