Dimanche 31 mai, s’est tenu le premier tour des élections présidentielles en Colombie. S’affronteront au second tour, le 21 juin, Ivan Cepeda, figure intellectuelle et politique s’inscrivant dans la continuité de Gustavo Petro, président du premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays, et le candidat d’ultradroite, l’avocat millionnaire Abelardo de la Espriella, arrivé en tête. Si la dynamique et les enjeux du processus électoral colombien sont d’abord nationaux, dans un contexte de virage à l’extrême droite du continent ibéro-américain et de reconfiguration impérialiste de Washington sous l’ère Trump, ils revêtent également une dimension régionale et confirment trois tendances majeures en cours du Rio Grande à Ushuaia.
La polarisation de la société
La polarisation de la société colombienne, déjà constatée lors du référendum sur le processus de paix en 2016 et lors des élections de 2022, s’accentue. À la surprise générale, Abelardo de la Espriella, qui se présente comme un outsider, a réuni près de 44% des voix. Arrivé en deuxième position, Ivan Cepeda a rassemblé sous son nom quelque dix millions de voix, soit un peu moins de 41% des votants et votantes. Le centre, représenté par divers candidats et candidates, n’a comptabilisé qu’un peu plus de 5% des votes [1].
Abelardo de la Espriella a accumulé six fois plus de voix que la candidate Paloma Valencia, portée par l’ex-président Alvaro Uribe (2002-2010). Cette dernière a tout de suite annoncé son soutien à son rival, appelant à voter pour lui afin que la Colombie ne tombe pas « aux mains du néocommunisme ». Ainsi, une droite dure sinon fascisante se rallie à un populiste qui entend se montrer plus « radical » encore. Or, ce ralliement idéologique ou opportuniste de la droite à des acteurs positionnés à l’extrême pointe de l’échiquier politique se vérifie au Chili avec Kast, au Brésil avec Bolsonaro, en Argentine avec Millei, en Équateur avec Noboa.
Si la carte électorale de la Colombie est demeurée globalement la même – la côte vote majoritairement à gauche, l’intérieur des terres, à l’exception de la capitale, Bogota, à droite –, la participation fut plus élevée (58%) et a davantage profité à de la Espriella. De façon similaire, c’est le candidat nostalgique de Pinochet, José Antonio Kast, qui a bénéficié de la nouvelle obligation de vote aux dernières élections au Chili [2]. Les personnes qui ne votaient pas auparavant tendent, par rejet de la classe politique, à voter majoritairement pour des candidats « antisystème ».
Enfin, notons que la polarisation électorale de la société colombienne et, plus largement, ibéro-américaine est asymétrique : elle se caractérise par l’opposition entre une gauche modérée, aux mesures réformistes – fussent-elles structurantes comme la réforme agraire du gouvernement Petro en Colombie – à une ultradroite décomplexée et militante, prétendant appliquer une thérapie de choc.
La bukelisation de la politique
Abelardo de la Espriella est présenté comme le « Bukele colombien ». Nayib Bukele, président du Salvador depuis 2019, qui se proclame le « dictateur le plus cool du monde », est de fait très populaire sur tout le continent, en raison de sa « victoire » – mais à quel coût et jusqu’à quel point ? – contre l’insécurité [3]. Nombre de dirigeants de la région se réclame par ailleurs de Bukele et lui-même n’hésite pas à offrir ses services aux autres gouvernements, notamment haïtien et équatorien. Au miroir salvadorien, de la Espriella met en évidence un triple marqueur du mode de gouvernance Bukele.
Premier marqueur : la sécuritisation, soit la tendance à donner la priorité au militaire sur la politique, sous le motif de l’insécurité ; une forme de militarisme civil [4]. Cela se manifeste par une militarisation de la politique qui se décline en autant de « guerres » : contre le narcotrafic, les bandes criminelles et les flux migratoires. Or l’insécurité est devenue la première préoccupation presque partout sur le continent.
Dans un pays comme la Colombie, marquée non pas par le « retour de la violence » – comme si celle-ci avait un jour disparu de l’horizon national –, mais par le recodage d’une violence armée historique [5], inscrite dans l’accaparement des ressources (coca, pétrole, minerais, etc.), et les inégalités, la substitution d’une stratégie militaire – dont on fantasme la rapidité et l’efficacité – à une politique globale fait de nombreux adeptes. Abelardo de la Espriella, qui a eu des liens avec les paramilitaires, promet ainsi de « combattre d’une main de fer » les criminels et de construire des méga-prisons sur le modèle de Bukele. Cette tendance est catalysée par Washington, qui pousse à une guerre contre la drogue ; guerre qui lui sert par ailleurs de prétexte à l’ingérence.
Deuxième marqueur : la politique spectacle. Âgé de quarante-sept ans, Abelardo de la Espriella fait du luxe qui l’entoure un argument, de sa richesse une démonstration et de sa campagne un spectacle [6]. Les images-forces, les slogans, le nombre de vues sur les réseaux sociaux doivent emporter l’adhésion [7]. Et cela marche. C’est finalement moins la lutte contre l’insécurité au Salvador qui convainc l’électorat que la mise en scène soigneusement médiatisée des milliers de prisonniers en file, la tête baissée, vêtus de blanc.
La figure et le parcours de Bukele et de la Espriella en tant que self made men, entrepreneurs à succès et outsider relèvent tout autant du spectacle. Ils sont les fruits (pourris) d’un système qu’ils prétendent casser en comblant illusoirement le fossé entre la classe politique et le peuple et en occultant les affaires de corruption dont ils sont accusés. Dans le champ saturé d’images et de symboles, de la Espriella se positionne sur le créneau bling bling, entre la casquette décontractée de Bukele et la tronçonneuse brandie de Millei,
La politique spectacle est inégalement mise en œuvre au sein de l’extrême droite. Noboa et Kast apparaissent plus sobres et de la Espriella a choisi comme vice-président un économiste expérimenté. Le sérieux et le spectacle se mêlent au point parfois de se confondre et de dérouter, mis toujours au service d’une politique où sous le brillant des boutons de manchette, des armes et des galons, transparaît le caractère mafieux.
Troisième marqueur : une politique « qui a des couilles » comme le dit Abelardo de la Espriella. Soit l’expression d’un masculinisme viriliste et autoritaire qui entend remettre l’homme et la famille – latinos s’entend ; pas indigènes ou afrodescendants – à leur place « naturelle », c’est-à-dire au centre de la société (avec l’appui des églises évangélistes comme en Colombie). Les blagues sexistes d’Abelardo de la Espriella et ses références à son sexe « qui l’a aidé à obtenir des voix dans l’électorat féminin » sont dès lors aussi une réponse à « l’audace » de Francia Marquez, leader afrocolombienne et actuelle vice-présidente, et de la sénatrice indigène, Aida Quilcué, candidate à la vice-présidente avec Ivan Cepeda. Dans ce concert assourdissant d’« hommes forts », Claudia Sheinbaum, unique cheffe d’État (au Mexique) sur le continent est bien esseulée.
Une contre-offensive
L’arrivée en tête au premier tour des élections d’Abelardo de la Espriella doit prioritairemen se comprendre comme une contre-offensive, non seulement envers la politique sociale de l’actuel gouvernement, mais aussi et surtout envers le soulèvement populaire de 2021 qui a secoué le pays et facilité l’accession, inédite, d’un président de gauche. De manière générale, l’extrême droitisation du continent (et du monde ?) doit ainsi être entendue comme une forme de revanche sur le cycle d’insurrections et de mouvements féministes qui ont déstabilisés les pouvoirs établis, d’Haïti au Chili, en passant par le Pérou, la Colombie et l’Argentine [8].
À la vague de soulèvements populaires des années 2018-2023 qui n’a pas réussi à changer durablement les structures de pouvoir répond actuellement un cycle autoritaire, catalysé par le retour de Trump à la Maison blanche, qui cherche à casser les mouvements sociaux. Ces droites progressent non seulement dans les urnes mais aussi dans les rues [9].
Si Ivan Cepeda l’emporte au second tour, il consolidera les réformes mises en place par son prédécesseur, poursuivra et accentuera l’érosion de l’influence des élites oligarchiques [10]. La victoire d’Abelardo de la Espriella marquera au contraire la recomposition de ces élites impatientes d’en finir avec les avancées sociales et même l’espoir d’un changement. Le résultat du second tour affectera tout le continent, au-delà de la Colombie. Et ce résultat sera atténué ou amplifié par le scrutin présidentiel d’octobre 2026 au Brésil. Personne ne peut dire à l’heure actuelle qui gouvernera bientôt ces deux pays. Mais ce qui est certain en revanche, c’est que de nouvelles explosions sociales s’annoncent, sur fond d’inégalités, de corruption et de rejet des classes gouvernantes. L’insurrection de la jeunesse d’octobre 2025 au Pérou, en résonnance avec la vague mondiale de protestations sociales de la « Gen Z », en constitue peut-être un signe avant-coureur.







