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Pambazuka

Discours et légitimité humanitaire : les « codes » implicites

Il convient de remettre l’humanitaire à sa place, qui n’est ni la première ni la seule, et ravaler ses prétentions à nous gouverner, à parler à la place des « bénéficiaires », à dire leurs problèmes et donner ses solutions. Se dégager de son emprise, où se reproduisent les états d’exception, les urgences sans fin et les interventions sans lendemains. Il faut surtout renverser le mythe d’une intervention « sans autres formes de procès », prétendument dégagée des « contraintes » de l’égalité et de l’autonomie des personnes qu’elle est censée aider. Ce réencastrement dans la pesanteur des dynamiques sociales, historiques et politiques, cette limitation et subordination, et ce passage de relais, permettraient à l’humanitaire, de sortir du spectacle pour être réellement actif et efficace. Et aux peuples du Sud de recouvrer une plus grande marge de manœuvre.

En février 2013, le site internet Pambazuka a été le lieu d’une polémique, autour du bilan de l’aide humanitaire et de la reconstruction à Haïti 3 ans après le séisme du 12 janvier 2010. À l’article de Nia Imara, « La dette à l’égard de Haïti », a répondu, dans le numéro suivant, une « Réfutation » d’Elisabeth Nyffenegger. Cet échange est symptomatique du discours humanitaire et de ses résistances à toute remise en cause.

L’intérêt majeur (et involontaire) de l’article de Nyffenegger est de dérouler les arguments clefs de la légitimité humanitaire. En ce sens, son argumentation est révélatrice tant par ce qu’elle dit, que par la manière de le dire et le recodage qu’elle effectue. La réfutation nous assène une série de leçons : leçons de réalisme – il n’est pas possible de « trouver des solutions à tous les problèmes posés par un cataclysme de cette envergure » –, de calculs – il ne faut pas confondre « frais de gestion » et « frais opérationnels » –, d’expertise institutionnelle – ne par confondre le Comité international de la croix rouge (Cicr) et la Fédération internationale des croix et croissants rouges (Ficr) – et, finalement et surtout, leçon de morale : plutôt que de critiquer sans rien connaître ni faire, aller d’abord sur le terrain, nous dit en substance l’auteur.

Sont dénoncées comme calomnieuses plusieurs allégations d’Imara. Tout d’abord, celle-ci ferait un amalgame « entre la construction d’hôtel par des particuliers et les efforts de reconstruction de la communauté internationale » ; ce qui traduirait « autant d’ignorance que de malveillance ». Pourtant, Imara évoquait un cas précis et connu : le Royal Oasis Hotel – le premier hôtel 5 étoiles à Port-au-Prince –, financé par la Clinton Bush Haïti Fund et par la Société financière internationale (Ifc), membre du groupe Banque mondiale . [1] En tout, au moins sept hôtels de luxe seraient d’ailleurs en construction dans la capitale haïtienne (et autour), totalisant près de 100 millions de dollars américains d’investissements . [2] Loin de constituer le choix personnel de quelques « particuliers », ils s’inscrivent de plain-pied dans la reconstruction de Haïti, telle que l’envisage le président haïtien, Martelly – et, avec lui, une partie de la « communauté » internationale –, dont le slogan est : « Haiti is open for business ».

Autre calomnie : la Ficr prévoirait de construire un hôtel sur un terrain (lui appartenant) d’une valeur de 10,5 millions de dollars américains. Faux ? Non, cette information a été confirmée par la coordinatrice des communications pour la Ficr, elle-même. Cependant, elle précise que la construction d’un hôtel n’est qu’une option, et pas la meilleure, et que, de toute façon, si cela se concrétise, la Ficr vendrait une partie du terrain à un promoteur et il n’est aucunement question d’investir dans sa construction ou son exploitation. L’argent provenant de la vente du terrain serait remis à la Croix-rouge haïtienne » .

Enfin, Imara confondrait allègrement frais de gestion et « frais dit opérationnels, qui servent le terrain ». Cependant, demeure entier le questionnement sur la part des dépenses opérationnelles, qui finance le propre fonctionnement des Ong et instances internationales. Celles-ci comprennent en effet les salaires – souvent considérables [3] – des expatriés et consultants, les frais de location de 4X4, les logements, etc. Ainsi, le rapport de la Ficr paru en janvier 2012 indiquait que la logistique (sans compter le logement du personnel) avait grevé 14,8% de son budget jusqu’à présent et qu’il était prévu que cette part monte à 19% [4] .

LES « CODES » DU DISCOURS HUMANITAIRE

L’article de Nyffenegger opère donc une série de déplacements, de retraductions et de disqualifications. La question des frais de gestion est coulée sous la métaphore des frais « sur le terrain », et jugée inappropriée, voire populiste. Pourtant, la bulle humanitaire à Port-au-Prince se double bien d’une économie parallèle – en fonction des salaires et des standards internationaux des diverses instances de l’Onu, organisations et Ong internationales –, qui provoque une hausse des prix (du fait de la présence massive sur place de ces mêmes Ong et instances internationales).

De même, les efforts de reconstruction de Haïti, en faisant de la logique du privé la référence et de la catastrophe une extraordinaire opportunité pour les affaires, s’enchevêtrant à la présence, depuis près de dix ans, d’une armée de casques bleus – la Minustah – mêlent humanitaire et investissements privés, marché et aide. Ce qui entretient à dessein la confusion ; confusion que tend à occulter Nyffenegger en présentant l’humanitaire comme une dynamique isolée et dégagée de ces divers acteurs et intérêts.

Enfin, l’article passe sous silence ce qui faisait pourtant l’ossature de l’argumentation d’Imara : la dette haïtienne, le manque de « volonté de reconstruire le pays sur des bases inclusives et démocratiques », l’usage de l’argent de l’aide dont « la plus grande partie [de l’argent] est partie vers les ONG étrangères et les contractants privés », etc.

Est-il possible de critiquer l’humanitaire ? Et si oui, à quelles conditions ? L’article répond en porte-à-faux, prétendant qu’une critique est possible, mais la conditionnant étroitement, dans les faits. Certes, « les interventions humanitaires sont perfectibles », mais l’auteur de demander – pour ne pas dire « sommer » – que « ceux qui s’aventurent à les [interventions humanitaires] critiquer commencent par se rendre sur le terrain dès le début, mettent les mains dans le cambouis. Ensuite ils seront qualifiés pour en faire la critique ». Et d’inviter d’abord à « parler de l’immense effort » des humanitaires « plutôt que de se comporter comme des hyènes autour d’une carcasse pourrie ».

Le propos est chargé, violent et traduit l’irritation. La possibilité de la critique est donc paradoxale puisqu’elle devrait être précédée d’une intervention, de type humanitaire, sur le terrain. Ce qui est affirmé ici est que :
− seule l’autocritique est pertinente, seuls les humanitaires peuvent critiquer l’humanitaire,
− les humanitaires seraient, eux, sur le terrain et dans l’action (« les mains dans le cambouis »), contrairement à la critique aventureuse des « hyènes », qui ne viennent qu’après,
− la critique peut seulement viser l’amélioration de l’intervention humanitaire, et non sa raison d’être.

Bref, ce ne serait ni le lieu ni le moment de critiquer. Et ce serait à l’humanitaire, du fait de l’urgence et de son antériorité, de dire quand, où, et à quelles conditions, une critique serait possible. D’où une division stricte du travail et de son appréciation : à l’humanitaire échoiraient « l’action » et « l’efficacité », tandis que « l’impuissance » et la « passivité » seraient associées à la critique. Dans le même état d’esprit, Nyffenegger évoque « l’expertise » d’une panoplie de « spécialistes » – chirurgiens, anesthésistes, nutritionnistes, etc. – que requiert l’action humanitaire. Ce qui appelle à la réunion heureuse des experts et d’une population : « Vous avez les malheurs, la pauvreté et les catastrophes naturelles. Nous avons les moyens, l’expérience, les capacités et l’expertise. Nous étions faits pour nous rencontrer et nous entendre ».

La mise hors jeu de toute critique correspond à la mise hors champ de l’Autre – à savoir les Haïtiennes et Haïtiens. C’est le grand absent de ce texte et, de manière générale, de la logique humanitaire. Ou, plus précisément, il est bien là, toujours présent, mais réduit à la forme de victime et fondu sous la figure générale de la « population malade, blessée ». Les Haïtiennes et Haïtiens, aussi pauvres, désolés et précaires soient-ils, ont une histoire, un savoir, des expériences et une expertise. C’est bien eux, qui étaient d’abord sur le terrain – le leur – et avaient « les mains dans le cambouis ». Comme après chaque catastrophe, ce sont les populations locales, dans les premières heures, qui ont sauvé le plus de vies. Le seul terrain où l’humanitaire est (toujours) le premier est le terrain médiatique, qu’il tend trop souvent à confondre avec l’espace social où des hommes et des femmes interagissent.

UN CONFLIT DE LÉGITIMITÉ

Une phrase de l’article de Nyffenegger met en avant le cœur de la légitimité du fonctionnement humanitaire : « Là où l’action humanitaire peut intervenir sans autres formes de procès, parce que les besoins fondamentaux des humains sont universels, il n’en va pas de même pour la reconstruction ». Ainsi, l’universalité des besoins et l’urgence donneraient à l’action humanitaire sa légitimité et lui prescriraient d’agir de la sorte, contrairement au domaine de la reconstruction qui « nécessite la concertation ». D’où, ces dernières années, une tendance à l’élasticité du terme humanitaire, qui s’étend à divers acteurs – armées, États, entreprises, etc. –, champs d’interventions – tout devient catastrophe « naturelle » – et groupes de personnes (victimes de séismes, pauvres du Sud, malades, réfugiés, chômeurs, sans-papiers...), puisqu’une telle action n’aurait pas à s’embarrasser d’une quelconque concertation et pourrait se réaliser « sans autres formes de procès ».

L’humanitaire, il faut le rappeler, en tant qu’intervention pragmatique, ciblée, circonscrite (dans le temps et l’espace) a toute sa valeur. Mais la contradiction demeure. Elle traduit deux regards différents, deux registres de compréhension, d’analyse et d’action, qui s’affrontent l’un à l’autre. D’un côté, on a affaire à un peuple avec une histoire, des droits et des revendications ; de l’autre, on a une population à gérer, traiter et assister. D’un côté, il y a la confrontation aux problèmes politiques de dépendance, inégalités sociales et domination, d’absence de services sociaux et de politiques publiques ; de l’autre, il y a les réponses humanitaires en termes de personnes soignées, d’aide alimentaire distribuée et de familles sorties des camps. Croire que l’un n’empêche pas l’autre, que la coexistence pacifique entre les deux registres est possible et même souhaitable, c’est passer à côté de leur antagonisme et de l’expansionnisme humanitaire, qui, aujourd’hui, tend à devenir la réponse « évidente » aux situations de crise, de conflit, de catastrophe naturelle et d’injustice. D’un registre à l’autre, il n’y a pas seulement différence de mots, mais changement de registre, de statut et de perspective. Et cela se manifeste jusque dans l’autocritique des humanitaires eux-mêmes, qui aussi importante et développée soit-elle, reste partielle et partiale, attachée à sa propre auto-légitimation, et ne recouvrant pas la critique des principaux concernés qui la prend pour cible .

Il convient donc de remettre l’humanitaire à sa place, qui n’est ni la première ni la seule, et ravaler ses prétentions à nous gouverner, à parler à la place des « bénéficiaires », à dire leurs problèmes et donner ses solutions. Et se dégager de son emprise, où se reproduisent les états d’exception, les urgences sans fin et les interventions sans lendemains. Il faut surtout renverser le mythe d’une intervention « sans autres formes de procès », prétendument dégagée des « contraintes » de l’égalité et de l’autonomie des personnes qu’elle est censée aider. Ce réencastrement dans la pesanteur des dynamiques sociales, historiques et politiques, cette limitation et subordination, et ce passage de relais, permettraient à l’humanitaire, de sortir du spectacle pour être réellement actif et efficace, et aux peuples du Sud de recouvrer une plus grande marge de manœuvre.


Cet article a été publié sur le site de Pambazuka, le 21 mars 2013.

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Notes

[1Voir http://www.clintonbushhaitifund.org/programs/entry/oasis/ ; http://bit.ly/14e8fwn Et pour le site de l’hôtel : http://www.oasishaiti.com/royaloasis/index.html
http://bit.ly/KmUkq7 Le Royal Oasis Hotel est présenté par la Clinton Bush Haïti Fund comme « un message fort que « Haiti is open for business » ».

[2Julie Lévesque, « Haïti : Des dons humanitaires pour construire un hôtel ? La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-rouge et du Croissant-rouge s’explique », http://bit.ly/ZfaQOk

[3Les salaires du personnel international de l’Office des nations unies pour les affaires humanitaires (OCHA) à Haïti varient de 3.000 à 32.000 US$ par mois. Voir le rapport d’audit d’OCHA à Haïti (page 7), signé en mai 2012, et évaluant son intervention de manière « insatisfaisante ». Audit of OCHA’s management of the Haiti Emergency Relief and Response Fund, http://usun.state.gov/documents/organization/199080.pdf


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