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Inde

Des violences sexuelles comme stratégies de domination

La vague de colère soulevée par le viol collectif contre une jeune étudiante de 23 ans à New Delhi est déconcertante et inédite. Selon les statistiques officielles, un viol est commis toutes les 20 minutes en Inde [1] dans l’indifférence générale, alors pourquoi un tel déchaînement des passions ? L’explication tient principalement au statut de la jeune fille et de ses agresseurs : elle était étudiante universitaire issue de la classe moyenne et symbolisait une minorité privilégiée censée refléter l’« Inde qui brille », ils habitaient les bidonvilles et appartenaient aux classes subalternes. India Gate – sorte de Champs Élysées de Delhi et principal lieu des manifestations – versus slums.

La brutalité de l’agression a certes été condamnée, mais l’émoi collectif n’aurait pas été identique si la victime avait été une femme pauvre, musulmane, des bas quartiers de la ville. « La distance sociale module l’échelle de gravité des crimes  » [2]. La mesure de l’outrage demeure étroitement liée à l’appartenance sociale et à la « qualité » des individus.

Une société inégalitaire, injuste et conflictuelle

L’ampleur des violences sexuelles en Inde tient pour partie aux traditions socioculturelles. Elle renvoie en effet au statut d’infériorité qu’occupe la femme dans une société inégalitaire, patriarcale, machiste et violente. Le viol est à ce titre souvent un moyen de domination et de possession des hommes sur les femmes. Il représente le refus masculin d’une autonomisation de l’« alter ego » féminin et de son accession au statut d’individu à part entière. Une relative tolérance envers ce phénomène a cours en Inde, accentuée plus encore lorsqu’un rapport de puissance existe entre les acteurs concernés. La « faiblesse » et l’« infériorité » des victimes – qui, au-delà du rapport entre les sexes, peuvent s’exprimer sur des bases sociales et de caste, de culture et de religion – favorisent l’impunité des violeurs et discréditent la victime et sa plainte, au point que des soupçons soient parfois injustement émis sur sa moralité et sur son consentement présumé.

Ce climat d’impunité se vérifie également à la lecture des témoignages sur les exactions commises par les forces de sécurité, notamment dans les régions conflictuelles du Chhattisgarh ou du Cachemire [3], et plus globalement, dans les postes de police à travers le pays [4]. Le recours à la violence, notamment sexuelle, pour atteindre la femme adverse – celle de l’autre camp, responsable d’atteinte à l’ordre, au sentiment national ou à la souveraineté de l’État – y est justifié et légitimé. Dans la « plus grande démocratie du monde », il existe encore – on le voit quotidiennement – de nombreuses zones de non-droit où règnent la loi du plus fort et l’impunité.

Les transformations économiques et sociales que le pays a connues depuis le tournant néolibéral des années 1990 méritent également d’être relevées pour mieux appréhender le phénomène multiple de la violence. La période de transition s’est réalisée au prix de coûts sociaux (et environnementaux...) dévastateurs. Des contradictions manifestes existent ainsi entre « la superpuissance émergente » et les manifestations d’une société inégalitaire, injuste et conflictuelle, dont l’asymétrie des rapports hommes/femmes n’est qu’une facette. Les fractures sociales et géographiques, les crispations entre les communautés et les dérives identitaires n’ont cessé de s’accentuer.

La violence structurelle – celle qui résulte des actions et des injustices et vise à maintenir des structures permettant la domination d’un groupe de personnes sur un autre – traverse le pays et entrave les tentatives d’émancipation. La mutation de l’Inde et la reconfiguration de la société ne se font ainsi pas sans mal. Néanmoins, des formes de résistance émergent : les basses castes se sont ainsi constituées en groupes d’intérêt et ont usé de leur identité – de leur « ethnicité » – pour revendiquer une société plus juste. Les femmes ont dû, elles aussi, s’adapter aux contraintes et aux opportunités créées par la transition et l’ouverture du pays. Leur statut, leur rôle, les relations entre les sexes ont été interrogés. Des timides avancées ont été obtenues, mais une « mâle résistance » demeure cependant.

Maintien d’un statu quo

La mobilisation contre le viol collectif de « la fille de l’Inde » constitue-t-elle un événement pivot qui témoignera d’un avant et d’un après ? Le changement de l’appréciation envers les violences sexuelles – de l’indifférence à l’indignation – et les propositions avancées par les autorités modifieront-ils les rapports de genre et des mentalités ? En dépit de certains signes encourageants, il est toutefois permis d’en douter.

Une première critique aux propositions formulées est que le durcissement des lois réclamé à cor et à cri par les manifestants ne profitera au mieux qu’à une minorité. Ce n’est en effet pas l’absence de lois qui fait ici problème, mais bien l’absence de volonté politique qui freine l’application des lois. Pour la classe moyenne, les lois sont un puissant garde-fou, mais pour une majorité d’individus, elles ne protègent souvent de rien.

Une seconde critique est qu’en dépit des apparences, les pistes sécuritaires et légales avancées ne bousculeront pas l’ordre établi et le respect des traditions. Pour le quidam indien, les femmes doivent ainsi être « protégées » et « respectées » ; non pour elles-mêmes ou pour leur droit à l’autodétermination, mais pour les rôles qu’elles sont censées perpétuer de génération en génération : ceux de mère et d’épouse. Même au sommet de l’État, cette image de la femme est dominante. Le président Pranab Mukherjee a ainsi exprimé la « honte » qu’il éprouvait du fait que son pays n’était pas à même de respecter « ses mères, ses sœurs et ses filles » [5].

Le drame de Delhi a ébranlé les consciences indiennes, mais seule une minorité a été jusqu’à mettre en cause les méfaits des traditions patriarcales, archaïques et discriminantes dans lesquels le pays est plongé, à l’instar de Ramachandra Guha, journaliste à The Hindu, qui sur base d’exemples de la culture de masse indienne (cinéma populaire de Bollywood, chanson pop indienne, télévision et publicité, etc.), a souligné un paradoxe dérangeant : « quoique nous puissions condamner le viol, notre culture a partie liée avec les valeurs du violeur. La culture de masse de l’Inde est teintée de misogynie » [6]. Et pendant ce temps, les traditionalistes hindous et musulmans continuent de rejeter la faute sur la seule décadence morale importée de l’Occident...

Apporter une réponse ambitieuse à la question de l’inégalité entre les sexes nécessite des politiques ciblées et globales. En lieu et place des réformettes actuelles, les autorités pourraient ainsi envisager un système de « places réservées » pour les femmes (dans les assemblées parlementaires, la fonction publique, les universités, etc.) comme cela se fait pour les Dalits, les Adivasis et les autres Other Backward Classes. Les politiques de discriminations positives ont des travers, certes, mais elles ont contribué par le passé à réduire le fossé des inégalités et à démocratiser la société. Le chemin de l’émancipation féminine est encore long et des politiques fortes sont nécessaires pour garantir aux femmes leurs droits élémentaires, notamment un meilleur accès aux ressources éducatives, financières et patrimoniales. Au-delà, l’oppression à laquelle sont soumises les femmes ne peut être isolée des luttes plus générales pour un développement juste et solidaire. L’instauration d’un État de droit, d’une démocratisation sociale et redistributive et d’une justice intègre sont des facteurs qui s’avèrent déterminants pour l’évolution positive du statut de la femme.µ

Article paru dans la revue Espace de libertés, mars 2013 du Centre d’Action laïque.

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Notes

[1En Belgique, on dénombrait 11 dénonciations de viol par jour. Près de la moitié ont fait l’objet d’un classement sans suite. Le Soir, 4 janvier 2013.

[2Vigarello G. (2000), Histoire du viol, Editions du Seuil, St-Amand.

[3Lire à ce sujet le rapport « Alleged Perpetrators - Stories of Impunity in Jammu and Kashmir ». http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/OA10Df01.html

[4« Shame ! Delhi Police Allows Rape ! » était l’un des slogans des manifestations de décembre.

[5Bobin F. , « Des racines du mal à la guerre culturelle », Le Monde, 19 janvier 2013.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.