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Inde

Des contestations paysannes à géométrie variable

« Conservatoire » des traditions sociales, structure agraire « figée » : les images que le monde rural indien renvoie peuvent sembler en décalage au regard de l’inscription résolue du pays dans le processus d’accélération de la mondialisation et de la « modernité ». Et pourtant...

La structure sociale des campagnes et la répartition de la terre ont peu évolué à travers le temps. Ni les promesses de réformes agraires au lendemain de l’indépendance, ni les stratégies de croissance agricole et le « miracle » de la révolution verte, ni les réformes initiées dans les années 1980 et le virage néolibéral des années 1990 n’ont cherché ou ne sont parvenus à bouleverser fondamentalement la stratification économique et sociale existante. Les politiques de développement rural successives ont, au contraire, entretenu voire accentué les inégalités.

Des politiques de développement rural au service de qui ?

Entre 1950 et 1970, le principal succès de la réforme agraire a été l’abolition d’un système semi-féodal en faveur d’une uniformisation des régimes fonciers. Cette évolution de la législation a entraîné une régression de la classe des gros exploitants absentéistes, mais leur position dominante historique est toutefois demeurée inchangée. Pour ce faire, ils ont abandonné leurs habits de propriétaires rentiers et d’usuriers pour enfiler ceux de fermiers capitalistes. Par ce jeu de passe-passe, l’objectif initial des réformes - visant une redistribution de la terre (« land to the tiller » - la terre à ceux qui la cultivent) – a été vidé de sa substance. L’élite foncière, soucieuse de conserver son « monopole », a ainsi détourné la législation en expulsant ses tenants – afin de ne pas risquer une confiscation de ses biens fonciers – et recruté de la main-d’œuvre au sein de cette catégorie d’anciens tenanciers et des sans-terre. Seuls des paysans riches, issus principalement des classes intermédiaires (OBCs), ont réussi à obtenir des droits sur les terres qu’ils louaient précédemment et sont venus étoffer le nouveau groupe des fermiers capitalistes.

Autre période, autre politique : dans la seconde moitié des années 1960, en raison d’une forte dépendance à l’aide alimentaire américaine et suite à deux mauvaises moussons consécutives, l’orientation redistributive - assez présente dans les premiers programmes quinquennaux – a été délaissée par les dirigeants indiens qui privilégieront désormais l’augmentation de la production agricole pour assurer au pays l’autosuffisance alimentaire. La « révolution verte », initiée en 1966, s’est traduite alors par une politique d’investissements publics massive dans la technologie et les intrants. L’État a fourni les semences, subventionné les intrants, fixé les prix et mis en place une politique de rachat anticipé d’une partie des récoltes, financé des projets d’irrigation et de gestion de l’eau, etc. Dans une logique de croissance et non plus de répartition équitable, les efforts et les ressources ont été canalisés sur les régions déjà avancées et les exploitants aisés. L’accentuation des disparités régionales et des inégalités sociales a ainsi été le prix que l’État s’est résolu à payer pour atteindre l’autosuffisance au niveau national au milieu des années 1970…, sans toutefois assurer la sécurité alimentaire au niveau individuel, loin s’en faut.

Troisième temps : Le changement de cap opéré dans la stratégie économique au tournant des années 1990. Abandonnant la stratégie de développement étatiste et autocentrée, les dirigeants - sous les auspices des organisations internationales - ont opté pour une libéralisation graduelle de leur économie. Les premières réformes, sans viser directement l’agriculture, l’ont toutefois profondément affectée par effet ricochet. Les mesures de dérégulation entreprises pour laisser libre court aux forces du marché, la réduction des subventions (intrants, irrigation, électricité, etc.) et la révision des modalités du système de distribution publique ont précipité plus encore le pays dans une situation de crise agraire et précarisé davantage les campagnes. Sur le plan de la production, un ralentissement de la croissance agricole est constaté – 2 % par an entre 1995 et 2005, contre 3,3 % en moyenne lors de la décennie 1980 (Le Mons Walker, 2008) – et sur le plan social, le coût des réformes s’est révélé globalement désastreux, bien qu’inégal dans sa répartition. Un segment privilégié de la paysannerie est parvenu à tirer son épingle du jeu et à s’accommoder – pour certains, à bénéficier – des réformes ; un autre, nettement majoritaire, enfermé dans des stratégies de survie, n’a pu qu’en déplorer les effets. Drame aigu associé à cette période : une « épidémie » de suicides – environ 100 000 entre 1993 et 2003 – qui témoigne de l’abandon de l’État et de l’impuissance des petits paysans endettés à faire face aux nouveaux contours et règles d’un système agraire fondé sur la croissance à tout prix.

Mouvements paysans : une « arène du pouvoir » ?

Inégalités et pauvreté de masse se perpétuent en Inde, en particulier dans les campagnes. Aussi intolérables soient-elles, aussi inacceptables soient les mécanismes de leur reproduction, la tendance n’est pas au changement : priorité est donnée aux politiques et aux réformes néolibérales et non à celles redistributives. Tandis que pour colmater les désastres sociaux et environnementaux (expulsion, déplacement de populations marginalisées, etc. ) causés par ces réformes, le gouvernement s’obstine à saupoudrer ses programmes de multiples mesures contre la pauvreté, plus ou moins populistes, ciblées et ponctuelles plutôt que de procéder à des réformes de fond plus égalitaires, notamment en matière de réformes agraires.

Sur le terrain de la contestation, les mouvements paysans indiens ne forment pas un tout cohérent et homogène. La fragmentation extrême de la société s’y ressent également. Des relations de pouvoir, de coopération, d’intérêts ; des inégalités, des luttes et relations conflictuelles les traversent. Les formes de mobilisation, les stratégies, les bases sociales et les identités qui les composent sont multiples, si bien que le monde agricole s’apparente à « une arène de pouvoir » (Alagappa, 2004). Castes, classes et références culturelles interfèrent, mais pas seulement. Les discours sur les effets de l’ouverture internationale et sur l’évolution des politiques publiques revêtent des accents différents selon les acteurs. Les particularités de l’espace social, mais aussi de l’espace naturel et agricole, de même que l’environnement politique sont déterminants et influencent le rapport aux institutions nationales et internationales. L’émergence des forces politiques n’est donc pas linéaire et uniforme.

La paysannerie fortunée des castes élevées et les grands propriétaires ont dominé les campagnes indiennes depuis l’indépendance sans jamais être menacée. Dans le courant des années 1970 toutefois, les castes paysannes moyennes – les OBC’s, numériquement importants – se politisent et contestent l’hégémonie de l’élite rurale dans les États du Nord. Elles se convertissent progressivement à la modernisation agricole caractéristique des zones de la révolution verte et à l’agriculture commerciale et, du fait de cette ouverture, prennent conscience des contraintes extérieures qui pèsent sur elles. Elles s’organisent alors pour peser comme des forces qui comptent, à la manière de syndicats ou de ligues, sur les politiques agricoles des gouvernements afin de défendre leurs intérêts (Pouchepadass, 2006). Le Bharatiya Kisan Union (BKU) en Uttar Pradesh et le Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS) au Karnataka, membres du mouvement international Via Campesina, relèvent de cette tendance. Leur cheval de bataille n’est pas une répartition sociale plus juste de la terre, mais bien la lutte pour un prix rémunérateur et contre les effets jugés néfastes de l’ouverture internationale. Ils militent ainsi pour un soutien public des prix agricoles ou l’accroissement des subventions pour les intrants. Les préoccupations de ce type d’organisations, qui regroupent des paysans et fermiers propriétaires intégrés dans le marché, sont donc au final éloignées de celles des paysans sans terre. Mais paradoxalement, au nom d’un certain réflexe communautaire (Bharat vs India ou Inde des campagnes vs celle des villes) agité à bon escient par des leaders issus des couches plus aisées, des petits exploitants pauvres ont apporté occasionnellement leur soutien à des actions communes de masse. Une opération gagnante pour ceux qui visaient à éviter la polarisation des campagnes et l’explosion des conflits entre classes paysannes.

Quant à la paysannerie pauvre, elle ne parvient que difficilement à figurer de manière autonome et significative dans le débat démocratique. L’oppression et les injustices permanentes qu’elle subit ne suffisent pas à une prise de conscience collective ni à assurer la cohésion des groupes exploités en vue de mobilisations de grande ampleur. La dispersion de ces populations dans les campagnes, leur faible politisation, l’absence de leaders dans leurs rangs, les risques de répression encourus (en raison de la collusion des élites dominantes, de l’administration et des forces de police) et les liens de dépendance (au minimum économique) qui façonnent les relations sont parmi les principales raisons de leur « immobilisme ». Cette situation n’exclut toutefois pas l’existence de milliers de cas de microrésistances spontanées de la part des populations opprimées, essentiellement les dalits et adivasis, réagissant à l’injustice ou à la violence dont ils sont l’objet.

Par le passé, en particulier dans le courant des années 1960, de vastes soulèvements agraires radicaux d’inspiration communiste (au Telangana, à Tanjore ou à Naxalbari) s’étaient produits. Mais paradoxalement, depuis le développement de la révolution verte, les actions collectives de ce type semblent avoir disparu. Seule la guérilla naxalite qui a emprunté une voie radicale et insurrectionnelle fait parler d’elle. Des milliers de paysans marginalisés ont ainsi adhéré, par dépit ou par choix, au mouvement maoïste qui s’érige, à défaut de l’État, en défenseur des populations tribales et des basses castes, en particulier dans les zones de l’Est et du Centre riches en minéraux, mais frappées par la pauvreté. Les enjeux d’accès à la terre et aux ressources ont accentué plus encore ces dernières années les flambées de violence, ce qui a maintenu les acteurs politiques et sociaux d’Inde et d’ailleurs – c’est une maigre consolation... - en éveil sur les « scandales de l’oppression sociale dans les campagnes et sur les risques de déstabilisation qui en découlent  » (Pouchepadass, 2006).

D’autres types de mobilisations ont toutefois vu le jour. Depuis plusieurs années déjà, Ekta Parishad organise à travers le pays de longues marches non violentes pour dénoncer les conditions d’existence de millions de familles rurales discriminées, pour revendiquer l’accès à la terre et aux ressources naturelles et l’application d’une juste réforme agraire (Leroy, 2011). En 2012, une marche historique a rassemblé plus de 100 000 personnes (ektaparishad.com), principalement des populations tribales, des sans-terre et des petits paysans et abouti sur un accord1 avec le ministre du développement rural par lequel ce dernier accepte le principe d’une réforme agraire. Le gouvernement n’en est toutefois pas à ses premières promesses. Reste à voir dès lors quel sera le suivi accordé ; l’application de ces mesures relevant pour l’essentiel de la compétence et de l’autorité des États fédérés où les couches paysannes dominantes jouent un rôle prépondérant...

Les mouvements paysans en Inde, on le voit, ne se ressemblent pas et couvrent un spectre allant de la guérilla naxaliste d’inspiration maoïste aux mouvements paysans ayant accepté les règles du marché et luttant pour un prix rémunérateur. L’ancrage et la composition, le poids politique et le pouvoir d’influence, les stratégies et les revendications, les formes de résistance et d’adaptation aux politiques agricoles indiennes et internationales sont multiples et non figés. Ces mouvements peuvent parfois simplement coexister, tandis que d’autres interagissent ou entrent en concurrence. Toutefois, malgré l’absence d’une forte convergence et la complexité des « influences croisées », «  ces mouvements participent à la gouvernance de l’agriculture en Inde, en tant qu’acteurs du jeu politique régional et national » (Lutringer, 2012).

Bibliographie :

Alagappa M. (2004), Civil Society and Political Change in Asia, Stanford, Stanford University Press.

Leroy A. (2011), « Les paradoxes de la modernité indienne », Alternatives Sud, Vol.18/3, Cetri/Syllepse, Louvain-la-Neuve/Paris.

Le Mons Walker K. (2008), « Neoliberalism on the Ground in Rural India : Predatory Growth, Agrarian Crisis, Internal Colonization, and the Intensification of Class Struggle », Journal of Peasant Studies, Vol.35, n°4, octobre.

Lutringer C. (2012), Gouvernance de l’agriculture et mouvements paysans en Inde, Paris/ Geneva, Karthala/Graduate Institute Publications.

Pouchepadass J. (2006), « Le monde rural » in Jaffrelot C. (dir.), L’Inde contemporaine. De 1950 à nos jours, Fayard Ceri.

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