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De Washington aux pays du Sud  : l’offensive anti-genre et anti-avortement

Le vice-président des États-Unis JD Vance durcit sa croisade anti-genre et anti-avortement et compte désormais l’exporter vers les pays du Sud. L’extension inédite de la « Règle du bâillon mondial » et l’activisme autour de la « Déclaration du consensus de Genève » créent un nouveau cadre politique et financier qui remplace peu à peu les politiques de santé publique par des programmes anti-genre.

Cette stratégie s’est affichée sans détour le 23 janvier 2026, lors de la «  Marche pour la vie  » (March for Life), plus grand rassemblement annuel des mouvements anti-choix (ou «  pro-vie  ») aux États-Unis. L’invité d’honneur du rassemblement, JD Vance, y a prononcé un discours qui marque un tournant. Le vice-président y a opposé la «  culture de la mort  » de l’ère Biden à la «  culture de la vie  » qu’il prétend défendre. Dans ce duel idéologique, la dénonciation de l’avortement n’est que le point d’entrée d’un combat plus vaste. Les attaques visent les droits humains, «  l’idéologie de genre  » et les principes démocratiques et libéraux, accusés de précipiter un déclin moral et civilisationnel.

Loin d’un simple effet de tribune, cette rhétorique entre dans une stratégie construite et méthodiquement déployée. Comme l’analyse Neil Datta, directeur du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, l’offensive anti-genre et anti-droits ne relève pas de l’improvisation. Elle s’inscrit dans le temps long. Trois phases sont mises en place  :

  • la «  destruction  » qui démantèle les lois et protections existantes  ;
  • la «  consolidation  » qui renforce les normes conservatrices et religieuses au sein des institutions  ;
  • la «  création  » d’un écosystème alternatif de normes et de services alignés sur une vision morale stricte.

C’est à partir de cette logique que se déploie aujourd’hui l’exportation du modèle américain vers les pays du Sud et au-delà.

Faire table rase du passé

Lors de son allocution à la «  Marche pour la vie  », «  JD  » s’est ainsi attaché à délégitimer le projet politique démocrate. Sur le plan intérieur, il accuse l’administration précédente d’avoir «  fait financer des avortements par le contribuable  », «  censuré des chrétiens  » et «  mobilisé le pouvoir gouvernemental contre notre foi, contre nos familles  ». Sur le plan extérieur, il fustige Biden pour avoir «  exporté l’avortement et l’idéologie radicale du genre dans le monde entier  ».

Ce réquisitoire, déjà entendu, a servi de justification au démantèlement brutal, en janvier 2025, de l’USAID, l’Agence d’aide publique au développement des États-Unis, dotée d’un budget de 70 milliards de dollars. Au-delà de la purge administrative, cette décision a entraîné la suppression de nombreux projets vitaux et l’affaiblissement d’organisations et de programmes de santé et de droits sexuels et reproductifs (SDSR) à travers le monde. Le résultat  : des millions de personnes sont privées de soins vitaux, en particulier dans les pays pauvres du Sud.

Consolider un ordre conservateur

Après avoir renversé l’ordre ancien, l’administration républicaine entreprend de mettre en œuvre son idéologie. Pour ce faire, elle suit les recommandations du désormais bien connu «  Project 2025  ».

Cette feuille de route ultraconservatrice, publiée en 2023, préconise de réorienter l’aide étrangère, de conditionner les financements et d’aligner les partenaires internationaux sur des principes restrictifs en matière de droits sexuels et reproductifs. Devant ses partisan·es, JD Vance a revendiqué ce tournant sans détour  : «  Nous avons complètement réorienté l’aide étrangère américaine et cessé de financer les ONG dont le seul but est de dissuader les gens d’avoir des enfants  ».

Deux initiatives emblématiques, énoncées à la tribune, doivent servir de leviers stratégiques de cette nouvelle doctrine conservatrice globale.

La première concerne le retour des États-Unis dans la «  Déclaration du consensus de Genève sur la promotion de la santé des femmes et le renforcement de la famille  ». Cette coalition internationale qui réunit quarante-deux États gagne en influence. Elle s’apparente à un manifeste anti-avortement, anti-SDSR et anti-droits LGBTQIA+.

La Déclaration du consensus de Genève affirme vouloir «  protéger la vie humaine à tous les stades  », «  renforcer la famille  » et «  privilégier la souveraineté nationale face aux droits internationaux  ». Une des chevilles ouvrières en est Valérie Huber, directrice de l’Institute for Women’s Health («  Institut pour la santé des femmes  »). Dès 2024, elle lance «  Protego  », conçu pour opérationnaliser la Déclaration. À l’aube du projet, elle exprime déjà l’espoir «  que les États-Unis adoptent Protego au niveau de l’État  ».

Dans cette perspective, l’institut qu’elle dirige élabore un «  cadre de la santé optimale des femmes  » qui mentionne l’avortement, seulement pour souligner qu’il ne constitue pas une pratique contraceptive. Destiné aux gouvernements, ce cadre vise à orienter les interventions en matière de santé publique et d’éducation. Le Burundi, le Guatemala et l’Ouganda sont les premiers pays à avoir adopté ce cadre, dans un contexte de forte dépendance à l’aide internationale  : la menace d’un retrait ou d’une réduction des financements crée un puissant moyen de pression.

«  Règle du bâillon mondial  »

La seconde mesure concerne «  l’élargissement historique de la politique de Mexico  ». Le vice-président s’est dit fier d’«  interdire à toute ONG internationale pratiquant ou promouvant l’avortement à l’étranger de recevoir le moindre dollar de fonds américains. Nous élargissons cette politique afin de protéger la vie, de lutter contre la Diversité, l’Équité et l’Inclusion (DEI), ainsi que contre les idéologies de genre radicales, qui s’attaquent à nos enfants  ».

Depuis son instauration en 1984, la «  Global Gag Rule  » (connue sous le nom de «  Politique de Mexico  » par ses promoteurs/trices et de «  Règle du bâillon mondial  » par ses détracteurs/trices) a été abrogée à plusieurs reprises par des présidents démocrates et rétablie par des présidents républicains. Lorsqu’elle est en vigueur, elle interdit à toute organisation de santé étrangère bénéficiant de fonds américains de fournir des informations, des orientations ou des services en matière d’avortement.

Sur le terrain, les acteurs/trices de première ligne sont confronté·es à un dilemme de taille  : se conformer et priver des populations de soins fondamentaux ou prodiguer des services de santé sexuelle et reproductive (notamment l’accès à des avortements sûrs), mais en renonçant à leur principal financement. Dans les deux cas, ce sont les femmes et les communautés les plus vulnérables qui subissent le poids de la règle.

Si le retour de la règle du bâillon sous l’administration Trump n’a pas surpris, l’annonce de son extension, lors de la «  Marche pour la vie  », marque un tournant. Désormais, son champ d’application s’étend à de nouveaux/elles acteurs/trices et à des domaines jusque-là épargnés. Toutes les organisations internationales et ONG, tant étrangères qu’américaines, sont concernées. L’administration n’hésite plus à instrumentaliser l’aide comme un outil de censure, de coercition et de discrimination, revendiquant ouvertement sa volonté de combattre «  l’idéologie de genre  » et la «  menace wokiste   ».

Autre motif d’inquiétude, la priorité est désormais donnée aux accords d’aide bilatérale. Les États-Unis privilégient désormais les accords directs avec les gouvernements étrangers plutôt qu’avec les associations de terrain (ONG) auxquelles les États-Unis veulent «  fermer les robinets  ». Ces accords seront certainement assortis de conditions contraignant les gouvernements partenaires à s’aligner sur la version élargie de la règle du bâillon mondial. Ils devront certifier que ni eux ni les organisations avec lesquelles ils collaborent ne promeuvent ou ne pratiquent l’avortement.

Une telle réorientation de l’aide risque de réduire plus encore l’accès aux services de planning familial, avec des conséquences prévisibles  : l’augmentation des grossesses non désirées, des avortements non médicalisés et donc l’augmentation des décès de femmes. Peu de pays seront en mesure de compenser les pertes budgétaires imposées qui mettraient à mal des pans entiers de leur système de santé, déjà fragilisé.

Créer un écosystème anti-genre

À l’heure de Trump, tout semble pouvoir se dire. Les déclarations outrancières se banalisent, élargissant chaque jour les frontières du dicible. Derrière ce vacarme ne se joue pas seulement une bataille d’idées. Se met aussi en place une infrastructure anti-genre et anti-droits solide, organisée, dotée de moyens financiers conséquents, déjà en ordre de marche pour infléchir les conditions de vie de populations entières. Un véritable écosystème.

Des services anti-genre voient le jour pour concurrencer les politiques de santé publique. On y voit fleurir des programmes comme FEMM Health, qui font la promotion de la «  planification familiale naturelle  » comme alternative à la contraception moderne. Dans les écoles, des méthodes telles que Teen STAR s’imposent, prônant l’abstinence plutôt qu’une éducation sexuelle complète et inclusive. Des «  centres de crise de grossesse  » voient le jour pour dissuader les femmes de recourir à l’avortement tandis que des pratiques assimilables à des thérapies de conversion sont présentées comme alternatives aux politiques d’inclusion.

Derrière cette rhétorique exaltée de la «  culture de la vie  » se déploie un projet de transformation profonde des sociétés. Une stratégie offensive, assumée, qui entend redéfinir les normes sociales et sanitaires à l’échelle globale

Face à cette recomposition idéologique en cours, il ne suffit plus de dénoncer les discours. L’enjeu est vital  : nous devons comprendre et anticiper les mécanismes à l’œuvre pour mieux les contrer. Aujourd’hui plus que jamais, protéger les populations les plus fragiles signifie soutenir concrètement les initiatives locales capables de résister aux stratégies de coercition et de contrôle.

Qu’entend-on par…

La Règle du bâillon mondial (Global Gag Rule)  ? C’est une politique du gouvernement américain qui interdit tout financement aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères si elles proposent, mentionnent ou militent pour le droit à l’avortement.

La Déclaration du consensus de Genève ? Malgré son nom, ce texte n’a rien d’un consensus onusien. Il s’agit d’une alliance internationale de pays conservateurs qui affirment que l’avortement n’est pas un droit humain et que seule la famille « traditionnelle » doit être protégée.

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