Pour comprendre l’impasse politique haïtienne, il est nécessaire de remonter à la création de l’État en 1804. La France, refusant de reconnaître la défaite de son armée face à une nation d’anciens esclaves, impose en 1825 une dette colossale pour indemniser les anciens colons esclavagistes. Cette dette, qualifiée de “néocolonialisme par la dette” par Thomas Piketty, a non seulement ruiné les finances de la jeune république, mais a également placé son économie sous tutelle étrangère, instaurant un modèle de domination persistant où la paysannerie haïtienne a été exploitée pour rembourser les créanciers français.
Aujourd’hui encore, si Haïti n’est plus dépendante de la France, elle reste dans une dépendance totale vis-à-vis des acteurs internationaux, tels que Washington et l’ONU. L’État, perçu par la population comme une structure prédatrice et absente, rend davantage de comptes aux puissances étrangères qu’à ses propres citoyens. Cette “modernité sous emprise” a enfermé le pays dans un cycle de crises permanentes, où les tentatives de transitions ont été systématiquement évacuées par la communauté internationale au profit de processus électoraux irréalistes et d’interventions sécuritaires inefficaces.
Comment sortir de l’impasse ?
Face à cette situation, il y a pour Frédéric Thomas, “souvent une lecture un peu désespérée, erronée” conduisant à penser “qu’il n’y a pas de solution”. D’après lui, ce n’est pas le cas puisqu’il y a “des solutions, des idées, des perspectives, et l’effort social pour porter ces perspectives”. Il faudrait pour cela “revenir sur la politique de privatisation, de libéralisation, mettre en place des institutions publiques qui développent des politiques publiques, construire un contrat social avec les citoyens et citoyennes qui n’existe absolument pas” ou “se tourner aussi au niveau économique vers le marché local pour la production et la consommation”.
“La difficulté”, expose Frédéric Thomas, “est qu’à chaque tentative de changement, ces tentatives ont été brisées, sont venues buter sur le refus obstiné d’un côté de l’oligarchie d’abandonner le pouvoir et de l’autre de Washington d’abandonner sa mainmise sur ce pays”. Pourtant, “la chance d’une transformation, d’un changement”, a existé en 2021 lorsque le nouveau Premier ministre de l’époque et la population appelaient “à une transition de rupture”. Durant cette période, “la communauté internationale a mis tout son poids pour appuyer le Premier ministre en appelant à l’organisation au plus vite d’élections et ça a été un échec”. “Aujourd’hui”, indique-t-il, “on se trouve bien loin de cette situation” tandis que “la communauté internationale est prise dans ses propres contradictions en ne se rendant pas compte que sa modalité d’intervention et la manière dont elle envisage la solution participe du problème et pas de la solution”.








