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Agrocarburants

Cinq mauvaises raisons de poursuivre la fuite en avant

Si les agrocarburants n’ont plus trop la cote,
certaines demi-vérités continuent à être
avancées pour minimiser leurs impacts.

Mis en cause dans l’émergence ou l’aggravation de phénomènes
inquiétants au Sud – insécurité alimentaire, déforestation,
accaparement de terres et expansion de l’agriculture
industrielle –, le recours massif aux agrocarburants n’en
demeure pas moins un axe majeur des politiques énergétiques
européennes. La directive « énergies renouvelables »
(ER) adoptée en 2009 exige que la proportion d’agrocarburants
dans le carburant de transport atteigne 10% dans chacun
des 27 États membres en 2020 [1] . Cinq demi-vérités sont
régulièrement avancées pour dissiper les craintes de la
société civile. Voyons comment elles faussent le tableau en
minimisant ou occultant les aspects les plus problématiques
de l’expansion en cours.

Les agrocarburants consommés en Europe seront
majoritairement produits en Europe.
Vrai. Mais la part
des importations est loin d’être négligeable. En 2008, année
où l’UE n’a incorporé « que » 3,3% d’agrocarburants dans son
carburant de transport, plus d’un cinquième de ce volume a été
importé de pays hors UE. Bien davantage si l’on tient compte
du biodiesel produit dans l’UE au départ de matières premières
importées (graines de colza, de soja, huile de palme). Cette
proportion est destinée à croître à mesure que l’on se rapprochera
de l’objectif des 10% en 2020 [2] . Tout aussi important : la
canalisation de l’essentiel de l’huile de colza et de tournesol
européenne vers les unités de biodiesel amène l’industrie
agroalimentaire, grande consommatrice d’huile végétale, à se
tourner davantage vers l’huile de palme en provenance
d’Indonésie et de Malaisie, où l’expansion des palmiers à huile
est la première cause de déforestation. Ce phénomène d’importation
indirecte est massif et ne peut être ignoré.

Les agrocarburants ne sont pas le principal moteur
de l’expansion des monocultures industrielles au
Sud.
Vrai. L’explosion de la production d’huile de palme en
Asie du Sud-Est est d’abord commandée par l’augmentation
de la demande des filières alimentaires et industrielles, en
Inde et en Chine essentiellement. De même, la prodigieuse
expansion des monocultures de soja en Amérique du Sud
répond d’abord à la demande de tourteaux de soja pour l’alimentation
animale en Chine et… en Europe. Mais de là à
considérer les agrocarburants comme des « boucs émissaires
 »… Leur pression sur les marchés agricoles internationaux
est loin d’être négligeable et va croissant : d’après
une étude de la Commission, l’industrie européenne du biodiesel
absorbera 19% de l’huile végétale produite dans le
monde en 2020 [3]. Et puis surtout, à la différence des autres
demandes, qui résultent de la légitime élévation du niveau de
consommation de populations en Asie, celle-ci est le seul
produit de choix politiques délibérés, justifiés par des arguments
environnementaux qui plus est.

Il y a suffisamment de terres inutilisées dans le
monde pour produire des agrocarburants à grande
échelle.
Il existe effectivement des surfaces importantes de
terres non cultivées qui pourraient être mises en culture, dans
les trois continents du Sud essentiellement. Mais, d’une part,
celles-ci sont loin d’être « vides »
d’utilisateurs – elles rendent quantité
de services écologiques aux populations
locales (pâturage saisonnier,
agriculture itinérante, collecte de bois de feu). D’autre part, ce
n’est pas sur ces terres, souvent ingrates, que l’augmentation
de la production se produit, mais sur celles où l’offre est la
plus prompte à s’adapter, à savoir les terres fertiles convoitées
par l’agriculture industrielle en Amérique du Sud, en Asie
du Sud-Est et en Afrique. Au détriment de l’agriculture familiale
et de l’environnement.

Les critères de durabilité adoptés par l’UE permettront
de s’approvisionner en agrocarburants « propres
 ».
Plus ou moins vrai. Tout d’abord les critères contraignants
de la directive ER ne couvrent que certains aspects
environnementaux des productions [4] . Autrement dit, l’éthanol
brésilien provenant de plantations de canne à sucre respectant
plus ou moins ces critères, mais maltraitant les travailleurs
ou contaminant les eaux locales est considéré « durable
 » aux yeux de la directive. Plus fondamentalement, la
vérification de ces critères au niveau de chaque plantation
n’a pas de prise sur les effets indirects évoqués plus haut :
l’utilisation par les usines de biodiesel d’huile de colza certifiée
et « bien de chez nous » oblige l’industrie agroalimentaire
à importer massivement de l’huile de palme.

Le phénomène de changement d’affectation des sols indirects
(CASI) rend donc les impacts de l’expansion des cultures énergétiques
non maîtrisables par la certification. Si elles ne
s’étendent pas sur des milieux riches en carbone et en biodiversité,
ces cultures prennent fatalement la place d’activités
agricoles préexistantes (élevage ou culture). Dans un premier
temps, cette disparition entraîne une tension sur les marchés
agricoles préjudiciable aux consommateurs pauvres (facteur
de crise alimentaire). Dans un deuxième temps, les activités
remplacées ont de fortes chances de réapparaître ailleurs,
quelque part dans le monde, au détriment d’environnements
de grande valeur écologique. La déforestation paraît évitée,
elle est tout simplement déplacée.

La méthodologie du calcul du CASI ne fait pas
l’objet d’un consensus scientifique.
Vrai. Le phénomène
du CASI est complexe et difficile à mesurer. Est-ce pour
autant qu’il faut faire comme s’il n’existait pas et poursuivre
la fuite en avant comme d’aucuns le proposent ? Il s’agirait là
d’une attitude irresponsable, à l’opposé exact du « principe
de précaution » prôné par les institutions européennes dans
tant d’autres domaines. D’autant que, malgré des divergences
certaines, la majorité des calculs menés à l’aide de
modèles d’équilibre agro-économiques globaux indiquent
que la prise en compte du CASI alourdit gravement le bilan
carbone et environnemental des agrocarburants [5]. Au point de
le rendre globalement négatif…

Certes la nécessaire transition énergétique devant nous
invite à prendre des initiatives radicales. Mais le besoin
d’agir ne peut justifier l’adoption de politiques dont les
impacts globaux se révèlent potentiellement contre-productifs
vis-à-vis des objectifs visés. A fortiori si les coûts (mal)
cachés de cette politique touchent d’abord des populations
tierces non responsables du passif écologique mondial.

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Notes

[1La directive parle de 10% d’énergie « produite à partir de sources
renouvelables ». On sait déjà que les agrocarburants de première
génération compteront pour plus de 90%.

[2À cette date, les surfaces
arables destinées à l’alimentation du seul marché belge en agrocarburants
représenteront au bas mot 445 000 ha, soit 57% de la surface arable
de la Belgique...

[3De Santi et al. (2008), Biofuels in the European
Context : Facts and Uncertainties, rapport du Joint Research Centre (CE).

[4L’utilisation d’agrocarburants doit entraîner 35% de réduction
d’émission de gaz à effet de serre par rapport à « l’équivalent fossile »
et les matières premières agricoles ne peuvent provenir de terres qui
présentaient une « grande valeur » en termes de biodiversité et
de stockage de carbone en janvier 2008.

[5Voir la revue des travaux
réalisés par le bureau d’étude Ecofys en 2009 : Summary of approaches
to accounting for indirect impacts of biofuels production.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.