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Monde arabe

Anatomie des printemps arabes

Les révoltes populaires inaugurées par le « printemps tunisien » de janvier 2011
ont éclairé à posteriori plusieurs dimensions importantes des dynamiques arabes
internes comme des relations internationales : le long aveuglement des diplomaties
européennes depuis leur soutien en 1992 au coup d’Etat des militaires algériens jusqu’à
la permanence du phénomène islamiste et la difficulté récurrente du regard occidental
à y poser un regard dépassionné et réaliste.

In Bertrand Badie et Dominique Vidal (dir) pp 97-107
Nouveaux acteurs, nouvelle donne : l’état du monde 2012

Le « printemps » inauguré par la déroute du président tunisien
Zine El-Abidine Ben Ali, chassé le 14 janvier 2011 au
terme de vingt-trois années de pouvoir, a fait très inopinément
entrevoir la fin d’un long hiver autoritariste arabe. Directement
(en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et au Bahreïn),
mais également par réaction ou par anticipation, en Algérie, en
Syrie, au Maroc, en Jordanie, en Arabie saoudite notamment, la
vague de contestation affecte tous les régimes de la région.
Une telle sortie de l’autoritarisme avait été souvent entreaperçue,
régulièrement annoncée, mais autant de fois différée.
En Occident, l’image d’un monde arabe passif et culturellement
inconciliable avec les aspirations démocratiques du reste de la
planète est d’ores et déjà profondément transformée.

Le long hiver autocratique arabe (1990-2011)

Frappée de plein fouet par la chute inattendue de deux de ses
principaux alliés, la France a pris un virage diplomatique
d’autant plus spectaculaire que c’est elle qui, tout particulièrement
au Maghreb, avait donné le « la » de la complaisance européenne
à l’égard de régimes largement discrédités. Longtemps
en délicatesse avec des peuples qui s’estimaient trahis
par le soutien apporté aux régimes qui les opprimaient, Paris
semble assumer désormais, en anticipant la généralisation des révoltes, de l’être avec plusieurs régimes (notamment syrien)
bien décidés à perdurer. Les chancelleries occidentales, pendant
plusieurs décennies, ont refusé de nommer par leurs noms
– totalitarisme et répression, clientélisme et corruption – les
fondements de l’exceptionnelle « stabilité » de leurs partenaires
du sud. Plus que de longues illustrations, il suffit sans doute de
rappeler qu’avant d’être reconnus et traités, mais seulement au
lendemain de leur chute, comme de parfaits dictateurs, les
chefs d’État tunisien et égyptien avaient été tous deux décorés
par la France, en 1987 et 1990 – à l’instar de leur homologue
algérien Abdelaziz Bouteflika en 2004 –, d’un « prix Louise Michel
des droits de l’homme et de la démocratie » censé attester
de l’excellence de leurs performances dans ces domaines...

La liste est longue des changements qui pourraient intervenir
dès lors que les dirigeants arabes se réconcilieraient avec des
sociétés qu’ils ont longtemps opprimées, restaurant de surcroît,
ce faisant, la respectabilité de leurs partenaires européens. Les
questionnements (prospectifs ou sur le passé récent) ouverts
par le processus de sortie de l’autoritarisme sont nombreux. Il
est intéressant de comprendre ce qui, en janvier 2011 en Tunisie,
a permis au désespoir « fondateur » de Mohamed Bouazizi
de réussir là où des générations d’opposants de tous bords, de
« révoltes du pain » en grèves ou même en victoires électorales,
avaient échoué. Quels sont les facteurs qui permettent de
comprendre les différences de temporalité et d’itinéraires, entre
le « peloton de tête » de la Tunisie et de l’Égypte (et du Yémen
et de la Libye), où les révoltes ont franchi des étapes irréversibles et d’autres (la Syrie, le Bahreïn, l’Algérie, le Maroc,
l’Arabie saoudite, etc.) dont les dirigeants s’efforcent depuis le
14 janvier 2011, grâce à un cocktail de répression, de concessions
et de prébendes, de contredire les théoriciens de cet « effet
domino » qui leur fait craindre pour leur survie ? Quelles
sont les étapes (et les défis) prévisibles de la reconfiguration
des nouvelles scènes électorales ? Quel pourrait être le rapport
de forces entre les formations partisanes en présence, anciennes
ou nées dans le contexte de la révolte ?

Pour toutes, la partition sera nouvelle. Les partis déchus,
longtemps installés dans le confort d’un faux pluralisme, ne
peuvent plus emprunter les raccourcis de la manipulation et
doivent apprendre à cohabiter. La gauche, un temps marginalisée
par les islamistes, va peut-être tenter d’exploiter des tensions
sociales aggravées par le coût économique des révoltes.
Les islamistes, dans leurs différentes composantes, voient
certes pour leur part s’ouvrir une arène électorale dont ils
avaient été longtemps exclus, mais dans un contexte où
l’« offre oppositionnelle » va se diversifier considérablement.
Les « jeunes de la révolution » et autre « génération Facebook
 », aux contours idéologiques et à la superficie électorale
encore flous, vont tenter de convertir en bulletins de vote les
dividendes de leur initiative protestataire victorieuse. Avant
même l’élimination physique de leur fondateur en mai 2011, les
ambitions et les stratégies du réseau Al-Qaïda avaient-elles été
vraiment « tuées », une première fois, comme cela a été souvent
écrit, par la dynamique du printemps arabe ? Quel bénéfice ou, le cas échéant, quel coût – politique, économique ou
« migratoire » – pour l’Europe et pour le reste du monde
l’émergence d’acteurs étatiques plus légitimes apportera-telle
 ?

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.