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Amérique latine : virages à gauche et mouvements sociaux

Si les regards affriolés ou inquiets qui se portent vers l’Amérique latine depuis le début de la décennie sont d’abord captés par les reconfigurations politiques qui, dans toute leur pluralité, ont imprimé un relatif déplacement à gauche de la majorité des gouvernements de la région, trop peu d’attention en revanche a été réservée aux mobilisations sociales sous-jacentes, parallèles ou consécutives. A distance de l’image d’Epinal d’un continent constamment sous convulsion révolutionnaire - cliché hérité tant de la geste ou de l’imaginaire zapatiste, guévariste ou sandiniste que de la répression des périodes dictatoriales -, l’émergence et la dynamique d’une gauche sociale renouvelée ont cependant bel et bien marqué en profondeur les vingt dernières années.

Gauche sociale certes multiforme, pas forcément majoritaire au sein des secteurs populaires ni nécessairement à l’initiative des mobilisations les plus fortes, mais gauche sociale tout de même, organisée, contestataire et affirmative. Une gauche sociale qui aura participé de manière décisive au retour du politique dans les années 2000 en Amérique latine et à la mise à distance d’une période dominée par l’agenda économique, celui des ajustements structurels et des graves crises financières régionales survenues à partir du Mexique en 1994, du Brésil en 1999 et de l’Argentine en 2001 (Géopolitique, Amérique latine : un ère nouvelle, 2007).

Cette gauche sociale renouvelée n’est pas née de nulle part. Le double processus de libéralisation politique et économique qu’a traversé le continent ces deux ou trois dernières décennies n’y est pas étranger. Il n’épuise pas pour autant l’explicitation des chaînes de causalités qui ont mené à l’émergence de « nouveaux » acteurs de la contestation et ne dit pas encore grand-chose sur les formes et les options qu’ils ont prises. Il indique néanmoins un contexte commun à pratiquement tous les pays d’Amérique latine, et favorable à l’irruption de manifestations d’insatisfaction. Le bilan social de deux décennies d’ouverture politique et économique touche au désastre, dans des proportions et selon des modalités certes différentes d’un pays à l’autre.

Démocratie libérale et insatisfaction sociale

Que l’avènement de la « démocratie » ait précédé de quelques années l’adoption de politiques économiques d’inspiration néolibérale, comme par exemple au Brésil et en Argentine, ou que l’application des recettes du « consensus de Washington » – libéralisation, privatisation, dérégulation – ait été lancée bien avant la sortie des régimes dictatoriaux, comme au Chili, cette double évolution concomitante (Alternatives Sud, Démocratie et marché, 1999), qui a longtemps concouru à maintenir à distance la gauche en tant qu’alternative de pouvoir, est sévèrement critiquée depuis le début de la décennie pour ses résultats et questionnée dans sa logique. L’hégémonie culturelle de la formule semble avoir fait son temps.

Les limites substantielles des jeunes démocraties latino-américaines ont ainsi été épinglées par un important travail du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud, La democracia en America latina, 2004), largement discuté en Amérique latine en 2004 et présenté à l’Union européenne en février 2005. Selon ce rapport, bien que l’essentiel du sous-continent réponde désormais aux requis minimaux en matière de système électoral, la « consolidation de la démocratie y est gravement menacée par les faibles niveaux de participation aux élections, par la marginalisation systématique des voix alternatives du fait de l’establishment politique et par la perte manifeste de confiance de la population dans les partis politiques traditionnels ».

Si le propos reste forcément empreint d’un style onusien davantage focalisé sur le « développement de la citoyenneté » que sur un questionnement fondamental du système, les données rassemblées mettent aussi en lumière « les tensions à l’œuvre entre la consolidation des droits politiques et sociaux et les niveaux de pauvreté et d’inégalité sans précédent atteints dans la région. En limitant la participation politique, en empêchant l’intégration sociale et en érodant la cohésion sociale, la pauvreté et l’inégalité constituent les plus graves défis auxquels doit faire face la construction de la démocratie en Amérique latine ». En cause donc, à la fois la légitimité des systèmes démocratiques dans l’opinion publique latino-américaine et l’extrême polarisation sociale : plus de la moitié des Latino-Américains seraient ainsi disposés à renoncer à la démocratie, à accepter un gouvernement autoritaire, s’il s’avérait capable de résoudre leurs problèmes socioéconomiques (Pnud, 2004).

Les travaux du Pnud se concluent dès lors sur une pressante invitation à grossir les racines de la démocratie en élargissant le concept de citoyenneté politique à ses dimensions économique, sociale et civile... sans véritable questionnement du modèle économique dominant. Or, le ras-le-bol populaire latino-américain vise aussi le néolibéralisme ou, pour le moins, ses effets les plus visibles. En 20 ans de démocratie libérale, un seul pays, le Mexique, aurait un tant soit peu amélioré la répartition du revenu, dans un sous-continent où la concentration des richesses et du pouvoir au sein d’une minorité reste la plus haute de toute la planète. Le coefficient Gini qui mesure le degré d’inégalité est passé de 0,55 à 0,57 (pour 0,29 en Europe et 0,34 aux Etats-Unis). Et si, en 1980, les revenus des 10% les plus riches de la population étaient 24 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres, ils étaient en 2005, 31 fois plus importants. En 2003, 225 millions de Latino-Américains vivaient sous le seuil de pauvreté, dont 100 millions étaient considérés comme indigents. Et 60% des enfants de la région sont aujourd’hui catégorisés par l’Unicef comme pauvres.

Si l’appellation « décennie perdue » attribuée aux années 1980 (retour à des régimes civils sur fond de crise économique sévère) ne prête plus à débat, le titre de « décennie piégée » ou « gâchée » aurait pu être décerné aux années 1990. Les réformes fortement encouragées par le Fonds monétaire international [1] , la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, comme les ajustements structurels auxquels ont été soumis les Etats nationaux, ont certes permis de juguler les hyperinflations et d’assurer, dans un premier temps, un modeste retour à la croissance et une certaine stabilité macroéconomique, mais elles ont surtout abouti à un énorme gâchis. Dépendances financière et technologique accrues, volatilité de la croissance [2] , augmentation des inégalités et de la vulnérabilité d’importants secteurs sociaux, stagnation ou nouvelles hausses de la pauvreté… Les élèves zélés des institutions financières internationales ont payé les frais de leur orthodoxie. La dette externe a atteint des sommets inégalés et la logique financière dominante, induite par le développement d’ « économies casinos » largement ouvertes sur l’extérieur, ajoute la fragilité à l’instabilité du continent.

En quête d’équilibres budgétaires et de crédibilité auprès des bailleurs de fonds, les Etats ont désinvesti leurs missions fondamentales, et en particulier l’éducation et la santé, alors que 75% des habitants du sous-continent obtiendraient des revenus insuffisants pour échapper durablement à la précarité. Dans des petits pays comme le Nicaragua ou Haïti, sans consistance politico-économique réelle face aux investisseurs transnationaux qui y ont les mains libres, les situations ont, ces dernières années, dépassé l’entendement : incurie, népotisme, corruption des élites, largage social et sanitaire d’importants secteurs de la population urbaine et rurale, insécurité croissante, expansion et aggravation de la malnutrition, saccage de l’environnement…

Les frustrations nées de la démocratisation strictement formelle du sous-continent, de la perte de légitimité des formats traditionnels de représentation politique et de l’essoufflement des recettes néolibérales apparaissent donc comme l’un des ingrédients clés des manifestations de mécontentement qui vont émailler le panorama sociopolitique latino-américain à partir, peut-être, du dramatique caracazo vénézuélien de 1989, soulèvement populaire massif réprimé dans le sang. Pour autant, l’expression de l’insatisfaction et le poids de la dette sociale du néolibéralisme ouvrent la porte à des réactions d’obédience diverses. Du populisme au culturalisme, du pacifisme au militarisme, du repli à la contagion, de l’apathie au banditisme, toutes ne prennent pas nécessairement la forme de nouvelles forces progressistes contestataires. D’autres facteurs entrent en ligne de compte.

Parangon des nouveaux acteurs : les mouvements indigènes

Trois décennies de récession, de répression institutionnelle, puis d’offensive idéologique néolibérale ont profondément altéré les mouvements sociaux classiques d’Amérique latine. Avant les dictatures, ces mouvements – paysans, ouvriers et étudiants – se positionnaient en regard du projet « national populaire » et « développementaliste », attelé à la constitution d’un Etat social à l’intérieur d’une forme de capitalisme indépendant à l’égard des pays du Nord (Dos Santos, 2004). Ces quinze dernières années, au sortir des régimes militaires, de nouvelles forces sociales protestataires ont émergé – mouvements d’habitants de quartiers pauvres, mouvements de femmes, mouvements des sans-terre, des sans-emploi, mouvements indigènes…– qui ont imposé de nouveaux thèmes à l’agenda des luttes sociales, articulés à une critique renouvelée du capitalisme. A la faveur paradoxale des nouvelles formes d’exclusion mais aussi de l’ouverture relative d’espaces politiques générées par la libéralisation du sous-continent et l’évolution des structures socioéconomiques, ces nouveaux acteurs se sont affirmés socialement et culturellement en marge des représentations et médiations traditionnelles (Ouviña, 2004).

Parmi eux, sans doute les plus en vue en Bolivie, en Equateur, au Guatemala, au Mexique et ailleurs, les mouvements indigènes. Alors que l’actuelle globalisation se révèle sous bien des aspects désastreuse pour ces peuples marginalisés [3] , elle crée aussi les conditions de leur émergence en tant qu’acteurs sociaux identitaires. L’accélération de la mondialisation porte en elle-même les germes de réaffirmations culturelles, locales ou régionales. On le sait, la force désagrégatrice de la logique économique libérale entame les solidarités nationales et induit une fragmentation des principaux acteurs sociaux et des identités collectives. En Amérique latine comme sur d’autres continents, la tendance s’est accompagnée d’un développement de mouvements identitaires à caractère religieux, national ou ethnique.

Certes fragiles et pas à l’abri de dérives ou de dissidences intégristes, racistes ou réactionnaires rencontrées ailleurs, la plupart des mouvements indigènes apparus dans la région sont parvenus à articuler une double dimension culturelle et sociale dans leur lutte éminemment politique. Ils y combinent appartenance ethnique, protestation éthique et actions sociales et politiques. Leurs revendications portent tant sur la reconnaissance des droits humains des indigènes, que sur la démocratisation en profondeur des Etats et la critique du modèle de développement néolibéral. Suffisamment identitaires pour ne pas se diluer, suffisamment ouverts pour ne pas se replier, ces rébellions et soulèvements populaires ont multiplié les ancrages - local, national et international - sans les opposer. Ils manifestent, de la part des populations indigènes qui les animent, une volonté d’émancipation, d’appropriation et de maîtrise de la modernité. Une volonté de focaliser le débat tant sur la démocratisation du système politique et sur l’Etat dans sa relation avec les acteurs sociaux (« décolonisation »), que sur la remise en question du système économique dominant.

En cela, ces mouvements émergents semblent avoir tiré les leçons des antagonismes d’hier entre syndicats paysans et organisations indigènes. Lorsque les premiers, au profil « classiste », donnaient priorité dans leurs analyses et leurs revendications aux rapports sociaux et à la position sociale de leur base, les secondes, plus culturalistes, tendaient à privilégier des options identitaires de récupération des traditions, voire de restauration d’ordres anciens, fussent-ils injustes sur le plan social. Les rivalités entre leaders des deux tendances n’étaient pas pour rien dans ces divisions du mouvement populaire, paysan et indigène, et finissaient par radicaliser et polariser les positions respectives.

Dès lors, si la justice sociale reste l’étoile à atteindre, sa quête repose désormais sur la responsabilisation du pouvoir, la reconnaissance des diversités et la revalorisation de la démocratie. Le néozapatisme des indigènes du Sud-Est mexicain déclarait ainsi, dès le milieu des années 1990, fonder sa légitimité sur ses tentatives de dépassement de l’autoritarisme, de l’avant-gardisme, du dogmatisme et du militarisme (Duterme, 2004). Identitaires, les insurgés du Chiapas se sont aussi affichés révolutionnaires et démocrates et ont appelé à la « convergence des résistances sociales, culturelles et politiques en butte à l’omnipotence d’un marché facteur d’inégalités et destructeur d’identités particulières ».

Le défi posé par ces luttes indigènes – des Mapuches du Chili et d’Argentine aux Mayas d’Amérique centrale, en passant par les Aymaras et les Quechuas des Andes, les Kunas de Panama, etc. – aura été la réconciliation des principes de diversité et d’égalité, ou, pour paraphraser Nancy Fraser, des agendas de la « reconnaissance » et de la « redistribution » (Fraser et al., 2003). Ces mouvements revendiquent une autonomie sans séparation, une intégration sans assimilation. A la déferlante uniformisatrice de la mondialisation et à l’indigénisme intégrationniste des autorités nationales, les organisations indiennes ont répondu par un indianisme respectueux des identités. « Etre reconnus égaux et différents », « égaux parce que différents » selon les propres termes de la leader zapatiste Ana Maria.

Nouvelles radicalités et voies du changement social

Plus globalement, au-delà des luttes indigènes, les « nouveaux mouvements sociaux », les « nouvelles radicalités politiques latino-américaines » pour reprendre l’expression d’Hernan Ouviña, posent d’importants défis aux acteurs traditionnels de la gauche politique. De par leur composition sociale (plus hétérogène qu’auparavant et plus populaire que celle de leurs alter ego européens), leurs formes d’organisation (démocratie directe, horizontalité…), leurs discours (autonomie, dignité, environnement, diversité…), leurs répertoires d’action (expressifs, symboliques, médiatiques…), leurs pratiques alternatives (expérimentation, espaces autogérés de production collective…), ces mouvements ont renouvelé le panorama.

Sans s’y réduire, ils assument toutefois leurs filiations passées. Leur originalité n’est ni à essentialiser ni à idéaliser, elle est à relativiser ou plutôt à situer dans l’articulation de nouvelles formes à d’anciennes, tant les conduites verticalistes et hiérarchiques, les modes d’expression classiques, les aspirations égalitaires à la redistribution des richesses, les revendications strictement socioéconomiques, l’attrait pour le pouvoir de l’Etat et les identités de classe sont demeurés prégnants [4] .

Tentative originale mais fragile de renouveler et de combiner, dans les paroles comme dans les actes, une pluralité d’aspirations puisées dans l’histoire des luttes, la portée utopique de ces nouvelles radicalités restent néanmoins considérables. Si l’on retrouve dans les quartiers de Buenos Aires comme dans les communautés rurales d’Equateur l’aspiration républicaine à la démocratie politique et à la citoyenneté, conjuguée à la quête socialiste et tiers-mondiste d’égalité entre les groupes sociaux et entre les peuples, la nouvelle perspective émancipatrice à l’oeuvre s’est enrichie, on le sait, d’accents plus inattendus : le souci du sujet, du statut de l’individu dans le collectif et de son émancipation ; l’appel à la reconnaissance des diversités et des identités culturelles ; la conscience écologique des limites du progrès ; la revendication d’égalité entre les hommes et les femmes ; le lien étroit entre problèmes locaux et réalités mondiales ; la culture expérimentale et participative, etc.

Bien sûr, ces mobilisations et cette prétention à conjuguer l’ancien et le nouveau, une inscription dans les luttes locales, nationales et internationales, des revendications particulières (contre un barrage ou la privatisation d’un service public, pour une terre ou un emploi, pour des droits culturels…) et un nouvel internationalisme altermondialiste ne sont pas apparues sui generis. Elles ont puisé tant dans les dynamiques singulières, provoquées notamment par la modernisation, des communautés urbaines ou rurales dont elles sont issues (conflits générationnels, émergence de jeunes élites novatrices, rupture d’unanimismes traditionnels…), que dans les multiples influences culturelles et politiques dont les acteurs de ces mobilisations ont été l’objet ces dernières décennies : que ce soit sur le plan religieux, de courants inspirés par les théologies de la libération, ou sur un plan plus sociopolitique, d’organisations paysannes, syndicales et de mouvements révolutionnaires d’hier.

Sans s’appesantir ici sur les réponses et les stratégies mises en oeuvre face à ces mouvements par les Etats ou les pouvoirs en cause – qui classiquement sont allées de la répression à la cooptation, en passant par des manœuvres plus ou moins larvées de pourrissement des situations, de fragmentation des acteurs, d’institutionnalisation des revendications… –, deux problématiques d’importance méritent encore d’être évoquées : le rapport au politique de ces mouvements – sans-terre brésiliens, piqueteros sans-emploi argentins, indigènes andins, fronts urbains mexicains, asambleas vecinales boliviennes… – et leur potentiel transformateur. Un écho aux lourds débats que ces thématiques suscitent en Amérique latine aide à relativiser ou à mieux situer la portée de ces forces sociales. Des débats qui mettent en tension deux traditions déjà anciennes de l’action politique et des voies du changement social.

La première, d’inspiration anarchosyndicale et libertaire, qui, dans ses formes les plus extrêmes, rejette toute idée de délégation du pouvoir et de représentation institutionnelle, privilégie le développement, la « territorialisation » et la généralisation de pratiques autogestionnaires, de contre-pouvoirs civils, « par le bas », au nom d’une certaine fétichisation idéaliste de la « pureté du social ». John Holloway et son ouvrage Change the world without taking power (2002) qui s’inscrit dans le filon libertaire remis à jour par Michael Hardt et Antonio Negri dans Empire, ont ainsi trouvé dans la praxis des zapatistes du Chiapas ou dans certaines composantes du mouvement des piqueteros en Argentine, les éléments d’une théorie révolutionnaire sans prise du pouvoir, formulée au prix d’une mise à distance assumée de l’histoire et du réel…

La seconde tradition d’inspiration sociale-démocrate, jacobine ou marxiste-léniniste, plus centralisatrice et qui tend à reproduire un rapport hiérarchique entre partis politiques (haut) et mouvements sociaux (bas), est nettement moins frileuse à l’idée d’expressions partisanes des luttes, de traduction politique des revendications du mouvement. Elle en fait même la condition de l’efficacité politique des mobilisations sociales. A noter que des deux côtés, le propos peut être plus ou moins radical (antisystémique), plus ou moins conciliant (réformateur).

Dans la réalité, les forces contestataires de ces deux dernières décennies ont eu tendance à combiner les accents les plus complémentaires de ces deux traditions (primat du social vs primat du politique), avec des fortunes diverses et selon des modalités particulières très dépendantes des configurations sociopolitiques nationales. Elles ont dû composer avec des contextes sociaux variés dans lesquels les « secteurs populaires organisés », quelle que soit leur vigueur, restent souvent minoritaires au sein de leur propre secteur social et où les mobilisations populaires les plus fortes ne sont pas forcément « de gauche » ou contestataires (Stefanoni, 2004 ; Saint-Upéry, 2004). Sur la scène politique, lorsqu’elles n’y ont pas porté leurs propres candidats ou [5] , plus ou moins rompus au jeu des coalitions pré- ou postélectorales [6] , les luttes et organisations contestataires ont pu aussi opter pour un parti ou un candidat extérieur à elles-mêmes [7] , ou encore tenter d’imposer aux autorités leur propre agenda, tout en refusant de se compromettre dans le jeu politique [8].

Dans tous les cas de figure, quelle que soit la stratégie choisie ou obligée par les circonstances, la question éminemment politique du meilleur moyen de produire du changement social est au centre des considérations. Les résultats obtenus – aboutissement des revendications, récupération, neutralisation… – et les effets sur la dynamique des mouvements – perte ou renforcement de l’autonomie, rivalités et différenciation sociale internes, épuisement… – sont eux aussi pluriels. Au-delà, le sort plus ou moins heureux de ces forces protestataires dépend surtout des réponses structurelles qu’elles sont parvenues ou qu’elles parviendront à forcer, de la capacité des sociétés latino-américaines à partager la richesse et à assumer la diversité, bref à se démocratiser véritablement. Les modes d’intégration sociale et d’unité nationale dans un continent ouvert à la mondialisation constituent désormais l’enjeu des principaux conflits.

Gauches sociales au défi des gauches gouvernementales

L’impact sur les mouvements sociaux latino-américains de la montée au pouvoir de diverses formules de gauche dans les gouvernements nationaux diffère nécessairement d’un pays à l’autre. Les configurations politiques spécifiques, la variabilité du poids relatif des acteurs sociaux protestataires au sein de la gauche et de la société dans son ensemble, leur autonomie plus ou moins affirmée ouvrent sur une pluralité de scénarios possibles. Là où les contestations sociales organisées ont joué un rôle central (Bolivie), significatif (Brésil, Argentine) ou faible (Venezuela, Nicaragua) dans le basculement à gauche du pouvoir national, le destin de ces mouvements (toujours très présents en Bolivie ; plutôt en retrait au Brésil et en Argentine ; (ré)émergents ou dynamisés au Venezuela) n’est donc pas forcément appelé à s’inscrire dans les mêmes tendances.

Si globalement la réaffirmation du rôle de l’Etat dans le pilotage de l’économie et de la société d’une part et la mise en cause de l’hégémonie états-unienne de l’autre – deux accents communs aux différentes gauches gouvernementales – impliquent sans doute un certain reflux des gauches sociales enfin entendues par les urnes, la vérité est moins mécanique lorsqu’elle est observée aux échelons nationaux (Biekart, 2005). Là, le respect des promesses électorales, la nature des politiques sociales menées et les formes d’intégration ou d’instrumentalisation des demandes sociales et des sociétés civiles par l’Etat s’avèrent déterminants sur la dynamique des mouvements. Au-delà, les marges de manœuvre réellement existantes (gouvernement de coalition ou non, loyauté de l’opposition, dépendances externes du pays), la volonté politique, la clarté des orientations, l’ancrage social et l’assise populaire variable des différents pouvoirs élus achèvent de complexifier le panorama.

A cette aune, on comprendra aisément les variations entre situations nationales : en Uruguay, la reconfiguration des rapports entre pouvoirs publics et mouvements sociaux opérée par le Frente Amplio a permis aux syndicats de gagner en reconnaissance et en poids politique, mais a accru les risques de subordination à l’action du gouvernement (Zibechi, 2006) ; en Argentine, les méthodes du gouvernement Kirchner à l’égard des conflits sociaux ont eu pour effet de semer le trouble dans le champ militant, en cooptant d’un côté et en diabolisant de l’autre (Svampa, 2006) ; en Bolivie, la confiance dont Evo Morales continue à jouir parmi les mouvements indigènes, populaires et syndicaux qui l’ont porté au pouvoir n’équivaut certainement pas à un chèque en blanc (Stefanoni et Do Alto, 2006) ; au Brésil, l’euphorie suscitée par la réélection de Lula à la présidence en 2006 n’a pas réussi à effacer l’espace de tensions ouvert durant le premier mandat entre le Parti des travailleurs et les mouvements proches (Kunrath Silva et de Lima, 2006) ; au Venezuela, la dynamique sociale impulsée par Hugo Chavez à travers diverses formes de participation populaire et d’économie solidaire, s’accommode tant bien que mal avec la centralisation du pouvoir bolivarien et une certaine confusion entre Etat et société civile (Margarita López Maya, 2007 ; Mouvements, 2006) ; en Equateur, le président de gauche élu en 2006, porteur des revendications des mouvements sans pour autant y être lié organiquement, pourrait occasionner un reflux des mobilisations ou à l’inverse s’appuyer sur elles pour défendre son mandat…

Ces quelques exemples le confirment, les acteurs sociaux contestataires qui ont précédé le « virage à gauche » latino-amércain, quand ils ne l’ont pas eux-mêmes suscité, traversent inévitablement une importante phase de redéfinition, de reconfiguration et de remobilisation, durant laquelle l’autonomie à l’égard des nouveaux pouvoirs qui les représentent peu ou prou s’impose comme le principal défi. L’importance toute relative des stratégies individuelles d’engagement social et d’organisation collective dans des sociétés à forte mobilité en est un autre. Contrairement à ce que des lectures trop sommaires laissent penser, les opinions publiques latino-américaines, même populaires, ne coïncident qu’épisodiquement avec les revendications des mouvements sociaux progressistes.

Appuyons cette dernière remarque sur un seul exemple pris à l’échelle du continent. Si la remise en cause du projet de Zone de libre-échange des Amériques (ALCA), d’abord portée par les forces sociales avant d’être relayée par les gouvernements, a pu aussi s’appuyer sur des opinions plutôt hostiles à l’hégémonie états-unienne, il n’en va pas toujours de même. Ainsi, début 2007, les Brésiliens dans leur grande majorité n’ont pas été très heureux d’apprendre que leur président venait d’accepter de payer plus cher le gaz bolivien fraîchement nationalisé, alors que Lula accédait pourtant par ce geste « solidaire » à une revendication historique et légitime des mouvements progressistes, boliviens comme brésiliens. Même en Amérique latine, le « peuple » n’est pas forcément du côté de la gauche sociale…

Ouvrages cités

  • Alternatives Sud (1999), Démocratie et marché, Vol.VI, n°3, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-L’Harmattan.
  • Alternatives Sud (2000), L’avenir des peuples autochtones, Vol.VII, n°2, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-L’Harmattan.
  • Alternatives Sud (2005), Mouvements et pouvoirs de gauche en Amérique latine, Vol. XII, n°2, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-Syllepse.
  • Biekart Kees (2005), « Seven theses on Latin American social movements and political change », The European Review of Latin American and Caribbean Studies, octobre.
  • Dos Santos Theotonio (2004), « De la resistencia a la ofensiva : el programa alternativo de los movimientos sociales », Revista del Observatorio social de America latina – Osal, n°15, septembre-décembre.
  • Duterme Bernard (2004), « Dix ans de rébellion zapatiste au Chiapas », Le Monde diplomatique, janvier.
  • Duterme Bernard (2006), « Quelles lunettes pour des cagoules ? Approches sociologiques de l’utopie zapatiste », Mouvements, n°45-46, mai-août.
  • Fraser Nancy, Honneth Axel et Golb Joel (2003), Redistribution or Recognition : a Philosophical Exchange, New York, Verso.
  • Géopolitique (2007), Amérique latine : une ère nouvelle, n°96, janvier.
  • Holloway John (2002), Change the World without taking Power, Londres, Pluto Press.
  • Kunrath Silva Marcelo et Antônio J.F. de Lima (2006), « Brésil : dilemmes et perspectives du changement social », Etat des résistances dans le Sud – 2007, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-Syllepse.
  • Margarita López Maya (2007), « Venezuela en debate », Noticiero Digital.com, 1er février.
  • Mouvements (2006), Amérique latine, le tournant à gauche ?, n°47/48, Paris, La Découverte.
  • Ouviña Hernan (2004), « Zapatistas, piqueteros y sin tierra – Nuevas radicalidades politicas en America latina », Cuadernos del Sur, n°37.
  • Pnud (2004), La democracia en America latina, New York – Buenos Aires, Pnud.
  • Saint-Upéry Marc (2004), « La mistificacion de ‘lo social’ », Barataria, n°1, octobre-décembre.
  • Stefanoni Pablo (2004), « Reponer una agenda de cambio », Barataria, n°1, octobre-décembre.
  • Stefanoni Pablo et Do Alto Hervé (2006), « Bolivie : le nationalisme indigène au pouvoir », Etat des résistances dans le Sud – 2007, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-Syllepse.
  • Svampa Maristella (2006), « Argentine : la méthode Kirchner ou la force d’inertie du péronisme », Etat des résistances dans le Sud – 2007, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-Syllepse.
  • Zibechi Raul (2006), « Uruguay : le mouvement social au défi d’un gouvernement de gauche », Etat des résistances dans le Sud – 2007, Louvain-la-Neuve - Paris, Cetri-Syllepse.


Notes

[1170 prêts (financements à faible taux conditionnés à l’ouverture des marchés) ont été attribués par le FMI aux pays d’Amérique latine entre 1989 et 2004 (The Wall Street Journal, mars 2005).

[2Entre 1998 et 2003, le PIB par habitant de la région a diminué de 0,1% en données corrigées de l’inflation (The Wall Street Journal, mars 2005).

[3Essentiellement caractérisées jusque-là par les rapports de domination, d’exploitation ou de discrimination dont elles furent l’objet depuis l’époque de la colonisation, longtemps cantonnées dans un statut de « peuples-objets », les populations indigènes apparaissent désormais comme les « sujets », les acteurs potentiels, d’un processus d’affirmation inédit. Affirmation culturelle, sociale et politique (Alternatives Sud, L’avenir des peuples autochtones, 2000).

[4Comme si cette dynamique n’acquerrait de lisibilité ou de pertinence politique qu’à la condition d’être ramenée dans les cadres théoriques qui lui en donnent, certaines lectures politico-sociologiques favorables à ces mouvements, plutôt que de mettre au jour ou de parier sur cette articulation fragile de nouvelles et d’anciennes formes d’action, ont parfois tendance à surestimer l’un ou l’autre pôle : d’un côté, en ne considérant ces mobilisations que comme l’expression obligée de rapports de classes et en focalisant exclusivement l’attention sur les formes d’exploitation socioéconomique ; de l’autre côté, en absolutisant le caractère novateur des luttes, en rupture avec l’héritage guévariste ou léniniste, et en focalisant exclusivement sur les formes de discrimination culturelle. Dans leurs expressions les plus caricaturales, ces deux approches opposées (d’inspiration marxiste et tourainienne) peuvent avoir des conséquences fâcheuses pour l’action (Duterme, 2006).

[5partisLe Mouvement vers le socialisme (MAS) du président bolivien Evo Morales est littéralement l’« instrument politique » créé par les syndicats cocaleros

[6Le Parti des travailleurs brésilien, longtemps soutenu par le Mouvement des sans-terre et d’autres mouvements sociaux, doit aussi son entrée au gouvernement national dès 2002 à des alliances politiques diverses.

[7Le mouvement indigène équatorien Pachakutik, incapable en 2002 de se mettre d’accord sur son propre candidat à la présidence du pays, choisit de soutenir le colonel Gutierrez (élu puis destitué deux ans plus tard…) et en 2006, participa en rangs divisés à l’élection présidentielle du « sans-parti » Rafael Correa.

[8Les zapatistes mexicains ou certains mouvements urbains argentins


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