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Altermondialisme et féminisme

Un certain nombre d’organisations de femmes est partie prenante du mouvement altermondialiste. S’il y a un assez large consensus pour reconnaître que la dimension du genre et de l’égalité entre hommes et femmes est transversale à beaucoup de thématiques, on constate pourtant les difficultés concrètes à sa prise en compte. Dans son combat pour une transformation sociale en profondeur, le mouvement altermondialiste s’enrichirait beaucoup à s’approprier les débats récents du féminisme, notamment sur les thématiques de la participation. A la question de savoir quelles transformations sociales viser et surtout quelle stratégie adopter pour les mettre en œuvre, la réflexion féministe répond que celles-ci doivent se définir par un processus d’autodétermination dans la dynamique de mobilisation politique. Un tel processus est à même de produire des formes d’autogestion pour des transformations radicales. Un certain nombre d’expériences existent dans différents endroits, qui témoignent de la capacité d’organisations féministes d’une part à créer une prise de conscience collective des oppressions multiples (classes, genre,…), d’autre part à remettre en cause les mécanismes de pouvoir et les modes de décisions. Elles y répondent en favorisant une dynamique qui articule les différentes luttes contre toutes les inégalités et pour la satisfaction des besoins fondamentaux et en privilégiant une large participation de chacun et chacune aux prises de décision. Ces préoccupations font partie intégrante de la pensée féministe, dont il est utile de rappeler quelques fondamentaux.

Le féminisme découle d’une analyse politique de la répartition des pouvoirs et des richesses dans la société, et des inégalités entre les hommes et les femmes dans cette répartition. Une telle analyse passe obligatoirement par la prise en compte de l’ensemble des inégalités dans l’accès aux droits fondamentaux au niveau mondial et permet de mettre en évidence -et de contester- les différents rapports de domination responsables des principales inégalités. La démarche qui part de cette analyse et se poursuit en évaluant l’impact de la mondialisation libérale sur ces inégalités montre que la stratégie néo-libérale s’appuie largement dessus, elles lui sont indispensables.

Schématiquement, les inégalités subies au niveau individuel résultent de la combinaison dans des proportions variables de trois grands types d’inégalités de nature différente : les inégalités entre les pays (pays riches et pauvres, Nord et Sud), les inégalités à l’intérieur des pays en terme de catégories sociales et les inégalités entre les hommes et les femmes, qui sont transversales. Ces grandes catégories d’inégalités sont le résultat de trois principaux rapports de domination et d’exploitation, à l’histoire différente : les rapports Nord/Sud issus de l’histoire coloniale, les rapports de classes issus de la confrontation capital/travail, et les rapports de domination entre les sexes issus du patriarcat.

A ces trois types d’exploitation, on peut aujourd’hui en ajouter un quatrième qui traduit ce qui se passe au niveau écologique. On est en train de générer des inégalités entre générations, celles du présent exploitant et gaspillant les ressources du futur et mettant en danger son environnement. Ce qui correspond à un rapport de dépossession du futur par le présent.

Le système néo-libéral ne peut fonctionner qu’en s’appuyant sur ces quatre rapports de domination. En réponse, le mouvement altermondialiste doit dépasser le stade actuel de juxtaposition ou, au mieux de convergences ponctuelles, de divers fronts. Il doit être en capacité d’articuler les différentes luttes d’émancipation contre chacune des exploitations et de les unifier. Au-delà, le problème actuel du mouvement altermondialiste, qui semble marquer le pas, n’est pas tant celui de la définition des propositions alternatives – largement tracées - que celui de la stratégie pour y parvenir. Comment impulser les plus larges mobilisations pour contrer l’offensive néo-libérale ? Comment éviter la coupure entre les noyaux les plus militants et la plus grande masse, notamment lors des éditions des forums sociaux ? Comment renforcer la participation du plus grand nombre, hommes et femmes, sur un pied d’égalité aux instances et processus du mouvement altermondialiste ? Tout projet se construit autant par son objectif que par le chemin pris pour y arriver. Une meilleure prise en compte de l’approche féministe et de la dimension du genre serait à même de favoriser aussi bien l’articulation des luttes que l’élaboration de pratiques alternatives du pouvoir. Pourquoi ?

Tout d’abord parce qu’une énorme majorité de femmes sur la planète cumulent plusieurs des rapports de domination mentionnés (ce qui est beaucoup moins le cas des hommes). De l’ouvrière du textile du Bangladesh, qui subit patriarcat, exploitation capitaliste, qui vit dans un pays menacé par des dégradations écologiques majeures, à la femme immigrée employée dans les services de nettoyage en entreprise, ou à la paysanne brésilienne luttant pour son droit à la terre, nombreuses sont les femmes dont le vécu devrait servir à faire progresser les convergences.

Ensuite, si les différents rapports de domination ne se recouvrent pas, ils interagissent. Notamment les rapports sociaux de classe et de sexe interagissent d’autant plus fortement aujourd’hui que le salariat se féminise largement. Le capitalisme a très bien su utiliser la division sexuelle du travail pour en tirer profit (temps partiel, salaires inférieurs des femmes) et dégrader l’ensemble des normes sociales du travail (précarisation, temps de travail,…). Au contraire, le mouvement social n’a pas encore su intégrer cet aspect, il est de ce point de vue en retard par rapport au capitalisme. C’est regrettable pour une raison d’efficacité, puisqu’il ne mobilisera pas pleinement l’énorme potentiel de lutte que représentent les salariées.

Mais au-delà, il importe de constater l’évolution de la condition de nombreuses femmes et l’approfondissement de la réflexion féministe qui l’accompagne. Les femmes entrées dans le salariat vivent une double oppression, capitaliste et patriarcale, triple même pour les femmes du Sud. C’est dans ce cadre idéologique que s’inscrit aujourd’hui la réalité de très nombreuses femmes de tous les pays. Dans tous les cas, s’il n’y a aucune hiérarchie à instaurer entre les différents rapports de domination ; leurs champs d’application sont distincts, s’imbriquent depuis le niveau international, puis national, la sphère économique, et au bout de la chaîne la domination masculine, la plus occultée, qui prend place dans l’intimité de la sphère domestique. L’approche féministe, parce qu’elle doit remonter la totalité de la chaîne, en vient donc obligatoirement à prendre en compte et à combattre ce cadre idéologique dans sa globalité. C’est ainsi que, lorsqu’elle va au bout de sa logique, la pensée féministe aboutit à une remise en cause de l’ensemble des mécanismes d’oppression subis par les femmes : rapports sociaux de sexe mais aussi rapports de classe et rapports Nord/Sud. La réciproque n’est pas vraie jusqu’à présent : la remise en cause des rapports capitalistes de production ou des rapports Nord/Sud n’aboutit pas à celle de l’oppression des femmes. C’est dans ce sens qu’il est possible de dire qu’une approche féministe contient potentiellement toutes les luttes d’émancipation. Il s’agit là d’une démarche intellectuelle qui ne signifie pas que les femmes dans leur ensemble constitueraient une communauté d’intérêts, indépendamment de leur appartenance de classe. Elle ne constitue pas une réponse politique. Mais une analyse féministe, basée sur des ancrages concrets, sur la prise en compte des situations de vécu d’oppressions multiples, doit aider à bâtir une articulation entre les luttes et à avancer sur le processus de réalisation de la transformation sociale.

L’opportunité d’un discours féministe se révèle également si on prend en compte les liens existants entre l’écologie et le féminisme. Les mouvements de femmes rassemblent souvent les préoccupations sociale et écologique – particulièrement dans les pays du Sud - concernant d’une part la fourniture des besoins sociaux fondamentaux (alimentation, santé, éducation des enfants, soins font partie des tâches socialement attribuées aux femmes) et d’autre part le souci de la préservation de l’environnement. Non pas en raison d’une détermination biologique des femmes qui les rendrait plus proches de la nature, mais en raison de la définition des rôles sociaux de chaque sexe. Les scientifiques ont découvert que dès l’âge de pierre, les rôles attribués aux femmes dans les sociétés de chasse et de cueillette étaient explicitement liés à la biodiversité. Aujourd’hui, les femmes de nombreux pays continuent de collecter le bois, l’eau et les produits naturels à usage de nourriture, médicaments, artisanat ou entretien du foyer. A cause de la raréfaction et/ou de la dégradation de ces ressources, de la pollution, elles sont amenées à passer de plus en plus de temps à ces activités. De par ces responsabilités, elles ont - plus que les hommes - conscience que la survie de leur famille dépend de la préservation et du renouvellement des ressources naturelles. Elles sont également les premières menacées et spoliées par la privatisation du vivant, au sens où elles sont traditionnellement les dépositaires principales des connaissances sur les semences et les plantes médicinales.

Un autre aspect et non des moindres, concerne les questions du pouvoir, de la démocratie, de la représentation. Dans le passé, certains courants féministes avaient acté qu’un système politique qui n’est pas déjà capable de représenter les 50% d’hommes de la population n’est a fortiori pas capable de représenter les 50% de femmes. Ils se sont alors détournés durablement du domaine politique. Mais le mouvement féministe dans sa diversité s’est toujours questionné sur le pouvoir et les valeurs qui le sous-tendent. Il a contesté la promotion de normes de virilité qui valorise l’affirmation de soi par le pouvoir, la domination, l’argent. Comment ne pas faire le lien avec les valeurs que célèbre la société marchande, celles de la concurrence, la compétition, l’agressivité même, qui sont considérées comme un idéal en matière de stratégie d’entreprise ? Lorsque nous mettons en avant les valeurs de solidarité, de coopération et de lien social, lorsque nous mettons la satisfaction des besoins sociaux quotidiens, la protection sociale, la défense de services publics, la paix, etc. au rang des priorités, nous ne faisons que donner la primauté aux valeurs et aux préoccupations qui sont traditionnellement attribuées au rôle social féminin. Si cette inversion dans la hiérarchie des valeurs caractérise le projet alternatif de société, elle doit aussi se retrouver dans la stratégie mise en œuvre. Ce qui n’est pas encore le cas. Pourtant ces valeurs ont commencé à faire la preuve de leur capacité à mobiliser l’opinion, et la bataille est aussi idéologique.

Le mouvement altermondialiste s’il veut pouvoir impulser de larges mobilisations pour contrer l’offensive libérale et imposer un projet alternatif doit s’enrichir des expériences et de la réflexion féministes. Si on veut construire une autre société, il paraît indispensable de s’approprier le discours féministe dans sa capacité à articuler les préoccupations sociales, écologiques, à réinterroger les notions de pouvoir et de démocratie, à promouvoir d’autres valeurs et à inventer de nouvelles pratiques de participation à la base.


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