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Forum social mondial 2006

Altermondialisme : bilan et perspectives

Un mois après avoir « échoué à faire échouer » la rencontre ministérielle de l’OMC de Hong Kong, les militants altermondialistes s’apprêtent à converger dans le désormais traditionnel Forum social mondial. Pour sa sixième édition, celui-ci est « polycentrique », c’est-à-dire qu’il a lieu non plus à un, mais à trois endroits différents : Bamako (Mali), du 19 au 23 janvier ; Caracas (Venezuela), du 24 au 29 janvier, et Karachi (Pakistan), prévu à l’origine pour ces mêmes dates, mais repoussé de deux mois suite au tremblement de terre d’octobre. Ces rassemblements sont l’occasion de montrer au monde l’existence et la vigueur des forces opposées au « tout marché ». Mais pour beaucoup de militants, le triomphalisme et l’assurance des débuts a cédé la place à une certaine perplexité quant au devenir et au résultat du combat altermondialiste.

En effet, six ans après la « bataille de Seattle », le bilan de l’altermondialisme est en demi-teinte. Ses campagnes ont certainement contribué à déconstruire le mythe de la « mondialisation heureuse » et à lever le voile sur la part d’« horreur économique » qu’elle charrie – croissance des inégalités, précarisation des statuts et des vies, jungle du travail informel, désastre écologique, etc. –, mais cette victoire sur les plans moral et symbolique a beaucoup de peine à se traduire en changements concrets. Les résultats politiques ne sont ni à la hauteur des espoirs militants, ni proportionnels au terrain que les idées altermondialistes ont gagné dans une partie de l’opinion publique et des médias. La volonté affichée par la communauté internationale de mettre la lutte contre la pauvreté au centre de son agenda dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement, les initiatives d’allègement ou de suppression de la dette extérieure de certains pays annoncés en fanfare par le G8 ou la décision prise à l’OMC en août 2003 de permettre à certaines conditions l’importation de médicaments génériques, constituent certainement des adaptations aux « dommages collatéraux » de la mondialisation et servent aussi sans doute de réponses aux pressions des critiques, mais elles ne constituent pas des inflexions véritables à l’orientation actuelle de la mondialisation : point de salut hors d’une intégration de nature libérale à l’économie mondiale. A l’image des manifestations désespérées des paysans sud-coréens lors de la réunion de Hong Kong, le mouvement altermondialiste semble manquer de prise sur les événements.

Les raisons de cette impuissance relative à peser sur le cours de la mondialisation se situent à différents niveaux. Il faut d’abord envisager le contexte international actuel. Tout d’abord, l’activisme altermondialiste est très inégalement réparti entre pays et continents – très présent dans certains pays d’Europe, d’Amérique latine et dans une moindre mesure d’Asie mais presque totalement absent des scènes politiques des autres pays du monde. Ensuite, même dans les pays où les forces altermondialistes sont les plus significatives, la France ou l’Italie par exemple, ce sont des partis de droite - traditionnellement moins sensibles aux revendications sociales…- qui sont actuellement aux affaires. Et les coalitions auxquelles un certain nombre de pays du Sud, Brésil et Inde en tête, ont de plus en plus recours au sein des enceintes internationales comme l’OMC rétablissent sans doute un minimum d’équilibre, mais elles se font jusqu’à présent essentiellement dans le but d’avoir accès aux marchés du Nord au nom du libre-échange plutôt que dans l’objectif de défendre un autre mode développement.

Mais les raisons des difficultés à faire progresser ses revendications tiennent également à la nature du « mouvement des mouvements » altermondialiste et en particulier à la diversité des sensibilités politiques, idéologiques et culturels qui le composent et s’y expriment. Si cette diversité est le signe d’une vision progressiste ouverte à la pluralité, ce qui est très appréciable en soi, elle n’en génère pas moins pour autant une série de tensions qui, soyons lucides, gênent le mouvement dans son développement et nuisent à son potentiel. Une partie de ces tensions sont inévitables, car liées à des divergences de fond sur les réformes à défendre. Les positionnements sur les propositions de régulation de l’économie mondiale varient par exemple énormément entre les courants néo-keynésiens, anti-productivistes et anti-capitalistes de la mouvance.

Mais il y a également des tensions à un niveau plus stratégique, qui ne recoupent pas nécessairement les divergences précitées. Comment sélectionner une série de priorités politiques et les hiérarchiser ? Quel rapport adopter avec les partis politiques ? Faut-il en soutenir un en particulier, voire le créer, ou se limiter à un rôle de contre-pouvoir ? Comment articuler les transformations à l’échelle locale, les pressions sur les gouvernements nationaux et les grandes campagnes internationales ? Faut-il privilégier la « contre-expertise » professionnelle, policée et médiatique, ou s’efforcer de construire un mouvement populaire large mais inévitablement simplificateur ?

Ces questions ne disparaîtront pas du jour au lendemain, car elles touchent souvent à des points qui sont difficilement négociables, tant ils relèvent de traditions – voire d’inconscients – politiques fortement ancrés. Le mouvement n’a cependant pas d’autre choix que d’aller plus loin dans la recherche et l’élargissement de consensus sur les méthodes, les stratégies et les fins de la lutte pour un autre monde. Des solutions flexibles devraient pouvoir être envisagées pour progresser de manière conjointe dans plusieurs dossiers. Cela demande évidemment un minimum de bonne volonté, de pragmatisme et surtout de lucidité politique. Ce dont beaucoup de militants semblent malheureusement toujours manquer. Un problème, surtout lorsque les solutions sécuritaires et conservatrices ont le vent en poupe…


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.