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« Coopération » : une ébauche de problématisation
par Laurent Delcourt
décembre 2006

Si le concept de « coopération », littéralement « travailler et/ou fonctionner ensemble », fait aujourd’hui naturellement sens pour tout un chacun, reste qu’il ne se prête que difficilement à une définition simple, faisant consensus et unanimité, ce en raison de la diversité et de la multiplicité des réalités et des situations qu’il recouvre, exprime et explicite. Terme fourre-tout, monstre sémantique, il désigne tout à la fois une action ou un mode action, un système, une pratique, une théorie, un moyen, un processus, une finalité, un état des choses idéal et stable à construire, une façon de vivre ensemble, etc. Dans le discours commun, il se distingue rarement de mots tels que collaboration, association ou encore solidarité, ce qui renforce son caractère fuyant. Enfin, la signification du terme « coopération » change du tout ou tout selon le parti pris, le lieu à partir duquel on en parle, le registre de discours utilisé (discours administratif vs discours militant par exemple). Le concept de coopération est donc loin d’être neutre. D’où aussi le risque d’instrumentalisation qui pèse sur lui. Cela dit, quelle que soit la signification qu’on lui attribue, on peut repérer des constantes qui permettent de délimiter son champ sémantique :

Le Collectif et l’individuel :

La coopération met l’accent sur le collectif plutôt que sur l’individuel. Mais elle n’en implique pas moins l’individu en ce sens qu’elle suppose toujours un désir ou une volonté individuelle de participer au collectif, de collaborer avec d’autres, de partager un projet commun. Action volontaire, elle suppose également un choix individuel délibéré.

Coopération versus concurrence :

La coopération s’oppose par définition à la concurrence. Si la concurrence met dos à dos les individus dans un esprit de compétition, la coopération, en les engageant dans une entreprise commune, met un terme à leur rivalité – base de la solidarité.

Coopération et égalité :

Le terme de coopération - et en particulier le préfixe co – suppose un rapport d’équivalence – ou d’équité – entre les différentes parties engagées dans la communauté de projet.

Coopération et empowerment (capacitation)

La relation coopérative implique la mise en commun, le partage et l’échange des ressources, des idées et des compétences apportées par chaque coopérateur/associé. Les individus dotés de faibles ressources pourront donc puiser dans ce fonds et renforcer du même coup, grâce au collectif, leur capacité et leur pouvoir individuels. Via les relations de coopération, empowerment collectif et empowerment individuel se nourrissent l’un et l’autre. L’empowerment – intraduisible en français – est considéré ici comme « un processus de changement individuel interne (le pouvoir en), d’augmentation des capacités (le pouvoir de) et de mobilisation collective (le pouvoir avec) dans le but de modifier une relation de dépendance et de subordination (le pouvoir sur) ».

Aux origines de la « coopération » : coopératives ouvrières et mutuelles

Le concept de coopération se matérialise pour la première fois à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle dans le domaine économique avec la naissance des premières coopératives. Afin de faire face à la dégradation de leurs conditions d’existence, à la précarité et l’instabilité de leur situation, des ouvriers et/ou artisans décident de mettre en commun, sur une base volontaire, leurs faibles moyens dans des systèmes collectifs permettant de générer de nouvelles ressources. Si de telles initiatives fleurissent partout en Europe au même moment – en particulier dans les régions en voie d’industrialisation –, l’exemple est principalement montré par les ouvriers tisserands anglais. Soucieux de mettre fin à la pratique des prix usuraires, ils créent en 1844 la Société des équitables pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation, qui servira, par la suite, de modèle au mouvement coopératif international. Les quatre principes sur lesquels reposait leur action – et qu’ils ont formellement définis - sont par la suite devenus les principes de base de toute société coopérative, encore en vigueur aujourd’hui :

— l’égalité (un homme, une voix, dans le processus de prise de décision, principe associée à la notion de démocratie participative)

— la liberté (chacun est libre d’adhérer et de sortir)

— la justice (répartition des bénéfices au prorata de chacun),

— l’équité (limitation de la rémunération des apports en argent).

A ces principes sont venus parfois s’ajouter d’autres principes : subsidiarité, réciprocité, autonomie, etc.

De nombreuses coopératives ont alors pris forme un peut partout qui s’inspirent – dans leur fonctionnement – de ces principes. On distingue, dans le domaine économique, trois grands types de coopératives :

1) Les coopératives de consommation à l’exemple de la coopérative des tisserands anglais : elles visent à éliminer les intermédiaires qui contribuent à un renchérissement du prix des produits de consommation de base, mettent directement en contact producteurs et consommateurs, et cherchent par là à diminuer le prix des biens pour leurs affiliés.
2) Les coopératives de production : A la fois associés et propriétaires à parts égales, les ouvriers se voient confier la gestion entrepreneuriale et opérationnelle d’une activité de production
3) Les coopératives de crédit : en réunissant les petits capitaux de leurs membres, ces coopératives leur permettent d’obtenir des crédits à des taux d’intérêts préférentiels.

Avec la naissance du mouvement mutuelliste, à la même époque, des formes de coopération, apparaissent également dans le domaine social. Ici les principes de l’entraide, de l’assistance et de la solidarité sont centraux. L’objectif d’une redistribution des ressources est prioritaire sur la génération de revenus (finalité non lucrative).

Parallèlement à ce mouvement coopératif ou mutuelliste, de nouvelles formes de coopération apparaissent et se développent dans le domaine de l’action collective protestataire et revendicatrice. Il s’agit du « syndicalisme ». Mouvement coopératif, mouvement mutualiste et syndicalisme vont souvent de paire. Les syndicats créés eux-mêmes leurs propres coopératives et mutuelles [1].

Des « chaînes de coopération » apparaissent également qui créent de ponts – ou liens de solidarité – entre individus, groupes, coopératives de consommation, coopératives de consommation, de production et de crédit, constituant parfois des systèmes de solidarité clos et/ou autonome, hors marché.

L’héritage : mutualité, sécurité sociale et économie sociale et solidaire

Les mutualités et la sécurité sociale telles que nous les connaissons aujourd’hui en Belgique – mais aussi dans d’autres pays développés – sont les héritières des caisses d’entre aide et des systèmes de redistribution créés par les ouvriers ou autres groupements professionnelles au XIX e siècle, dans un premier temps de manière purement informelle (ces systèmes ne se verront octroyer un statut légal que bien plus tard). Les caisses d’entre aide ont peu à peu été regroupées, uniformisées, prises en charge par l’Etat et étendues progressivement à tous les individus sur base des principes d’universalité et de solidarité avec adhésion et cotisation obligatoire. Avec la création des diverses mutualités et de l’ONSS, en 1945, l’Etat providence s’impose. Dans le même temps, sont reconnus et formalisés la plupart des droits dits sociaux destinés à garantir le bien-être et l’inclusion de tous les citoyens. Ce système a permis une amélioration générale des conditions de vie en Belgique qui occupe aujourd’hui la 11e place sur l’échelle de développement humain.

L’économie sociale et solidaire – appelée souvent tiers secteurs, c’est-à-dire un secteur situé entre l’Etat et le marché – est elle aussi l’héritière directe du mouvement coopératif et mutualiste du XIXe siècle. Elle offre en Belgique un panorama très diversifié allant des coopératives de production aux entreprises d’insertion en passant par les associations de consommateurs (cf. le site www.econsoc.org).

Les principes sur lesquelles elles s’appuient ne sont pas sans rappeler ceux de la coopérative de Rochdale. En Flandres, l’économie sociale est définie comme « une diversité d’entreprises et d’initiatives qui mettent en avant dans leurs objectifs la réalisation de certaines plus-values sociales et qui respectent les principes suivants : priorité du travail sur le capital, processus de décision démocratique, implication sociale, transparence, qualité, durabilité ». En Wallonie, l’économie sociale est définie de la manière suivante : « L’économie sociale se compose d’activités économiques exercées par des sociétés, principalement coopératives, des mutualités et des associations dont l’éthique se traduit par les principes suivants : finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que de profit, autonomie de gestion, processus de décision démocratique, primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus » (sources : Wikipédia, « économie sociale »)

La coopération internationale

La nécessité d’instaurer de véritables rapports de coopération – c’est-à-dire non plus sur base de critères de puissance mais sur un socle juridique reconnaissant l’égalité entre Nations (sur le principe non plus de une personne une voix, mais d’un Etat une voix) et leur droit à exister – s’est fait de plus en plus pressante au sortir de la première guerre mondiale et aboutit à la création de la Société des nations. La sécurité et la paix dans le monde – et en particulier en Europe, sortie moribonde de 4 années de conflit - en étaient la principale motivation. La coopération internationale, qui dès cet instant a reposé sur des règles formelles (naissance du droit international), devait également assurer la prospérité des Nations, en remplaçant les rapports de force par des rapports d’échange (économiques, culturels, etc.). Mais ces formes de coopérations vont réellement se matérialiser après la deuxième guerre mondiale avec la création de l’OCDE (pour gérer et distribuer les fonds du Plan Marshall, considéré comme la première expression d’une véritable coopération externe), des institutions des Brettons Wood (GATT-FMI) et des Nations Unies (successeur de la SDN). C’est à ce moment que le concept de coopération entre de plein pied dans le vocabulaire international. De nombreuses institutions tant au niveau international que régional – Communauté européenne par exemple - fleurissent qui vont matérialiser ce désir de « coopération » et lui donner un cadre légal, des règles et des procédures formelles. On parle désormais de coopération technique, nucléaire, maritime, économique, sanitaire, intellectuelle, etc. Toutefois, ce type de coopération, avec ses règles internationales formelles censées assurer équité et égalité entre les peuples et les Nations, ne doit pas masquer l’existence au sein de ces institutions d’enjeux stratégiques et de rapports de force qui, dans les faits, tordent l’idéal d’une coopération juste, équitable et équilibrée (telle que définie dans les textes).

La coopération au développement

Comme le concept de coopération, le concept de « coopération au développement » se laisse difficilement emprisonné dans une définition unique, consensuelle et unanimement acceptée. Actuellement il existe peut-être autant de conceptions de la coopération au développement qu’il existe de modèles et de visions du développement ou encore d’acteurs de la coopération : le membre d’une ONG humanitaire aura ainsi un discours sur la coopération distinct que celui d’un membre d’OGN-projets, et eux mêmes auront un discours très différent de celui d’un bailleurs de fonds national ou international, public ou privé. Ces diverses conceptions, reposant le plus souvent sur des postulats purement idéologiques et/ou des objectifs et des enjeux purement stratégiques, doivent être prises en comte car elles déterminent les pratiques de « coopération », les formes de collaboration, le choix et le rôle des partenaires, le type de partenariat, ou encore les priorités de l’action. C’est pourquoi, ce qui importe ce n’est pas tant de trouver une définition consensuelle de la coopération que de s’interroger sur la finalité de la coopération mais aussi sur le « Comment et avec qui coopérer » ?

On peut distinguer dans l’histoire de la coopération au développement trois phases qui correspondent à des tendances lourdes et des conceptions différentes de la coopération au développement marquées chacune par un contexte institutionnel spécifique :

— Phase 1 (1955-début 1980) : la coopération remplace les liens de dépendance coloniale (significatif : l’ancien ministère des colonies devient un ministère de la coopération). La perspective de la coopération est développementaliste. C’est une coopération d’Etat à Etat très asymétrique marquée encore par des liens de dépendance très étroits. La coopération est avant tout économique, technique et parfois militaire. L’aide accordée aux anciennes colonies et autres pays du Tiers Monde sert avant tout les intérêts des puissances et pays donateurs. En cette période de guerre froide, il s’agit d’éviter que ces pays entrent dans le giron de Moscou ou Pékin. Ces aides sont des aides souvent liées (achats de produits aux pays donateurs).

— Phase 2 (1980-milieu des années 1990) : A une coopération marquée par une conception volontariste du développement centrée sur le développement de l’Etat via un investissement en grande partie public, succède une période de dégraissage de l’Etat – réduction de son rôle et de ses ressources – via notamment les ajustements structurels ( adaptation aux exigences du marché), ce dans un contexte de récession globale. S’impose la conception du développement de la Banque mondiale qui oriente dorénavant les politiques de coopération à travers un « système universel de principes, normes, règles, procédures de décisions gouvernant la régulation de l’assistance au développement ». L’aide au développement est de plus en plus souvent conditionnée à des impératifs de bonne gestion et de responsabilisation de l’Etat. La coopération est de plus en plus ciblée (d’autres acteurs intègrent le panorama de la coopération), le secteur privé est très sollicité.

— Phase 3 (fin des années 1990 - ?) : La coopération est de plus en plus soumise aux impératifs politiques de « bonne gouvernance » et de démocratisation de l’Etat (par opposition à la première et deuxième période où les politiques de coopération ne se souciaient pas ou très peu de la nature du régime politique du pays bénéficiaire). Les conditionnalités économiques deviennent surtout des conditionnalités politiques. La société civile est reconnue comme un acteur central du développement, donc un partenaire potentiel. La coopération est également de plus en plus décentralisée (l’Etat n’est plus le seul partenaire privilégié) de manière à mieux toucher d’autres groupes et catégories de bénéficiaires potentiels. A la conception du développement centrée sur l’amélioration du revenu –en termes monétaire – s’oppose une conception qui intègre dorénavant de nombreuses dimensions (dont notion de participation à la chose publique).

De nombreux acteurs du développement dénoncent ces conceptions du développement, qui souvent encore se chevauchent, arguant du fait que ces modèles de coopération sont déséquilibrés car imposés par les bailleurs de fonds. La relation reste inégalitaire et les rapports de dépendance encore trop présents. Aussi, pour ces acteurs, est-il impossible de parler d’une réellement « coopération ». Et de proposer une définition de la coopération au développement comme le groupe de Copenhague [2] :

Définition de la coopération Nord-Sud par le groupe de Copenhague :

« La coopération au développement est l’appui au développement durable des pays du Sud qui se concrétise par :

— le renforcement des capacités des groupes de femmes et d’hommes à mobiliser leurs efforts pour occuper les espaces de négociation et de pouvoir leur permettant de mettre en place un développement durable

— l’appui aux mouvements sociaux de femmes et d’hommes qui cherchent à créer des liens, une solidarité entre les peuples du Nord et du Sud, à travers des échanges et du partenariat Nord-Sud, Sud-Nord, Sud-Sud et Nord-Nord.
l’appui à une éducation et une formation publique (notamment sensibilisation au genre) accessibles à toutes et à tous

— l’appui à une agriculture définie en fonction des besoins des populations qui garantisse une sécurité alimentaire pour toutes et tous
le développement de programmes de santé publique, préventifs et curatifs, accessibles à toutes et tous, spécifiquement en termes de santé reproductive et de lutte contre des maladies telles que le Sida et autres maladies endémiques

— la reconnaissance des différences culturelles, notamment le droit à l’expression dans les différentes langues locales, sans nier l’importance des langues officielles de communication

— l’appui à des activités productives qui donnent la priorité au développement humain durable, qui privilégient le soutien à l’économie locale, à l’économie solidaire créatrice d’emplois « dignes »

— l’éducation au développement des populations au Nord

— le lobbying politique pour la promotion de mesures internationales dans les domaines suivants :

Cette conception de la coopération entend introduire dans les rapports Nord-Sud, les véritables « valeurs » et normes « coopératives » abordées dans la première partie. Cette conception de la coopération devrait selon ces acteurs orienter entièrement les pratiques de coopération (voir l’exemple du commerce équitable)

De nouvelles formes de coopération

On assiste depuis quelques années à l’émergence de nouvelles formes de coopération ou modèles de coopération. Les budget participatif au Brésil, le mouvement récent des entreprises récupérées et des assemblées populaires (impliquées dans la gestion de l’espace public) en Argentine, les centres sociaux en Italie ou encore les nombreux systèmes d’échanges locaux (SEL) dans le monde sont autant d’initiatives visant à mettre à construire – ou réactualiser – un lien social coopératif – basé sur l’équité, la justice et la solidarité – face à la mise en concurrence des individus. Au niveau international, l’émergence du mouvement altermondialiste, et de nouveaux réseaux d’acteurs collectifs, entendent également faire de la coopération solidaire le seul mode de régulation des rapports internationaux.

De nouvelles formes de coopération se sont également développées sur un mode virtuelle. Il en va ainsi des logiciel libre et ou de système d’échange et de construction du savoir telle Wikipédia.

Bibliographie sommaire

Aaron Mundaya Baheta, La coopération Nord-Sud, l’éthique de la solidarité comme alternative, L’Harmattan, Paris, 2005.
L’alter-économie. Quelle « autre mondialisation » ?, Revue du MAUSS, n°31, premier semestre 2003.
L’autre socialisme. Entre utilitarisme et totalitarisme, Revue du MAUSS, n°16, second trimestre 2000.
Firouzeh Nahavandi, Du développemet à la globalisation. Histoire d’une stigmatisation, 2e édit. Bruylant, Bruxelles, 2005.
Marc Totté, Tarik Dahou, René Billaz, édit., La Décentralisation en Afrique de l’Ouest. Entre politique et développement, Cota-Karthala-Enda Graf, Bruxelles-Paris-Dakar, 2003.

Notes:

[1Cf. Renée Dresse, La mutualité : une histoire plus que centenaire…, in En Marche, novembre 2006. p.4-7.

[2Le groupe de Copenhague réunit les organisations suivantes : ATTAC, CADTM, CNCD, Emmaüs/la Poudrière, Entraide et fraternité, Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté, GRESEA, Kairos Europe, Kairos Wallonie-Bruxelles, et Ligue des Droits de l’homme

Auteur-e-s: Laurent Delcourt

Sociologue et historien, chercheur au CETRI.

Source-s: Annoncer la couleur

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