Les effets de la mondialisation

par François Houtart
(mars 2007)

Lorsque l’on parle de mondialisation, certains soulignent les aspects positifs, c’est-à-dire l’accroissement des contacts entre les continents et les pays, les progrès remarquables de l’internet et des communications, les échanges de toute sorte et notamment sur le plan culturel. Personne ne met en doute de tels aspects de la mondialisation, mais ils doivent être situés dans un ensemble, qui permet de constater que les bienfaits de la mondialisation sont réservés à une minorité.

En effet, ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation est en fait sur le plan économique, politique et culturel, l’extension mondiale de la logique économique du capitalisme. Le concept s’est établi de manière universelle, avec le développement du projet économique néolibéral, c’est-à-dire à partir de la moitié des années 1970. Il signifie donc la mondialisation du capital, c’est-à-dire des échanges financiers, des biens et des services (mais pas de la main-d’oeuvre).

Pourquoi à partir de la moitié de 1970 ?

Les trente années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, ont été caractérisées par un développement économique considérable. Il y avait trois modèles principaux, qui ont tous contribué à l’accroissement. Le premier fut le modèle occidental (appelé keynésien, du nom de John Maynard Keynes, l’économiste anglais inspirateur du système), qui reposait sur un pacte entre capital, travail et Etat. Cet accord avait été obtenu après la deuxième guerre mondiale, en raison des luttes des travailleurs pour faire reconnaître leurs droits et par crainte du communisme. Il s’agissait d’une concession du capital envers le travail, garanti par l’Etat, qui jouait un rôle de redistributeur de la richesse. Ce modèle a pu se développer, avec des fruits sociaux appréciables, grâce à une augmentation rapide de la productivité, qui permettait au capital d’avoir un taux de rétribution suffisamment élevé. Avec la chute de la productivité dans le domaine industriel et la crise de surproduction classique du capitalisme, le modèle keynésien en entré en crise dès les années 1970.

Le deuxième modèle était le socialisme, tel qu’il s’était développé dans les pays de l’Est européen et également en Chine, dans la péninsule indochinoise et à Cuba. Ce modèle constituait en principe une alternative au capitalisme, même régulé sous sa forme keynésienne. Il entra également en crise, assez rapidement, pour des raisons internes (modèle économique de rattrapage du capitalisme, organisation autoritaire du champ politique) et externes (la guerre froide comme instrument de pression sur les économies socialistes). La chute du mur de Berlin fut le point final en Europe. L’Asie de l’Est et du Sud-Est changea de modèle à partir des années 80, pour adopter une orientation capitaliste de développement économique et Cuba, plus fidèle aux objectifs socialistes, dut ouvrir ses frontières au capital extérieur et établir une double monnaie.

Le troisième modèle, appelé parfois le modèle de Bandung (la conférence qui réunit des peuples décolonisés après la deuxième guerre mondiale) était basé sur le développement national, substituant les importations par une production locale et établissant un pacte entre le travail organisé (qui était minoritaire) et le capital d’une bourgeoisie nationale. Les paysans restaient en rade. C’est le premier modèle qui entra en crise, à cause du coût des transferts technologiques et des connaissances, ce qui fut une des origines de la dette du Tiers Monde.

Le développement du modèle néolibéral

Les trois modèles étant en crise, l’idée de développer l’économie mondiale en fonction d’un projet néolibéral fut mise en application par ce que l’on a appelé le Consensus de Washington. Celui-ci n’était pas une décision formelle, sinon les idées sur lesquelles les grands décideurs économiques (multinationales, FMI, Banque mondiale, Réserve fédérale américaine) étaient d’accord, c’est-à-dire la libéralisation de tous les échanges économiques. Le modèle néolibéral avait déjà été pensé par un économiste autrichien : von Hayeck, dès après la deuxième guerre mondiale et donc la pensée théorique était prête.

Il en résulta une double offensive, contre le travail et contre l’Etat, afin de diminuer leur part respective dans le produit de richesse et d’augmenter la part du capital. Face à la crise d’accumulation, c’est-à-dire de profit, les détenteurs du capital estimaient indispensable de pallier au manque d’augmentation de la productivité par une autre répartition de la richesse.

L’offensive contre le travail se manifesta dans le monde entier, par sa transformation grâce aux nouvelles technologies, une réorganisation interne, une flexibilité, des délocalisations, une diminution progressive de la sécurité sociale, une diminution des pensions et finalement une diminution progressive du salaire réel, aussi bien dans les économies du Nord que dans celles du Sud. Il faut y ajouter de dures réactions contre les organisations ouvrières, qui ont perdu des pans entiers de leurs membres et qui, surtout dans le Sud, se traduisit par une véritable criminalisation des leaders sociaux et parfois même par leur élimination physique.

La deuxième offensive, contre l’Etat, s’est manifestée par la vague de privatisations, d’abord des activités économiques des Etats et ensuite des services publics. A cela doit s’ajouter une surexploitation des ressources naturelles, qui provoqua, à partir des années 1970 une augmentation très rapide de la dose de CO² dans l’atmosphère et le réchauffement du climat.

Le nouveau modèle de développement économique, construit sur la libéralisation totale, s’appliquant dans des sociétés inégales, où le pouvoir de décision économique, politique et militaire était concentré dans les pays capitalistes du Nord et progressivement dans quelques pays émergeant, surtout de l’Asie, signifiait un accroissement des différences et donc des écarts entre les riches et les pauvres. Ces différences se sont considérablement agrandies au cours des trente années de politique néolibérale, au point que certains décideurs politiques et économiques ont commencé à s’en inquiéter, notamment la Banque mondiale.

Il faut ajouter que ce modèle permet le développement spectaculaire de 20% de la population, tandis qu’une partie importante de la classe moyenne est vulnérabilisée et que la pauvreté augmente en chiffres absolus. Ainsi, en Amérique latine il y avait 220 millions de pauvres au début des années 2000, soit 30 millions de plus que 10 ans auparavant en 1990. Cela correspond à la logique même du système capitaliste, pour lequel il est plus intéressant d’avoir 20% de la population mondiale capable d’absorber la production de biens sophistiqués, sur lesquels le taux de profit est plus élevé, que de produire pour les 80% autres qui ont peu ou pas de pouvoir d’achat et qui ne contribuent guère à produire de la valeur ajoutée. En effet, le capitalisme contemporain, dominé par le capital financier, recherche des gains à court terme, sans grande préoccupation pour le long terme, notamment les coûts sociaux et les coûts écologique du modèle de développement néolibéral.

Aujourd’hui, le capital, face aux crises du capitalisme industriel, mais aussi financier, s’est défini trois nouvelles frontières. La première est le passage de l’agriculture paysanne à une agriculture productiviste de type capitaliste. En effet, c’est à cette condition que l’agriculture peut contribuer à l’accumulation du capital de manière importante. Tant que les produits agricoles ne deviennent pas des marchandises, il y a peu de possibilités de participation à l’accumulation du capital. La meilleure formule est évidemment l’extension de sociétés multinationales dans ce que l’on a appelé l’agro-business. La deuxième frontière, ce sont les services publics. Tant qu’ils restent du domaine de l’Etat ou des collectivités, ils contribuent de manière faible à l’accumulation du capital. Une fois que des services, tels que l’électricité, l’eau, les transports, les téléphones, mais aussi la santé et l’éducation passent dans le domaine privé, la possibilité de gain devient beaucoup plus importante. Or, cela concerne des centaines de milliards d’euros. La conséquence est que la privatisation signifie généralement un accès plus difficile ou totalement exclu pour les plus pauvres.

La troisième frontière est constituée par les zones de biodiversité dans le monde, parce que l’industrie du futur se basera plus sur le biologique que sur le chimique. C’est vrai pour des industries telles que la pharmacie ou les cosmétiques, sans parler bien entendu de l’industrie alimentaire, mais encore plus, dans l’avenir, de la production de la bioénergie pour remplacer le pétrole en extinction progressive et particulièrement destructeur de l’environnement. Malheureusement, la formule capitaliste d’agriculture, détruit considérablement les sols, à cause de l’utilisation massive des engrais chimiques et des pesticides et provoque des catastrophes sociales considérables dans les populations paysannes. Tan que la recherche de nouvelles sources d’énergies renouvelables restera dans la logique du capitalisme, elle ne débouchera pas sur de réelles alternatives écologiques et sociales.

Le néolibéralisme n’est pas un accident de l’histoire. Il se situe dans la logique même de l’accumulation du capital. Il dispose des institutions juridiques nécessaires sur le plan mondial, c’est-à-dire la Banque mondiale, le FMI et l’organisation mondiale du commerce. Les deux premiers organismes n’ont rien de démocratique car les décisions sont prises au sein du Conseil d’administration, où sont représentés les pays en fonction du capital dont ils disposent. Par ailleurs, les Etats-Unis possèdent un droit de veto, seul pays du monde jouissant d’un tel avantage. Les décisions sont donc prises en fonction des intérêts de ceux qui disposent du capital, les pays du Nord, qui en règle générale favorisent le système existant. Par ailleurs, l’exploitation des richesses du Sud par le capital du Nord n’a jamais été aussi grande dans l’histoire, elle est plus importante que du temps du colonialisme. Alors que le monde a multiplié par sept sa richesse au cours des 50 dernières années, jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de personnes pauvres ou vivant dans l’extrême pauvreté.

Tout cela provoque évidemment des réactions. D’une part, les responsables économiques et politiques du système lui-même se militarisent de plus en plus pour conserver le contrôle, notamment des richesses naturelles et de l’énergie. Par ailleurs, ils sont effrayés de certaines conséquences sociales et mettent en route de grands projets, tels que la lutte contre la pauvreté (la Banque mondiale) ou les objectifs du Millenium proclamé par l’ONU. Ce dernier consiste à vouloir réduire l’extrême pauvreté de moitié en 2015. Outre le fait que l’objectif ne sera probablement pas atteint, n’est-il pas scandaleux d’accepter à l’avance qu’en 2015 il y aura encore 800 millions de personnes vivant dans une grave indigence ? Or, les moyens existent pour résoudre ces problèmes en moins d’une génération.

Par ailleurs, depuis la fin des années 90, une convergence des mouvements sociaux et des organisations non gouvernementales progressistes s’est opérée et cela 25 ans après le Consensus de Washington et 10 ans après la chute du mur de Berlin, signifia le triomphe du néolibéralisme. Ces résistances existaient depuis longtemps dans différents domaines, mais pour la première fois, ce sont joints ensemble des mouvements et des milieux qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres précédemment. On a vu à Seattle ou plus tard dans le Forum social mondial se réunir les syndicats ouvriers, les paysans sans terre, les peuples autochtones, les femmes, les écologistes, les mouvements de défense des droits de l’homme, etc. Tous ont progressivement découvert qu’ils avaient le même adversaire, c’est-à-dire le néolibéralisme. Les convergences de résistance se sont manifestées au cours des dernières années de manière de plus en plus massive, notamment dans le cadre des Forums sociaux (Porto Alegre), mais aussi dans celui de réseaux d’acteurs collectifs, comme les paysans dans Via Campesina par exemple.

En Amérique latine, on voit émerger des partis de gauche, fruit en grande partie des mouvements sociaux, qui mettent en route une autre logique économique de solidarité plutôt que de compétition, qui rendent au peuple la souveraineté sur leurs ressources naturelles et qui mettent en route des modèles économiques contredisant les logiques du fonctionnement capitaliste : échanges sans passer par le système bancaire mondial, troc entre viande et pétrole (Argentine - Venezuela), médecins et pétrole (Cuba - Venezuela), etc. Ils construisent aussi un nouveau modèle d’intégration économique. Cela montre que des alternatives sont possibles.

Conclusion

La mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui a des effets écologiques et sociaux très négatifs. Les changements climatiques en sont une manifestation, mais aussi l’accroissement de la pauvreté et l’accroissement des distances économiques et sociales entre groupes humains. C’est la logique du système capitaliste qui est en jeu et par conséquent c’est cette dernière qu’il faut délégitimer. Il ne suffit plus, comme dans la Doctrine sociale traditionnelle des Eglises chrétiennes de condamner le capitalisme « sauvage », c’est-à-dire dans ses excès et abus, mais bien de remettre en question sa logique fondamentale, pour que la recherche d’alternatives soit l’objectif premier d’un enseignement social. Il est vrai que cela ne se fera pas en un jour, mais si la recherche de l’utopie (c’est-à-dire ce qui n’existe pas aujourd’hui mais peut exister demain) n’est pas au centre des préoccupations des chrétiens, leur message n’aura guère de signification pour les plus pauvres de la planète, alors que l’évangile annonce précisément le contraire.

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